Et voilà deux jours de retard dans la livraison du vendredi. Nous sommes dimanche, et les semaines de rentrée nourrissent cette sélection d’idées, mais parfois empêchent, dans la nécessité des discussions critiques qui se nichent le vendredi, le moment d'écriture. Le voici.
C’était la deuxième semaine de septembre, celle que le pays redoutait, avec chute d’un premier ministre, mobilisation populaire attendue, et dégradation annoncée de la note de notre dette publique. C’est arrivé, et nous avançons quand même. Charlie Kirk a été assassiné et nos regards inquiets se tournent vers la réaction américaine à ce martyre. Notre passion mauvaise pour le désastre et la plainte n’a pas trouvé son acmé, cette semaine, mais nous n’avons pas régressé.
Et si on prenait un peu de hauteur ?
Sortons de l’actualité, mais restons ici, et maintenant. Les connexions de ma semaine ont vu s’entrechoquer quelques signes étonnants. Des signes et des singes.
Cette semaine, j’ai reçu le livre de Gérald Bronner, A l’assaut du réel, que j’ai commencé. J’ai une relation un peu ambivalente avec le travail de Gérald Bronner, dont je trouve qu’il n’a, dans le passé, pas respecté le sérieux qu’il demande dans ses travaux, et trop exploité le filon d’un catastrophisme que les élites adoraient écouter, sur la fin de la connaissance et les manipulations de la démocratie. Il est fin, mobile, toujours intelligent, mais j’ai tendance à le lire avec un nécessaire scepticisme, un certain recul. Son dernier livre, dans les 30 premières pages que j’ai lues pour l’instant, est plus convaincant. D’abord, il est plus narratif, il tente de caractériser sans s’habiller de science un moment de post-vérité par une forme de détachement progressif du réel, ou de violence à son égard. Il semble mériter d’être lu, en gardant toujours à la lecture un regard critique : Bronner ne rêve jamais de nous voir devenir acteurs et le contredire. Il adorerait avoir raison, mais je pense qu’on peut, et doit encore essayer de lui donner tort, en nous rapprochant à la fois du réel et des histoires.
Je vous dis ça parce que la première partie du livre s’intitule « le singe magicien ». Quand j’ai ouvert ce chapitre jeudi, cela a immédiatement fait écho en moi à une obsession, ancienne, de notre étrange rapport, à nous, hommes, aux singes et à la connaissance, qui a trouvé cette semaine des échos inédits (et pourtant minces).
Cette semaine avait en effet lieu une vente aux enchères, en Espagne, où, par le biais d’alertes connexes m’est remonté un tableau, d’Arthur Wardle, un peintre britannique qui a beaucoup peint des sujets animaliers à la croisée des XIXème et XXème siècle. C’est l’illustration de ce billet. Ce singe a l’air ahuri, tient dans une main une épluchure ou un fruit, et pose l’autre sur un livre, ou un magazine.
Ce singe, c'est nous.
Il y a dans ce tableau quelque chose qui évoque le moment que nous vivons, et de la profondeur de notre rapport, à nous, humains, à notre condition et à la connaissance. Comme un autoportrait. Ce singe semble pris en flagrant délit d’appui, fermé, sur un livre qu’il ne comprend pas, pris dans une interruption.
C’était un peu Charlie Kirk. Un singe savant de nos réseaux sociaux, qui savait se mettre en scène, mobiliser une certaine forme de connaissance spectacle, s'appuyer dessus. C’est la tension de notre époque, celle de singe plus très savants (mais quand même), qui s’appuient sur du savoir pour faire des singeries. Ce singe est un tik-toker pris la main dans le sac, ou sur sa source. Et cette histoire résonne très singulièrement : elle parle du rapport des singes à la connaissance, et il est singulier. Vous connaissez Buffon ?
