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Versac - Nicolas Vanbremeersch · May 16, 2025

Versac, les miscellanées, #12 : entre deux.

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Versac - Nicolas Vanbremeersch · Versac - Nicolas Vanbremeersch

Je ne sais pas ce que vous avez pensé de cette semaine « normale », mais elle est passée vite, sans doute parce que les univers professionnels s’ébrouent plus vite que prévu face à l’urgence du premier semestre qui, même quand Trump joue une partition, celle d’un ostinato autour de ses tariffs, s’approche bien de sa fin.

Cinq petites choses vues, lues, partagées, recensées dans cette semaine, pour ouvrir ou nourrir votre week-end, donc. On y trouve de l’image, du choc, des mécompréhensions, des risques et des illusions.

Qu’ont en commun Boris Johnson, Barack Obama, Jordan Bardella et Bill Gates ? Beaucoup et pas tant que ça, me direz-vous. Ces figures de l’époque incarnent des rapports au mondes très différents. Nous avons deux bouffons, selon l’acception de Christian Salmon, un ancien président incarnant la promesse perdue d’un monde nouveau, et un entrepreneur hors normes, qui marque autant par son entrepreneuriat, son partage des idées et son geste philanthropique.

Ils ont quand même quelque chose en commun : les couvertures de leurs livres. Le premier a été Obama, avec ses mémoires de 2020, A promised land. Noir et blanc, textes blancs, regard vers le bas : un style neuf pour incarner le président iconique, dont la sobriété devait contraster avec le délire de son successeur. Instant classic.

Depuis octobre 2024, ce sont trois livres qui n’ont rien à voir qui ont donc emprunté ce design pour leur couverture. D’abord Boris Johnson, dont le livre devait redresser un peu le bilan terni du half-serious guy après Brexit, implosion de son parti, et pantalonnades majeures. Choisir le design d’Obama était quand même fort de café : un anglais qui pique tout à un américain, de quoi perdre sa stiff-upper lip. Trois semaines plus tard, c’est Jordan Bardella, et son opus plein de vide dont l’objectif est de le fabriquer en homme d’Etat, qui emprunte aux codes : plus c’est gros, mieux ça passe. Enfin, il y a deux mois, c’est Bill Gates qui utilise les mêmes codes avec la première brique de sa briographie (une biographie à la gloire de son talent), Source Code, qui emprunte la même direction, en y ajoutant des balises et un peu de glitch.

Et on dira qu’on n’y comprend plus rien aux récits et aux signes que nous envoient les leaders de ce monde… A eux (et leurs éditeurs) de savoir donner du sens dans ce qu’ils nous proposent. Ou pas.

C’est Derek Thompson qui nous alerte dans The Atlantic (certains vont penser que je m’obsède sur les auteurs de Abundance, mais ils sont à vrai dire passionnants). Et c’est passé, je trouve, trop inaperçu, alors que l’article est vraiment intéressant.

Ce que Thompson souligne, c’est une crise de l’emploi des jeunes diplômés, et singulièrement de fractions très diplômées. En cause ? Bien sûr plusieurs facteurs, et des chiffres cités complètement fous (baisse de 50% des annonces de développeurs postées sur Indeed depuis 2022), mais un phénomène majeur : alors qu’avant 2015, les jeunes diplômés aux USA avaient un taux de chômage inférieur au taux moyen, ce rapport s’est inversé, avec une accélération très nette depuis 2022.

2022. Et oui, en cause, semble-t-il, une rupture de la transmission et des emplois chez les white collars, les métiers du savoir, des diplômés.

Il serait sans doute temps de faire une sérieuse prospective, ici, aussi, sur les évolutions des métiers diplômés, et sur le devenir de nos cohortes de BAC+5. Le candidat qui ne regardera pas loin et fort en 2027 sur ce plan sera salement coupable. Nous partons en France d’une situation plus difficile encore, où les jeunes sont défavorisés : si ce grad gap arrive ici avec la même force, c’est un clash générationnel sans précédent qui nous attend. J’aimerais bien entendre des politiques sérieux en parler, avec force.

Mardi matin, discussion lors d’une rencontre off avec Anne Bouverot. C’était off, je ne peux donc pas relater ni attribuer le contenu des échanges. J’ai néanmoins pris le temps d’intervenir en posant la question du flou du diagnostic stratégique national sur la valeur réelle que nous pouvons créer, dans notre pays, autour de l’IA.

Après le "moment Deepseek", et dans une difficulté à lire les pronostics d’accélération de la technologie, on est en plein désarroi face à la stratégie à adopter, et à la valeur qui peut se créer autour de l’IA, en Europe. Mon point était qu’une des forces majeures de notre pays est dans les couches logicielles, dans le design, dans la confiance dans les données, et qu’OpenAI montre la voie en indiquant que la créativité se fait à la rencontre des utilisateurs. Et donc, que l’accent devrait être mis dans le patient travail d’émergence de nouvelles pratiques, couches applicatives, business models, au plus proche des utilisateurs. Parce que c’est là que se déplace la valeur, que des champions sont possibles, et que nous sommes en zone de force (par opposition à la course sur les infrastructures et sur les modèles de fondation). Surtout, aussi, pour penser un peu autrement la stratégie nationale de l’IA, qui est une stratégie « amont », de recherche, de données et d’infrastructure.

