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Versac - Nicolas Vanbremeersch · Apr 18, 2025

Versac.misc 8 : vérité, ESG, prospective, débureaucratisation et entreprise.

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Versac - Nicolas Vanbremeersch · Versac - Nicolas Vanbremeersch

Impossible, cette semaine, de ne pas parler de l’opération « La vérité permet d'agir » de François Bayrou (discours ici, j'ai fait partie des 1400 vues), tant elle touche des thèmes qui habitent mon travail et mes engagements depuis 20 ans. L’exercice est difficile, compte-tenu de mes précédentes fonctions, aussi, je vais tenter d’élargir le sujet, et de le remettre en perspective. Étonnamment, à part des critiques d’humoristes un peu faciles, je n’ai pas lu grand-chose sur cette matinée (trop d’éditorialistes en vacances, c’est malin).

La matinée de François Bayrou est ses ministres, dont l’objectif avoué était de partager « la vérité » sur notre situation économique, en posant le fondement, selon les mots mêmes du Premier ministre que « de cette seule confrontation avec le réel peut naitre des solutions d’avenir ». Le PM a lourdement insisté, citant « Lénine et Trotsky » (allez, hop, dans le même panier) comme quoi « seule la vérité est révolutionnaire » ! Au passage, c’est quand même plus Trotsky, qui n’a pas dit ça, mais que la vérité est toujours révolutionnaire. Lénine, lui, disait que les faits sont têtus.

Bien évidemment, alors que l’introduction et la conclusion de François Bayrou se portaient largement sur ce contrat passé avec son public de dire toute la vérité et de ne « citer que des faits », avec une vérité des chiffres, il ne l’a bien entendu pas respectée. Dire la vérité, sur la dérive de nos comptes publics, aurait nécessité de parler des retraites, par exemple, qui représentent un quart des dépenses publiques, mais non. Ou de ne pas sur-cadrer le sujet du déficit public autour de quelques déterminants majeurs.

Le problème, ici, n’est pas vraiment le fond. Le constat fait mardi matin sur les dépenses publiques est connu. Il n’était pas faux (même si l’omission – compréhensible d’un point de vue tactique - des retraites, rendait l’exercice extrêmement périlleux). Le problème est qu’il n’y a pas de problème de rapport à la vérité de ces données, qui sont connues, sues, déjà révélées, et que, mardi, nous n’avons rien appris.

Ce n’est pas grave. C’est une étape, dans un chemin. Mais elle n’é pas eu l’effet de grande révélation que François Bayrou semblait espérer, ou appeler de ses vœux, dans son discours, imaginant sans doute que, face à la gravité de la situation et au diagnostic posé par le gouvernement, le peuple se joindrait à l’unisson pour accepter l’effort et se rassembler vers les solutions. Pas de révélation (le rapport Pébereau fêtera ses 20 ans dans quelques mois), pas de grand soir de la vérité. Juste une étape nécessaire, mais malheureusement pas suffisante.

Il y a néanmoins dans l’obsession de nombreux hommes politiques, dont François Bayrou fait partie, pour cette idée centrale de la vérité, un problème. C’était un de mes sujets de discussion avec son prédécesseur (je dirai la vérité aux Français). Aujourd’hui, ce qui est demandé à l’exécutif, ce n’est pas de dire la vérité, ou de la révéler. Ce qui leur est demandé est le courage d’agir avec fermeté, et de reprendre de la puissance de décision ferme, pour changer l’état des choses qu’ils dénoncent. Or, ce qui est perçu dans l’opinion, c’est cette distance mise entre une diagnostic de plus en plus rempli d’anxiété et une difficulté à agir, à changer les choses. Ceci vaut d’autant plus que le public sait que le rapport à la vérité des politiques est fluctuant, qu’ils cherchent naturellement à cadrer, et que peu leur importe, tant que la réalité change, ensuite.