Buffon incarne une figure hyper française de l’esprit des Lumières. Il se trouve que je passe désormais une partie de mon temps pas loin de sa région d’ancrage, vers Montbard. Il incarne cette découverte, dans la lumière de la cour du roi, de la connaissance, des mathématiques, de la technique. C’est un mélange d’ambitieux et de méthodique, c’est vraiment un personnage qui, dans notre histoire, montre à quel point la construction de notre rapport au réel, à la science, à la nature a été circonstanciel, assez loin d’une idée qui voudrait qu’il y aurait eu une forme d’âge d’or, ou de rêve. La connaissance a toujours été un combat, et une affaire de circonstances. Et l’oeuvre de Buffon est géniale, notamment son histoire naturelle, et, aussi, ses forges.
Buffon avait décidé de monter des forges, pas loin de Montbard, sa ville, dans l’Yonne. Il avait besoin de financements. Il est allé les chercher notamment auprès de banquiers qui avaient à l’époque de quoi. On est en 1768, la première révolution industrielle anglaise n’est pas encore à bloc, et le capitalisme est loin de nous, mais il y a notamment à Lyon, avec le commerce de la soie, une économie structurée. Il emprunte à des banquiers lyonnais de l’argent pour ses forges, les Baboin. Il fera avec cet argent sans doute une des toutes premières usines en France, une forme de start-up de l’époque, qui durera une trentaine d’années, et sera un laboratoire de l’industrie. Et se terminera par un échec. Cela occasionnera des démêlés, voire un contentieux avec ses financeurs, les banquiers sus-nommés, les Baboin.
Buffon s’en vengera. Quand il s’occupera du tome consacré aux animaux de son Histoire naturelle, œuvre incroyable, proche de l’aventure de l’Académie de Diderot et d’Alembert, et projet concurrent de Linné, il prendra la liberté de nomme un singe, le singe cynocéphale du nom de Babouin, ce que nombre interpréteront comme une vengeance à l’égard de ses anciens financeurs avec qui il était en délicatesse.
Le pouvoir de la connaissance contre celui de l’argent, c’est une première interprétation. Le savoir dure, l’argent file. Les Baboin ont désormais, depuis plus de deux siècles, un nom de singe, et sans doute moins de fortune. Buffon a tenu sa vengeance. L’autre interprétation, c’est que la fabrication de la connaissance connait toujours des circonstances, et des liens avec l’argent, l’humeur, les projets, les intentions des auteurs et leurs émotions. Aujourd’hui, bien sûr, avec un système de recherche complexe et imparfait, hier aussi, et demain encore. Qui fait qu’aucun rêve de connaissance pure ne peut être pris au sérieux. Et qui met une pierre dans les rêves fous des concepteurs d'IA, tout en dessinant aussi la nécessité d'une gouvernance scientifique solide.
Et enfin, nous sommes toujours des singes, appuyés sur cette connaissance. C’est de notre mobilisation de cet appui, son questionnement que nous pouvons tirer quelque chose, sans jamais oublier que nous sommes, in fine, des singes. Buffon, en se vengeant, a agi comme un singe, alors qu’il avait entre les mains un succès incroyable, et un impact majeur, et qu’il a, à son époque, et un rôle essentiel dans les pogrès de la connaissance.
Cela peut nous laisser humbles pour l’époque dans laquelle nous vivons, où nous avons tendance à nous fasciner pour quelques singes visibles, qui accaparent notre attention sans nous rendre compte des progrès infinis de la connaissance que, collectivement, nous parvenons à faire avancer. Le lien entre les deux, notre condition de singes, et le fait de garder notre appui sur les livres, voilà sans doute une clé de l’époque.
Quel singe êtes-vous ?
Cet été, à la plage, j’ai lu le livre de Pierre-Etienne Franc : Sauver le monde pour le changer (et pas l’inverse). C’est un livre dense, touffu, d’un acteur de la transition énergétique, qui mérite d’être lu. C’est l’inverse des livres tout cuits qu’on vous sert et qui disent quoi et comment faire. Ça remet les sujets à leur place, rappelle les grands équilibres sur lesquels notre monde avance, ou pas, et remet un peu de hiérarchie dans les choses. Le sujet est quand même bien posé : il s’agit de sauver notre monde.
