Cette semaine, nous naviguons encore dans ces limbes en définition entre démocratie, intelligence artificielle, prospérité et moments de redéfinition. J’ai le sentiment que l’Europe reste stuck dans une mauvaise conversation, empétrée dans ses contradictions, quand tant pourrait l’inspirer si notre continent apprenait à regarder les sujets de manière un peu neuve. En se pensant actrice, agente, de ces sujets.
C’est le sentiment qui m’est venu à feuilleter les deux recueils intellectuels parus récemment sur l’IA : le premier numéro du Magazine d’AOC dédié au sujet, et celui du Grand Continent, l’Empire de l’Ombre, dirigé par Giuliano Da Empoli. Les points de vue sont radicalement différents, et forment les deux côtés du sujet. D’un côté, le Grand Continent joue un jeu étrange, en publiant des textes des empires en création (selon la terminologie utilisée par Karen Hao dans son enquête sur OpenAI), tout en portant un ton sombre de critique de ces techno-césaristes. On est étonné de lire Marc Andreesen et son manifeste techno-optimiste et Sam Altmann, deux personnes dont il est important de situer et critiquer les prises de positions et les actes, aux côtés de Mario Draghi et Lorenzo Castellani, qui dénonce l’ère de l’accélération réactionnaire. Je me prends à regretter un Débat, ou ce qu’aurait fait de ce sujet Esprit.
En face, AOC a le travers inverse, de textes engagés, stimulants, mais dans lesquels j’ai l’impression de savoir à l’avance ce que vont dire leurs auteurs, ceux que je fréquente depuis peut-être trop longtemps. J’ai bien aimé la posture plus critique, réfléchie, mobilisant des savoirs plus analytiques, et cédant moins à la fascination, mais elle méconnait un peu le défi de l’abondance, et un dialogue avec une vision plus aronienne du sujet, de géopolitique et de réalisme économique. J’en reste avec quelques très bonnes lectures, dont la découverte de Bernhard Rieder.
Lire les deux recueils en parallèle est un bon regard sur les tropismes français, et européens, de traitement du sujet. L’impression que le problème est un problème de distance avec ce sujet, et surtout, d’agentivité (oui, encore). Nous n’arrivons pas à nous considérer comme des héros potentiels de cette révolution, mais bien comme des sujets à protéger, qui pourraient au mieux s’insoumettre ou réguler, mais pas créer.
Il n’en reste pas moins que ces deux recueils sont à lire. Ils montrent qu’on peut revivifier un espace qui s’apparente à ce qu’ont été des revues, sur des sujets aussi fondamentaux. Un paysage se dessine.
A côté de ce débat européen un peu déprimant, car tourné vers un esprit d’ombre, de protection, et de recherche de marges de manœuvre, la poursuite du débat américain sur le Abundance d’Ezra Klein et Derek Thompson, dont je parlais dans une précédente newsletter, est vraiment vivifiant. Une de mes lectures marquantes de la semaine est celle du papier qu’Henry Farrell consacre dans Combinations au livre, et surtout au débat qu’il suscite, à ses forces comme ses faiblesses. C’est riche, riche. C’est l’amorce d’un débat post-silicon Valley qui se dessine, où une autre frange de l’espace politique et intellectuel que les techno-césaristes qui fascinent tant Giuliano Da Empoli et le Grand Continent cherchent un futur de construction et d’abondance.
Le sujet qu’ouvre Abundance n’est pas dans une opposition stérile entre centre-gauche et gauche radicale, comme le suggère Farrell, mais bien dans l’ouverture de pistes intéressantes, critiques et riches, à la réponse : comment construire un futur de manière dynamique ? J’y ajoute cette question relevée dans l’article, pour la blague : After software eats the world, what comes out the other end?
Après cette lecture vivifiante (je suis un fan de longue date d’Henry Farrell), je me suis perdu sur Combinations, stimulante revue de la RadicalXchange foundation. Un article est notamment passionnant : the art of broad listening. L’auteur, Jack Henderson, de la fondation, parle de pratiques émergentes dans les élections récentes en Asie, de nature à revivifier la démocratie dans une ère qui intègre l’IA. Alors que notre concentration européenne est pleinement sur les menaces, les risques associés à l’IA, des pratiques émergentes tentent d’utiliser la technologie pour résoudre des problèmes neufs.
J’ai l’impression de revivre ce moment d’émergence du web politique, où la technologie pharmakon est explorée et utilisée dans les deux sens (poison et remède). L’expérience du numérique nous a appris à soigner les écosystèmes qui permettent les usages vertueux, nous protéger des logiques de prédation, mais aussi à accorder beaucoup d’attention à ces pratiques naissantes, qui développent l’agentivité et l’accompagnent.