Ce tropisme du monopole de la vérité est plus prégnant dans un centre-droit, qui se positionne comme un gardien de la raison, voire comme détenant un monopole, parce que fondé sur une équilibre et une détestation des passions, du rapport à la vérité. C’est François Fillon qui titrait son livre « La France peut supporter la vérité », ou François Bayrou qui faisait campagne en 2002 sur le thème « la vérité, une idée neuve ».

Plus largement, on notera que ce retour à l’assénement de la vérité comme – seul - fondement de toute action se fait sur fond de cadrage, depuis des années, de la dérive de notre époque comme celle d’une ère de post-vérité, comme en parle assez bien Gloria Origgi dans son livre « la vérité est une question politique ». Je ne partage pas son diagnostic, celui de l’entrée dans cette ère de la post-vérité, qui est un mauvais fondement pour espérer un renouveau politique (mais je recommande sérieusement la lecture de son livre). Et surtout, c’est mal lire Origgi et comprendre le problème que de venir, en chef de l’exécutif, venir se limiter à « dire la vérité », surtout quand on ne le fait pas (en mentant par omission, ou en présentant des courbes aux échelles pas toujours très sincères).

Enfin, surtout, nous avons un problème d’émetteur, et une confusion des rôles. Le gouvernant n’est pas là pour établir la vérité. Il est entouré d’organismes qui le font, de scientifiques, d’institutions dont c’est précisément le rôle, surtout en matière de finances publiques. Il est là pour choisir et agir, sur ce fondement. Et autant les Français font encore confiance aux institutions pour contrôler et dire la vérité (quand on les soutient), autant ils ne font pas confiance aux politiques pour la dire. Max Weber a du se retourner dans sa tombe (et moi avec lui).

Comment alors, agir, et communiquer, dans ce moment compliqué de rapport aux réel ? En choisissant de nouveaux rapports à la réalité. En choisissant d’agir avec exigence, en se donnant l’ambition de choisir, avec précision, ce qu’on souhaite changer. En assumant des choix, des partis-pris, de réalités qu’on souhaite transformer. On peut trouver la même idée, ou presque, de rapport à la vérité, en choisissant un contrat, dans la parole politique, qui se rapproche de l’action, et de ce qui la guide. Il y a mille manières de fonder son action, ses choix, ses décisions sur le réel, pour que celui-ci ne commande pas (comme si la vérité s’imposait), mais que les choix soient forts.

C’est de pouvoir que nous avons besoin. Dans le respect du droit, des libertés. Et d’un pouvoir qui tente de ne pas jouer avec la vérité.

(pour la blague, on lira ce livre d’un ancien Premier ministre : l’heure de vérité, dont la jaquette dit « rien n’est vrai, mais tout n’est pas faux »)

C’est un billet de Philippe Zaouati qui relaie un papier sur « The end of ESG » pour rappeler que l’ESG est à la fois beaucoup et pas grand-chose, puisque, finalement, un levier d’investissement sage de long terme. Ce billet a trotté dans ma tête cette semaine alors que plusieurs fois, presque chaque jour, j’ai été confronté, en échangeant avec des directrices RSE d’entreprises, à la version inverse de la chose : une énorme lassitude à surproduire des données ESG non coordonnées, pour plusieurs organismes, dans un maquis qui ne progresse plus, et ce, à un moment où l’on ne sait plus quoi faire.

C’est la divergence de points de vues, sur un objet commun. Philippe Zaouati milite pour la prise en compte de l’ESG dans les stratégies d’investissement, en tant qu’investisseur, et il a raison. Sans s’illusionner, mais en sachant que la donnée est importante pour objectiver et garantir l’investissement. L’entrepreneur, en face, voit monter ces exigences d’investisseurs, et est confronté à une surproduction administrative, d’indicateurs, qui, en ruisselant depuis les groupes cherchant à être solides sur leur compliance ESG, font monter tout un écosystème de production de donénes auprès de toutes les chaines de valeur.