La transition que notre monde doit opérer autour de son énergie est un sujet tellement profond, systémique, que nous n’y sommes pas encore. C’est un immense sujet financier, surtout : on parle d’investissements nécessaires dont nous ne prenons, singulièrement en Europe, pas la mesure, et pour lesquels nos systèmes politiques et financiers ne sont pas prêts. Il nous faut à la fois plus de volonté, de direction, d’ampleur dans les investissements collectifs, de clairvoyance sur les sujets sur lesquels notre continent peut agir, et des mécanismes de marché pour vraiment mieux allouer la ressource au bon endroit.
Le livre ouvre une opportunité pour notre continent, dans la crise actuelle. Nous pouvons jouer un rôle, à côté de la marché forcée de la Chine, qui prend toutes les avancés industrielles et technologiques, en choisissant d’agir avec nos forces et nos limites (nous ne serons pas un grand continent de production de renouvelables).
Et c'est un cri du coeur, aussi : la France est à l'arrêt, l'Europe pas dans le bon tempo. Il est temps de changer de braquet.
A lire, assurément, même (ou parce que) si on n’en sort pas optimiste.
La note de la DG Trésor sur l’impact économique de l’économie de l’attention a beaucoup circulé, cette semaine. Elle est bien accompagnée d’une formule choc : « 💡 Et si l’économie de l’attention coûtait jusqu’à 3 points de PIB ? ».
Quand on lit la note, on se rend compte que la modélisation économique de ces 3% d’impact négatif sur le PIB sont quand même très synthétiques, hypothétiques, et à très long terme, puisqu’on parle d’une modélisation à horizon 2060. J’oserais dire que l’impact de la crise énergétique et environnementale est plus facile et solide à modéliser que le travail qui a été fait. Nous sommes peut-être encore un peu dans une Unheillust à la française, avec un discours scientifique un peu vite posé et une formule choc qui crée de l’attention.
Tout ce que Gérald Bronner dénonce, en quelque sorte.
La réalité est sans aucun doute palpable, mais l’économie de l’attention, à horizon de 35 ans, va tellement changer avec l’impact de l’IA qu’il est urgent de ne pas se dire qu’elle va casser de la valeur, mais qu’on peut mener des actions claires pour agir sur ce qui est nécessaire de maintien de nos capacités cérébrales et de notre faculté de travail.
Nul besoin d’alerter avec des études un peu folles : si la vérité de chiffres mal fagotés permettait d’agir, François Bayrou serait encore premier ministre. Concentrons sur les bonnes actions.
En lien avec le précédent sujet, le rapport parlementaire sur Tik Tok est alarmant. Il incarne sans doute un moment de bascule, de contrôle sociétal de ces plateformes. Je n’ai pas lu en entier le rapport, mais je m’interroge quand même sur sa dimension très anglée, et sur le manque fondamental de vrais travaux d’évaluation scientifiques, solides, durables, des effets des réseaux sociaux sur nos pratiques cognitives et sociales. Il serait plus que temps d’orienter sérieusement des travaux durables : ce n’est pas aux parlementaires, par des auditions publiques et des entretiens, d’évaluer le sujet. Où sont nos capacités d’évaluations profondes et sérieuses de ces sujets ? Le parlement, au-delà de mesures symboliques et nécessaires, devrait suggérer ou demander une évaluation scientifique plus solide, et contraindre les plateformes à de telles études.
On doit pouvoir, dans ce pays, avec les moyens de notre force publique, faire mieux que ces études de la DG trésor et ce rapport parlementaire, sur ce sujet. Ils sont des débuts, mais ils pointent en creux un besoin d’analyses plus solides.
Le chiffre de la semaine a été fourni par le US Census Bureau, qui indique clairement que l’usage de l’IA dans les grandes entreprises connait, dans les entreprises de plus de 250 salariés, un recul marqué, depuis l’été.
Cela confirme que nous allons entrer dans le moment des doutes et des turbulences, et entre bien en résonance avec le discours prégnant chez tous les consultants : on multiplie les POCs, mais on a du mal à passer à l’échelle. Signe que tout le monde s’est rué sur une technologique pas mature.
Ca n’enlève rien à l’adoption grand public. On est sur une révolution qui suit un schéma proche de celle du web, ou des réseaux sociaux. Les usages professionnels demandent autre chose.
Voilà pour la semaine.
Ne faites pas les singes !
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