Ce moment où les semaines sont tellement remplies de rencontres et projets à faire avancer qu’on a moins de lectures et de points de vue à partager, et, partant, de points à partager le vendredi.
Du coup, on va plutôt approfondir, ou prolonger, des thèmes déjà évoqués ici.
Dans la grande course à la présidentielle, tout le monde attend, fait semblant de se préparer, ou marque de faux points ici ou là. Tout le monde ? Non, seul Edouard Philippe joue le jeu avec plus d’avance que tous les autres, contre tous les pronostics, contre toutes les prédictions qui disent qu’il faut jouer le moment opportun, que partir trop tôt n’est pas bon.
Son bouquin est bien. Ce n’est pas un programme, c’est une proposition de regard personnel sur l’état du pays. Et, j’avoue, c’est bien. Je n’en attendais pas grand-chose. C’est en réalité à la portée de tous et plutôt bien vu. Un point notamment : il y parle de démographie. C’était quand, la dernière fois qu’un homme politique a regardé la démographie du pays en face, et pas pour « promouvoir la natalité » à la manière d’un Pierre-Edouard Stérin, mais bien pour regarder en face les défis de notre force de travail, de notre modèle social ?
Pour autant, il n’adopte pas du tout la posture de l’expert. Il adopte bien celle du futur dirigeant qui regarde le pays et lui dit : regardons nos défis en face, ensemble. Et arrêtons de nous mentir. C’est rare. Il parle de nous, du pays, du réel. Il n’impose pas son point de vue, il propose d’en débattre. C’est très différent de nombre de bouquins d’hommes politiques deux ans avant une présidentielle. En 2005, par exemple, Lionel Jospin avait fait paraitre « Le Monde comme je le vois », un étrange livre irréel, centré sur un point de vue fait avant tout de questionnements, un cadrage idéologique avant tout, où le « je » dominait le discours. Nicolas Sarkozy, lui, publiait Témoignage, pathétique bouquin d’autoportrait, façon itinéraire de formation et goût de l’action. Sa phrase culte était « D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu agir ».
Edouard Philippe est singulier. Il parle aux Français en leur donnant du nous. Et sur un ton fort, qui n’est pas celui d’un marketing politique de l’ego, mais bien en posant les bases d’un contrat relationnel : je suis en colère, et je suis déterminé à regarder les réalités du pays pour construire ma stratégie. C’est un début.
Plaisir de relancer ce concept, cette semaine, à l’aune d’une discussion sur la manière de concevoir et gouverner un agent conversationnel fondé sur l’IA. Quand tout le monde ne parle que compliance, sécurité des données, hébergement, corpus, je relance l’idée que, pour une organisation qui souhaite construire un agent, il faut bosser les termes du contrat, pour les injecter, justement, dans la chose. Que monter un agent, c’est bien penser de quoi on va parler, ce qui sera interdit, ou autorisé, le ton, le style qu’on va développer, les lieux de la discussion, sa promesse. Réactiver des méthodes simples mais éprouvées, quand on conçoit un outil qui n’aurait jamais existé avant cette année, se reposer des questions anciennes, mais dont l’exercice change radicalement, voilà qui est plaisant.
Ce qui me plait, c’est qu’on peut injecter ces instructions dans la gouvernance d’un agent. On lui demande d’être rigolo, peu formel, de s’interdire de parler de ceci, ou de faire en sorte de toujours revenir à ceci. Ce sont des outils de gouvernance de la communication qui sont en réalité bien plus humains que beaucoup de choses (chartes, guidelines, interdits, normes) qu’on avait mis en place dans le passé. On peut le traiter en langage naturel. C’est plutôt plaisant (et on peut aussi mettre en place des univers graphiques).
Je vous ai déjà ici parlé d’Henry Farrell. L’avantage de suivre cet esprit brillant, c’est qu’il connecte, synthétise, ouvre, avec beaucoup de sureté (et une vraie humilité) vers ce qui est intéressant (son substack, magie). Il a ainsi commis une recension vraiment très chouette du livre d’Adam Becker : « More everything forever », qui met en perspective les récits futuristes de la Silicon Valley, son obsession ancienne pour l’immortalité, la prospérité infinie, n’ont en réalité qu’un seul objectif : prendre le pouvoir. Surtout, ce sont des rêves très anciens, qui puisent dans les imaginaires de l’alchimie. Ces visions très puissantes sont au cœur de la construction du pouvoir, elles influencent énormément la politique, à tel point qu’il est parfois difficile de ne pas en tenir compte.
Ce bouquin, que j’achèterai probablement, me semble utile, dans un moment où Meta et Amazon, qui étaient plutôt acquis à une posture plus réservée sur les récits longtermistes, AI-apocalyptiques, et exaltés du transhumanisme, se lancent à corps perdu dans le recrutement d’ingénieurs et chercheurs IA, presque autant pour nourrir le récit que pour développer les applications, de ce que l’on comprend.
J’émets une idée. Il faudrait imaginer un Yudkowsky index (du nom d’Eliezer Yudkowsky, cité par Adam Becker), qui analyserait la corrélation entre l’emphase de discours millénaristes, prophétiques, et la valorisation des sociétés de leurs auteurs. Je pense qu’on pourrait déceler des corrélations intéressantes.
En attendant, j’achèterai sans doute More Everything forever, ne serait-ce que pour le titre. On est proche d’un « to save everything click here » (qui a onze ans !), mais le titre claque encore mieux.
Magie d’un train, je suis passé acheter de la presse papier. Ai lu The Economist. Le journal revient sur les perspectives désastreuses des jeunes diplômés, dans la foulée du précédent article de Derek Thomson dans The Atlantic, qui avait fait grand bruit (en tout cas dans ma tête). Amusant, d’ailleurs : le titre de l’article est Crammed and damned (bondés et damnés) sur la version papier, et Why today’s graduates are screwed, sur la version web, parce que ça doit mieux cliquer ainsi.
L’article est déprimant, mais assez réaliste, sur les difficultés d’accès des jeunes diplômés du supérieur aux emplois qualifiés, qui disparaissent. Rupture. Débat inexistant, ou presque, ici. Il serait temps de s’y mettre.
Que dire ? On ne peut qu’être spectateur. Les mouvements européens sont faibles. On se rassurera en regardant les enjeux de moyen terme et les intérêts objectifs des acteurs. En attendant, on est fasciné par la puissance de qualification des services israéliens, qui savent frapper les décideurs en fonction de leurs procédures de sécurité, qu’ils respectent à la lettre. Dans notre monde de chaos, de surveillances massives, faut-il apprendre à ne plus rien respecter, même les process décrits dans les manuels militaires et appris par coeur ?
Les actions qu’a entrepris Israël ces derniers mois contre ses ennemis sont stupéfiantes de puissance, créent une perte de confiance et un effroi qui me semble quasiment jamais vu dans une époque récente. On connaissait l’opiniâtreté du Mossad. L’exploit technologique dans les échelles atteintes récemment me semble vraiment neuf, dans le climat qu’il crée.
Quelles sont vos bonnes sources pour suivre le conflit ?
A vous, c'était court, mais vendredi. A la semaine prochaine.
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