Et nous voilà au milieu du gué, avec une faible perspective de progrès. La CSRD est entre deux eaux. La régulation n’a pas fait progresser de pratiques, et mille infomédiaires, certificateurs, consultants, plateformes se battent pour organiser les choses, euh, gagner le marché. L’arrêt au milieu du gué est le problème, et peut porter des solutions. Il est sans doute temps que l’on travaille sérieusement à des standards sérieux pour faire remonter des indicateurs, partagés sérieusement dans les industries. Sinon, le progrès de l’ESG, refusé par ceux qui n’en peuvent plus de remonter des données sans agir vraiment, s’arrêtera fermement. Nous n’en sommes pas loin.

Le papier d’Alex Edmans que relayait Philippe est intéressant, mais il a plus de deux ans. L’approche responsable des entreprises est en réalité en péril, si on en reste à ce marché absurde de production de faux. ESG could die, indeed.

Cette semaine a été un moment de retour à la prospective. Face à l’état de sidération dans lequel nous emmène le chaos actuel, il est de bon ton de relever la tête, et de regarder loin. « Relever la ligne d’horizon » est l’expression favorite d’un certain Michel Barnier.

Deux relevés de ligne, donc. Le premier, c’est TED. C’est intéressant de voir ce que le festival des idées worth spreading américain dit, dans ce moment singulier. Ça tombe bien : deux Français y sont allés et nous en rapportent des impressions, des idées. Stéphane Distinguin l’a fait sous la forme de posts impressionnistes sur Linkedin. Et Michel Lévy-Provencal l’a fait avec un document rempli de punchlines destiné à marketer le TEDxParis de juin prochain (achetez vos billets ?).

J’y note surtout un regard très critique, plus que les années précédentes, sur la technologie et son architecture politique (Benjio, Amodei, Harris), la confirmation que la tech est enfin vue comme politique, mais qui ne peut s’empêcher de balancer ça avec un espoir secret que la tech produise son propre remède (ce plaidoyer pour le vote par téléphone !). Mais bon, de ce que j’en ai lu, on pouvait semble-t-il se passer d’aller passer quelques jours à Vancouver sous la grisaille. Le chaos est là, on le sait.

Au talk final d’Eric Schmidt à TED répondait bien un autre exercice de prospective et regard vers le futur que j’ai beaucoup apprécié, cette semaine : AI2027. C’est un travail solide et documenté, d’acteurs renseignés et critiques (anciens d’OpenAI), qui a beaucoup fait parler (peu en France). La prédiction d’AI2027 est celle d’une accélération énorme de l’IA, pour ouvrir un pouvoir majeur, justifiant potentiellement des conflits mondiaux massifs. Le scénario mérite d’être lu, pesé, regardé. Il converge avec celui d’Eric Schmidt, qui parle de 5 ans, et dit que la principale contrainte aux progrès exponentiels de l’IA est l’énergie (il dit qu’on a besoin très vite de 90GW, soit 90 réacteurs nucléaires).

J’avoue être dans une forme d’expectative. J’ai longtemps fait partie des critiques des thèses accélérationnistes, et détecté dans l’emphase du discours sur l’accélération des progrès de l’IA une ruse marketing pour continuer à nourrir l’investissement et le gonflement des bulles. Mais je crois qu’ici, nous sommes dans un moment vraiment critique, sans pour autant qu’il ne faille suivre à la lettre ce que dit Schmidt.

Lisez AI2027. Je suis preneur de vos réactions.

Difficile de ne pas faire de lien entre l’attente de gains de productivité massifs, par l’IA, et la discussion entre Pierre Schill, le CEMAT, et Gaspard Koenig, dans l’Express. Elle est pour le coup vraiment intéressante. On parle tellement de débureaucratisation, en politique, sans en avoir le début d’un sens ou d’un contexte, que ça fait du bien de voir une vraie expérience de la remise du sens dans l’action, portée par quelqu’un qui en a l’expérience (je parle de Pierre Schill).

