C’est depuis ma voiture, partant en week-end, que je vous partage des stimulations et prises de hauteur de fin de semaine. J’ai croisé cette semaine pas mal de lecteurs et lectrices, qui m’ont encouragé, et accompagné de quelques conseils ou suggestions, bienvenues. Je vous espère sur une trajectoire proche des vacances.
Cette semaine, on va continuer dans la veine politique, parce que comment faire sans ? Mais aussi s’interroger sur nos trajectoires industrielles, technologiques, démographiques et culturelles. On embarque.
Nous avons tous été marqués par cette vidéo envoyée par Trump, faite avec l’IA, où il montre une arrestation de Barack Obama dans le bureau ovale, à ses côtés. Émotion, réactions, indignations, l’effet escompté est là. Cela ne suffit pas à détourner l’attention de l’affaire Epstein, mais l’espace public est nourri d’autre chose.
C’est autre chose, dans le langage vidéo de Trump, qui m’intéresse. La même semaine, il a posté une vidéo célébrant ses six premiers mois de présidence. Elle fait un drôle d’effet. L’image est retouchée et traitée à un tel point qu’on a l’impression de regarder une vidéo produite par Veo3 ou on ne sait quel outil d’IA. Ce léger flou, un Trump qui a la même mimique dans presque toutes les scènes, un aspect virtuel, un doute qui s’installe à la lecture sur la véracité, ou pas, des images présentées. Beaucoup de zooms sur ses mains, qui ont l’air virtuelles elles aussi, viennent opportunément contraster avec ces photos pleines de maquillage ou de veines dysfonctionnelles révélées au même moment.
Le halo d’irréel qui se crée autour de l’image de Trump est volontaire. Il fait pleinement partie de sa signature. Il entretient ce jeu sur la fabrication d’un personnage fabriqué, parce que là n’est pas, pour lui, dans ce qui l’unit avec son public, l’important. En travaillant la mise en scène du fake, il dit à son public qu’il ne trompe pas, puisque ce public sait bien que tout est spectacle. L’intégration des nouveaux langages de ce brouillage est à cet égard de l’ordre du génie. Quand tout le monde tente de renouer avec un semblant de transparence, il montre des idées, à travers des images dont l’enjeu n’est pas la vérité.
Le sujet n’est pas la tromperie. C’est de transmettre des émotions et des idées à travers des images, dont le statut n’a plus besoin d’avoir un rapport avec le réel.
Le réel, c’est l’affaire d’autres que lui.
C’est François Geerolf qui a pointé le sujet : le solde démographique entre décès est naissances est devenu négatif, pour la première fois depuis 1945. Il
s’agit du solde glissant, sur les 12 derniers mois. Ca n’a pas vraiment fait la une. Dans plusieurs conversations, ces dernières semaines, j’ai été étonné, d’ailleurs, de remarquer que pas mal de Français entretiennent la perception de l’exception démographique française, comme quoi nous serions protégés de l’effondrement démographique de nos voisins.
L’effondrement des naissances est pourtant très net, depuis 10 ans. Nous suivons nos voisins, dans la direction d’une crise majeure de notre modèle social et économique. La nécessité d’un renfort par l’immigration dans les années à venir n’est même pas en question, si l’on regarde ce sujet en face. La question est bien comment nous allons mener cette politique d’immigration. Et, aussi, comment retrouver le sens d’une confiance dans l’avenir qui permette d’envisager un futur ensemble, et de nous placer à nouveau dans un esprit de transmission.
L’obsession nataliste des extrémistes de tout poil est leur réponse à ce diagnostic, à courte vue, et avec trop d’œillères. L’absence de regard sérieux de camps progressistes, ou simplement républicains, à cette tendance, est plus inquiétante.
L’autre croisement des courbes, c’est celui de la perte de foi des Français dans leur avenir, qui se conjugue avec l’espoir de tant d’étrangers à venir vivre plus décemment chez nous que chez eux. Une inversion, ou une correction de ces courbes doit être possible, en cherchant à nouveau la voie d’une prospérité et d’un regard de long terme.
S’il y a une lecture que vous devez avoir, c’est cette tribune de David Autor et Gordon Hanson, dans le New York Times : We Warned About the First China Shock. The Next One Will Be Worse.
