J’ai déjeuné cette semaine dans un restaurant où les plats sont ainsi rédigés : pigeon / betterave / champignons / Poutargue. J’avais l’impression de revenir quelques années en arrière, dans un monde qui n’avait pas changé, en plein onzième arrondissement de 2016. J’ai l’impression que notre époque est passée à quelque chose de beaucoup plus narratif dans la manière d’apporter les choses, et que la restauration répond désormais largement à un besoin d’entertainment, de drame, et de connivence. Finies, les listes d’ingrédients, place aux histoires (le pigeon de la ferme de Michel Labbé, sa betterave patiemment rôtie par Isabelle, un mycelium qui n’entrera pas dans votre cerveau, de l’iode).
Peut-être faut-il que je change les titres de cette newsletter, pour passer des ingrédients à des histoires ?
Soit. Allez, épisode 9, ne finassons pas, 5 idées, cette semaine, issues de ma pratique et mes rencontres professionnelles, plus que de mes lectures (quoique).
La semaine dernière, je vous parlais du scénario AI-2027. Il se trouve que j’ai écouté coup sur coup dans la foulée les deux derniers épisodes de l’excellent podcast tech du New York Times Hard Fork, où les hôtes invitaient coup sur coup l’auteur de l’étude (l’IA va nous mener à une guerre mondiale dans 2 ou 3 ans, parce que l’accélération est dingue). Kevin Roose et Casey Newton ont ensuite reçu son contradicteur, Arvind Narayanan, prof de computer science à Princeton, qui y dirige le Centre for information technology policy, et auteur d’un papier qui vient contrer la vision d’une intelligence artificielle générale d’ici quelques années, AI Snake Oil.
Leur thèse est assez simple : l’IA est une technologie normale. A rebours du discours, qui comprend parfois du grand n’importe quoi par des personnes formant autorité, Naranayan et Kapoor insistent notamment sur le rythme de diffusion de l’innovation, qui passe toujours par une nécessaire appropriation des publics, une adaptation des pratiques, et donc l’adoption de normes, lois, changements d’organisations. Ils nous remettent d’équerre, pour nous rappeler que la diffusion dans des endroits critiques pour la sécurité est très lente, notamment parce que l’IA n’apporte pas la sécurité nécessaire à une adoption rapide. Et insistent aussi sur le fait que, si l’IA générative est adoptée largement, son usage reste réduit en durée et fréquence.
En bref, on est bluffé, mais l’adoption demande de dépasser ce démonstrateur, et que des produits se dessinent. Mais le monde de la tech californien continue de nous abreuver de son discours millénariste et de son accélération pour maintenir pouvoir, accord de crédits, et nous laisser dans cette posture : bluffés.
Tout le sujet, si l’on suit Naranayan (lisez son papier, je ne vais pas vous le résumer), c’est donc bien de développer notre agentivité, de ne pas rester sur le bord de la route, mais bien de nourrir des pratiques, des produits, sur le fondement de cette invention, qui vont amener une vraie innovation, qui changera nos sociétés.
Quand on écoute Eric Schmidt pou Sam Altmann, on n’a plus rien à faire qu’attendre béats leur travail. Quand on revient sur terre, on se rend compte qu’on a un rôle : jouer avec la technologie pour inventer les produits, les services, qui autoriseront de nouvelles pratiques.
Il s’agit de devenir acteurs. C’est un problème d’agentivité.
L’agentivité, ça a toujours été le sujet de Spintank. Considérer des publics acteurs et non des audiences ou des cibles. Se demander ce qu’on va faire avec eux, comment on va utiliser ou organiser leur pouvoir, le partager avec eux. Parce que ces technologies, si on ne veut pas qu’elles soient aliénantes, il faut les considérer comme attributrices de pouvoir.