On y parle du Japon, où un jeune candidat a obtenu le record historique de voix pour un candidat de moins de 40 ans à l’élection du gouvernement de Tokyo. Ce candidat, Takahiro Anno, de 33 ans, a mis en place une stratégie neuve de broad-listening, par opposition à celle de broadcasting, s’inspirant largement des travaux d’Audrey Tang et son équipe. Et ça dessine des pratiques neuves.
Au cœur de la démarche de Takahiro Anno, il y a un agent IA, qui permet de mettre à l’échelle une écoute et une conversation qui serait impossible sinon. Et c’est là une revivification, avec l’IA, de ce que l’on cherche à faire. Ce que j’aime beaucoup dans cette démarche (et celle d’Audrey Tang de manière générale) est qu’elle est réaliste. Elle ne cherche pas à nous plonger dans une nostalgie de l’ère pré-technologie, ou ne cherche à focaliser l’attention sur des coupables à défaire (ce qui n’aide personne), elle va chercher des solutions qui sont amplifiables. Elle sort du mythe de l’homme politique peu outillé, incapable de tenir la conversation avec les citoyens, mais faisant semblant. Elle cherche des moyens. Et au cœur, des agents.
Les agents, c’est (among other things, mais quand même) ce qui nous occupe actuellement chez Spintank. Nous devrions en parler plus avant et de manière plus publique. Pour chaque problème, en 2025, j’ai l’impression que l’essai, via une démarche de prototype, d’un agent IA, peut aider des réponses souvent défaitistes à emprunter un nouveau chemin.
Je ne dis pas que c’est le remède à tous les problèmes, oh que non, mais que c’est une nécessité, pour sortir de la fascination (morbide ou positive) pour l’IA, et des postures d’attentisme ou d’aquoibonisme qui sont la tentation un peu partout. L’agent IA qui marche est un agent qui joue pleinement sa partition, comme le souligne Sylvain dans un post plein de riche pensée sur le rôle de l’agent.
Toutes nos organisations humaines sont des intermédiaires, entre des publics, des problèmes et leurs solutions. Le grand sujet des années qui se dessinent va être de redessiner cette manière d’agencer ces relations, et ces réponses, en intégrant le paradigme de l’IA. Ca se fait de manière très simple : en s’y mettant.
Les projets d’agents IA sur lesquels nous travaillons, sur le sujet de la RSE, des élections municipales, de l’information sur les vaccins, de l’information financière, dessinent des débuts de réponse.
Et vous, vous avez pensé à un agent ? Quel agent êtes-vous ? Pouvez-vous donner du volume et une nouvelle échelle à l’agent que vous êtes ?
Cette action sur l’agentique et les agents me trottait en tête quand est arrivée la nouvelle de la nomination de notre nouveau Pape. Je ne peux m’empêcher de penser que Léon XIV s’appelle Robert Francis Prevost.
Un prévost, ou prévôt, c’est un agent. De fait, c’était un intendant, au moyen-âge, un officier qui s’occupait de finances, d’administration, et surtout de justice. J’aime l’idée que le Pape soit un prévôt, un agent, un intendant. Chaque prévôt dessinait un peu sa manière de faire (en achetant sa charge). Il y a eu ensuite des prévôts de plein de choses, jusqu'à nos préfets. J'aime aussi qu’un peu de France s’exprime dans ce pape par cet héritage lointain de Chicago, et que son ascendance soit un condensé étrange de Lousiane, de créolité. Au-delà d'être le premier pape américain, c'est le premier de l'ère moderne à être d'ascendance africaine, créole.
J’aime aussi beaucoup son message d’unité, qui reste le message antidote aux populistes polarisateurs. Sa devise épiscopale avait été « In illo uno unum », de Saint-Augustin, qui disait : bien que nous soyons nombreux, nous sommes un dans le Christ. L’unité, c’est un combat pour nos sociétés comme pour l’Eglise. Je trouve heureux qu’il le place devant d’autres.
Et enfin, j’ai beaucoup aimé que ce prêtre américain ait été nommé cardinal de Santa Monica. Quand on prononce ceci, c’est l’image de Santa Monica, Los Angeles, qui apparait, et avec, tout un imaginaire, de la cité des anges, qui apparait. Alors que non, c’est une petite église romaine.
Le mois dernier, pour la première fois depuis 22 ans, les recherches google dans Safari, sur iOS, ont baissé. C’est ce que relèvent Emma Roth et Lauren Feiner, dans The Verge. C’est Eddy Cue, senior vice president of Internet Software and Services d’Apple qui l’a annoncé, dans le cadre du procès antitrust de Google en cours.
Pourquoi ? Je vous le donne en mille : AI.
Casey Newton développe sur ce sujet dans sa newsletter. On vit peut-être un moment pivot, un marqueur historique de la transformation de notre culture, après 22 ans de domination du web, et de la recherche. Nous voilà entrés dans l’ère des agents.
Nous y sommes. Il est temps de s’y mettre.
Bon week-end, chers agents.
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