Les auteurs y soulignent que l’accélération de la Chine sur les technologies critiques du futur est immense, et dépasse largement le niveau de son compétiteur. Ils citent une étude solide de l’Australian strategic policy institute, qui tient un fascinant Critical technology tracker, où l’on peut comparer, sur des segments critiques, un indice d’avancée.
Le décalage, en quelques années, entre les Etats-Unis et la Chine est abyssal.
Je vous invite à explorer ce tracker. On y voit un croisement des courbes sur tous les domaines de recherche critique. Ce croisement a eu lieu, en gros, autour de 2018-2019. Il dépend évidemment des domaines de recherche. Le décrochage des Etats-Unis dans les années à venir risque d’être fatal.
L’Europe, elle, est liliputienne. C’est la première fois que j’explore ces comparaisons, et le choc est fort. On se glorifie à Paris d’avoir une place de choix, forte, dans des domaines clés de la recherche, avec nos rois de l’IA, et on se rassure à se raconter que notre problème est dans la rétention des talents tardifs, ou dans l’écosystème industriel. La donnée nous prouve une autre réalité, dans le regard cru qu’elle nous donne à voir.
Sur le Machine learning, en 2003, la recherche française représentait 4,5% des papiers les plus cités en recherche, quand les Etats-Unis en publiaient 28,6%, et la Chine 9,6%. En 2023, les proportions n’ont plus rien.à voir : la Chine publie 39,9% des papiers les plus cités dans la discipline, les Etats-Unis 11,9%, et la France est tombée à 1%.
Nous avons du mal à regarder en face le mouvement réel de cette bipolarité du monde, et la course chinoise, qui a pris tellement d’élan que l’idée même de bipolarité semble fallacieuse, dans les technologies et la recherche.
Il serait temps d’imaginer que notre discours de « souveraineté » sache aussi mieux regarder en face notre simple retard. Et adapter nos stratégies : nous ne pouvons plus nous décrocher d’un pays qui a pris tellement d’avance que sa technologie va dominer le monde de manière durable. La question doit être de ce que nous faisons avec la Chine, pas d’imaginer ériger des barrières et rattraper un retard.
La réponse de Trump, qui dévoilait son grand plan d’action sur l’IA, cette semaine, est à cet égard assez folle. Il n’y a presque pas une ligne sur la recherche. Tout est dans une marche forcée au soutien technologique, la réduction ou l’abandon des régulations, pour faire de l’IA une immense opportunité d’exportation. Avec quelques piques sur la menace de la Woke AI et autres outils politiques.
Le plan est presque un négatif des régulations européennes récentes. On y parle de sécurité, d’infrastructure, et on met la marche en avant devant toutes les autres priorités, quitte à prendre des risques systémiques. L’UE a trop agi dans le sens inverse, refusant de sérieusement prendre le chemin de la course en avant, tout en mettant en valeur les risques avant tout le reste.
Je n’ai pas lu de papiers vraiment balancés et renseignés sur le sujet. Je serais preneur de vos meilleures lectures sur le sujet.
C’est l’été, il faut penser projections lontaines, sable, évasion et culture. Sortie du réel.
Je suis tombé sur cette incroyable opération / installation produite par Adidas : une piste de course en plein désert, hyper esthétique. L’hommage à Michael Heizer est exceptionnel.
Voilà du land art marketing. C’est presque irréel, inutile, et éphémère. C’est magnifique.
Cela n’aurait pas pu être fait avec de l’IA. Ou est-ce une illusion ? Quand l'hommage et la citation sont poussés à ce point, dans une installation aussi inutile que destinée à incarner une idée et soulever un fantasme, peut-on encore penser en termes de true and fake ?
Je vous quitte, la Bourgogne est là. Sa beauté ne trompe pas, et les chevreuils qui ont mangé les patates du potager devaient être bien vrais. A vendredi prochain, ou plus tôt.
PS : je n’ai pas écrit publiquement sur l’épisode de la pétition Duplomb. Je crois que nous vivons un moment exceptionnel qui mérite une analyse autre que celles parues les premiers jours. Je suis preneur de vos conseils, avis et lectures.
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