C’est comme ça, d’ailleurs, que nos grandes organisations ont dépassé leur fascination-répulsion devant la vague numérique des 20 dernières années : en travaillant à grand frais à se transformer, en initiant programmes, lieux, convergences pour s’emparer de la technologie et ne pas en être de simples spectateurs. J’en ai été, avec Spintank, un participant actif, oeuvrant à de nombreux programmes d’innovation, d’entrepreneuriat, d’incubateurs, de hackathons et de learning expeditions qui avaient pour objectif l’agentivité.
Je pense que nous entrons résolument dans ce moment, pour l’IA. Mais nous y entrons à rebours, difficilement, parce que la période n’autorise pas, comme il y a 15 ans, un investissement massif, un enthousiasme fou. Pris devant la vitesse présumée de la révolution IA, et soucieux de scaler très très vite, nous évitons le moment précieux et majeur de la phase d’initiation, d’appropriation, de bidouillage, de création de convictions. Beaucoup de consultants et directeurs de l’IT veulent passer vite à l’échelle et éviter la culture des POCs qui ne servent à rien.
Je crois que nous devons au contraire investir lourdement dans des ateliers, des hackathons, des programmes d’innovation, pour faire face à cette vague, et donner du pouvoir d’agir, dans nos entreprises. Les recettes seront un peu différentes, mais l’étape de l’initiation et de la création de culture est essentielle dans la bonne transformaiton face au numérique.
Nous sommes donc assez heureux de designer ou discuter plusieurs programmes en la matière. Hackathons, expéditions, bacs à sable, … dans ce moment d’hésitation, c’est bien la meilleure chose à faire pour initier quelque chose sur un sujet aussi important.
Ce qui est amusant, c’est que l’autre sujet qui nous occupe beaucoup, ce sont des agents IA. Des agents qu’on designe et conçoit avec de l’IA pour résoudre des problèmes de communication qui n’avaient plus de solution. Nous multiplions actuellement les POCs ou les projets très sérieux en la matière. Comment un agent IA pourrait aider à équiper ma force de vente de réponses à toutes leurs questions sur la compliance RSE ? Comment un agent IA pourrait aider mes clients à mieux définir un projet . Comment un agent IA pourrait accompagner la sortie de mon étude / baromètre / rapport ? Comment un agent IA pourrait mieux orienter mes candidats potentiels dans la découverte de l’entreprise ? …
C’est donc cette double agentivité qui nous occupe : penser aux humains des entreprises qui doivent devenir acteurs de cette révolution, et penser aux agents IA qui vont non pas les remplacer, mais venir, dans un monde de surcharge informationnelle, résoudre des situations de confusion, d’errance, de perte de fiabilité…
Si vous avez des envies d’agentivité, ou d'agents, n’hésitez pas.
Tant que j’en suis à vous parler de ce qui occupe mes journées plus que les lectures (c’est la nuit), autant qu’on parle aussi de social media reset.
A Matignon, l’année dernière, et depuis le début de l’année, un des sujets qui remonte beaucoup chez nos clients, c’est une demande qui n’ose pas se formuler pleinement : que faire avec les réseaux sociaux ? Elle était mal formulée sous le forme « faut-il quitter X ? » l’année dernière, avec des réponses malcommodes ou un peu affectées.
Le sujet est plus profond. Nous (entreprises, institutions, ONG…) sommes arrivés souvent à un plateau, ou nous sommes un peu endormis, dans notre utilisation des grandes plateformes des réseaux. Chez plein de clients, le sujet est devenu une contrainte, et la volonté de présence importante sur les grandes plateformes actives masque souvent une difficulté à hiérarchiser, à innover vraiment, et à atteindre des résultats satisfaisants.
Deux facteurs viennent appeler à un changement de priorités : l’irruption de l’IA, qui demande et permet des nouvelles manières de faire, à tous les étages ; et le nouveaux contexte géopolitique, qui appelle à un rapport différent aux plateformes, et une anticipation, à tout le moins, d’évolutions à venir, pour construire de la résilience.