Je retiens ses conseils de management : désigner un responsable, lui exprimer clairement ce qu’on attend de lui, dans le registre du sens plutôt que des modalités.

Ca parle mieux que les dégraissages, coups de rabot, et suppressions d’opérateurs qui pullulent dans la fonction publique. On va redécouvrir que l’Armée est quand même l’organisation humaine la plus ancienne, celle qui fait de la stratégie plus que d’autres, qui s’entraine, et qui cherche souvent à lutter contre les bureaucraties en son sein.

A méditer, à l’heure où il faut agiliser, simplifier, et tourner vers l’action.

L’étude menée par The Arcane, la FJJ et Cluster 17 sur le regard des Français sur le monde de l’entreprise et du travail ne nous apprend pas grand-chose de nouveau, mais elle confirme le rapport merdique des Français à l'entreprise, plein de clichés apparents. La question traitée par la couverture médiatique (et sans aucun doute écrite pour cela) est celle de la comparaison de pouvoir entre Bernard Arnault et Emmanuel Macron : les Français sont 55% à penser que Bernard Arnault à plus de pouvoir que le Président de la République.

On aurait aimé demander aux Français un peu plus que ça. Quelle est à votre sens la différence de pouvoir entre le chef d’entreprise aux centaines de milliards de patrimoine et le chef de l’exécutif, détenteur du pouvoir nucléaire ? Cela serait intéressant, plutôt que le classement qui n’apprend rien, de comprendre ce qui différencie ces deux pouvoirs, et comment ils sont perçus par les clusters de l’institut.

Et si ce qui différenciait le pouvoir d’Arnault de celui de Macron est sans doute le pouvoir qu’il détient et entretient avec ses subordonnés, et ses salariés, dont il tire une force suffisante pour construire un leader mondial ? Emmanuel Macron, lui, est seul, et n’a de pouvoir que par la légitimité des institutions, avec un rapport à ses proches difficile, peu durable, circonstanciel, qui s’effacera dans quelques temps. Peut-être les Français valorisent-ils la durée, l’engagement dans l’aventure entrepreneuriale, la construction de loyauté auprès de ses proches et le patient et lent établissement d’édifices. Ils préfèrent toujours les politiques loyaux et constants, et aiment les entrepreneurs qui réussissent dans la durée.

On apprend peu de ce que les Français apprécient dans la vie de l’entreprise dans cette étude, à part qu’ils y trouvent des relations humaines de qualité, et c’est un peu dommage. Il y aurait tant à creuser sur ce que les Français apprécient

On y découvre juste, oh surprise, qu’ils aimeraient des barrières douanières, un allègement des normes, et sont inquiets de Trump, et qu’ils ne sont pas d’accord sur les impôts, et préfèrent les TPE aux grands groupes. Talk about surprises ! Notons que la question « dans la guerre commerciale qui oppose l’UE, les USA et la Chine, selon vous, il faut » prend fait et cause pour l’idée qu’il s’agit bien d’une guerre. Cadré comme ça, évidemment, on ne peut qu’avancer dans un sens conflictuel.

L’entreprise reste le lieu d’aventure collective préféré des Français, qui sont toujours attachés aux institutions de l’ordre, du travail en commun et du soin. On en apprenait plus dans cette étude de 2023 de l’Institut de l’Entreprise, qu’il aurait été intéressante d’hybrider avec une méthodologie de clustering à la Cluster 17, pour bâtir quelque chose d’intéressant, et identifier des pistes de travail plus précises pour travailler ce rapport avec du contenu.

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C’est fini pour ce soir. Vous pouvez mener un week-end normal. Amusant de voir que cette newsletter ne parle presque pas d'IA, alors que ça a été l'essentiel de ma semaine. A vendredi prochain.

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