Nous avons eu, avec un haut fonctionnaire par ailleurs tout à fait respectable et intelligent, un moment d’incompréhension. Je lui parlais de pratiques, d’appropriation, d’innovation et d’invention de business models, et il me disait « oui, la distribution ». Comme si tout était créé et valorisé en amont, et qu'il ne s'agissait ici que de répandre, distribuer une valeur préalablement créée.

Je crois que notre pays n’a pas encore saisi que, aussi pour l’IA, nous sommes face à des révolutions om les publics sont acteurs, et où la proximité avec leurs pratiques, le dessin de succès intimement lié avec la loyauté et la satisfaction des publics. Je pensais que les exemples des GAFAM avait servi à inverser ce regard sur la valeur. On en est encore un peu loin. Non que, naïvement, il faille abandonner les sujets d’infrastructures et de couches amont, bien sûr. Juste apprendre à donner un peu de place à cette partie toujours trop sous-estimée.

Nous sommes dans le moment "aval" de la valeur de l'IA. Celui des couches logicielles, applicatives. C'est un moment de force, dans lequel nous avons des atouts majeurs.

4 ou 5 discussions cette semaine sur la tension entre backlash écologique (qui reste incertain, flottant, comme trop de choses dans notre pays en ce premier semestre) et nécessité, effet de retour des excès du retour en arrière, qui se prendront le mur économique et démographique dans la figure. Sentiment ou espoir que les tensions issues des contre-modèles autoritaires et réactionnaires redonnent de la vigueur à des pensées plus équilibrées. En synthèse, espoirs européens timides.

Ces discussions ont souvent ravivé la stimulante discussion dans le Nouvel esprit public avec David Baverez autour de son livre iconoclaste, Bienvenue en économie de guerre. Le « frère de », investisseur et essayiste stimulant, est un pivot intéressant pour réfléchir, en se décentrant à l’international, en moins déprimant que son frère, qui annonce le déclin tout en disant je vous l’avais bien dit depuis trente ans.

J’ai retenu deux points majeurs et bien énoncés dans la discussion, qui méritent débat, en autant de thèses intéressantes :

La valeur se recentre sur la production, et l’Europe n’a su que défendre les consommateurs. Il faut donc penser, dans les chaines de valeur, les goulots d’étranglement et secteurs critiques sur lesquels nous devons et pouvons agir pour être les meilleurs, et être puissant sur les interdépendances. Baverez met un coin à l’idée de souveraineté, vague et folle : il parle d’interdépendances. C’est très Draghi, mais plus incisif encore.

L’actif de l’Europe, face à un empire autoritaire imprévisible et des Etats-Unis pris pendant au moins 4 ans dans une spirale d’incertitude et de doutes sur l’Etat de droit, c’est la confiance. C’est un atout qui se monnaie, qui doit pouvoir trouver de la valeur, dans un monde numérisé, d’investissements lourds, qui repose sur la confiance.

Ce sont deux points majeurs et qui permettent d’être relativement optimiste. Nous avons des atouts, si nous apprenons à nous en saisir.

Cette semaine de politique nationale fut sans doute une des plus déprimantes qui soit, révélatrice du vide dans lequel nos pouvoirs sont plongés. L’épisode du Président de la République à la télévision a révélé une évidence : il n’y a plus d’initiative et de pouvoir national, juste un homme qui se défend. C’est fou, et si paradoxal, que de mener ceci, alors que sa dynamique internationale est forte. L’audition du Premier ministre à l’Assemblée nationale a été douloureuse pour quiconque a exercé des fonctions dans ces univers. Un ministre de l’intérieur a affirmé publiquement sa non solidarité avec le gouvernement dont il fait partie. Comme s’il n’y avait plus de pouvoir.

Ce creux appelle un rebond, mais tout le monde le redoute (sauf certains). Cette disparition du pouvoir, en France, va appeler une réaction, une autorité, son contraire. Qui n’est pas forcément une réaction populiste, de serpe et de tables renversées. Qui peut être d’un rapport au pouvoir et à l’histoire de ce pays bien travaillés.

Mais l’attentisme créé par la situation molle, quantique, de la politique française ouvre un vide d’initiative, dans laquelle chacun espère agir le dernier. On se prépare mollement.

Gare. On se sent un peu trop comme au Canada, rasséréné par le succès de Carney, gagnant sur une ligne de « boring white guy centrism », qui n’est pas la voie de recours la plus sûre.

Et si on essayait de ne pas être boring tout en étant sérieux (voire point 1, deux exemples parmi les 4 cités) ?

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