Nous avons réunis ces éléments et conçu une démarche, en mode « coup de fouet » ou « remise à plat », selon la volonté de nos clients de remettre tout en cause, ou pas. Notre conviction est que l’opportunité est énorme de repenser les choses, d’accepter de ne pas être partout, et de renouer avec leurs publics, là où parfois, le nombre d’abonnés masque un désert de perte d’interaction.
Il est temps de faire un reset ! Quand le temps est gris, on range sa chambre !
Je suis resté triste, cette semaine, de l’exploitation politique instantanée du drame de Nantes. Le drame est un Columbine : une première, en France, où un adolescent vient, fou, tuer dans son établissement scolaire. Le modus operandi est celui d’un pays sans armes à feu, mais l’impact est similaire. Sauf que Columbine était en 1999, et que nous sommes en 2025. Nous interprétons donc cet événement à l’aune de 25 ans de tueries de masse dans des établissements scolaires aux US, et avec l’écosystème politique et médiatique de notre époque.
Nous avons donc assisté à un cadrage-récupération inédit du ministre de l’Intérieur, qui a bien compris qu’il faut être le premier à donner une explication simple, dans notre monde om la compassion pour les victimes n’est plus jugée suffisante par le public. Comme le changement de politique n’est pas possible, pour répondre vite, il faut vite désigner un coupable qui explique et donne du sens au reste de l’action politique comme de nature à répondre. C’est donc l’ensauvagement de la société. Tristesse. Tout dans ce drame montre l’immense problème de santé mentale, de solitude, de désespérance d’un jeune qui transforme ce malaise en passage à l’acte. Sujets majeurs, sur lesquels la dénonciation générale d’une décivilisation n’est malheureusement que le cadrage amenant à une réponse d’ordre sans subtilité. Triste.
On peut analyser et répondre avec subtilité et équilibre. Même dans notre écosystème médiatique actuel.
En guise de cinquième point, une ouverture, le début d'une conversation.
Comme tout le monde, je me suis précipité sur le livre de Giuliano da Empoli, l’heure des prédateurs. C’est bien entendu à lire : ca parle de l’époque de manière brillante, ça vous emmène, c’est dense, ça soulève de la culture et on se prend à noter des idées qui vous viennent tout au long des pages.
Mais je vois un problème, dans ce livre, sur lequel je voudrais entamer une discussion. J’en veux à Giuliano. Pourquoi ? Parce qu’il a été l’auteur d’un travail remarquable, que je vous invite à lire, et que vous ne connaissez peut-être pas : the endless sea (lisez le PDF disponible ici). A cette époque, à l’été 2021, Giuliano nous enjoignait à écrire une histoire du futur, et nous donnait des clés pour construire un récit qui emmène dans l’après, qui donne envie du futur. Il proposait des clés d’activation pour faire shifter nos récits, nous emmener dans une dynamique moins anxiogène, et construire un nouveau leadership.
J’étais d ‘accord avec lui. Je suis toujours d’accord avec le Giuliano d’alors.
Mais Giuliano, lui, depuis le mage du Kremlin et maintenant avec l’heure des prédateurs, nous construit un récit du monde qui nous fait perdre toute agentivité, en enfermant un « camp de la raison » dans sa certitude face à un monde en train de disparaitre, inéluctablement pris dans la fin de la raison, de la démocratie, de l’état de droit. J’avais eu la même réaction à la lecture de How demoracies die, le bouquin passionnant de Daniel Ziblatt, qui avait eu un énorme succès.
Pour ma part, je ne m’y résous pas. Je ne veux pas que nos élites abandonnent cette nécessité absolue d’inventer de nouveaux leaderships, de nouveeux engagements, et je crois encore possible de sauver la démocratie. Je ne veux pas me ranger dans le camp des prophètes de malheur qui baissent les bras et mettent la puissance narrative au récit de la fin du monde.
Mais au contraire, de son renouveau.
Je crois que c’est encore possible. Et vous ?
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