Mais j’ai des explications.
La première tient en deux « learning expeditions » très stimulantes, dans des ports, des centres névralgiques très différents l’un de l’autre, qui ont un rayonnement mondial et sont passionnants : Venise et Lorient. Lorient, comme épicentre de la course en solitaire, Venise, comme précipité de tout.
La deuxième, c’est qu’il y a du boulot. Pivot en forme de torsion en cours dans une certaine entreprise, qu’il s’agit de diriger, en eaux troubles. Cela réduit les occasions de passer quelques temps à écrire et partager.
Mais un contrat est un contrat. Renforcé par le fait que j’ai croisé ces dix derniers jours pas mal de lecteurs et lectrices qui m’ont dit leur attachement à ce rendez-vous. Dimanche, donc, voici cet épisode de newsletter. J’en ai à vous dire, dans un grand vrac, où on parlera d’IA, encore, de technologie, de revues, de démocratie, de villes et d’écosystèmes à sauver, d’Etats-Unis, et de désinformation. Numéro spécial double, du dimanche.
Je voulais revenir sur la mort de Pierre Nora. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, en vrai, et ma relation à lui s’est faite autour de la revue Le Débat, dont j’ai été un « contributeur régulier ». Écrire un article pour le Débat, c’était interagir avec Marcel Gauchet, et avoir un petit mot de Pierre Nora.
Je crois qu’on n’a pas assez souligné la singularité de leur projet. Une revue intellectuelle, habituellement, c’est l’expression d’une famille politique, intellectuelle, philosophique. Ce n’était pas le cas du Débat, qui avait l’ambition de confronter des points de vues renseignés, bien édités, mais qui formaient une diversité d’approches. Lire Le Débat, ce n’était pas se renforcer dans son camp, ou chercher à comprendre le point de vue d’un groupe intellectuel, mais bien, le temps de développements absorbables, voir une confrontation.
C’est une équation très difficile à tenir, et qui a marché, miracle, pendant 40 ans. Ca ne marchait, je pense, que grâce à la complémentarité du duo que formaient Marcel Gauchet et Pierre Nora. Si leur fin fut un peu amère, je retiens la ténacité et l’unicité de ce projet, tenu avec une grande qualité pendant si longtemps. Je n’ai pas retrouvé, entre toutes les alternatives qui nourrissent la réflexion intellectuelle (entre le Grand Continent ou AOC) ce même esprit de confrontation et de nourriture de l’échange, d’ambition de débat.
Merci, donc. J’aspire encore à ce que d’autres Débats existent. La lassitude partagée de tout le monde devant notre espace public mériterait des initiatives : le champ est ouvert.
Pendant trois jours, j’ai eu la joie d’explorer le futur de Venise, en marge de la biennale d’architecture, avec l’idée d’aller regarder cette villa admirable comme un condensé des questions que peuvent se poser les villes littorales vulnérables.
J’en retiens deux points, que je voulais partager avec vous.
La première est que les temps de l’adaptation sont largement plus longs que prévus dans les plans « carbon-free » à horizon 2050, que nous voyons partout. Nous avons parlé de la stratégie de transition de l’ACTV, la RATP de Venise, qui veut adapter ses Vaporetti, et vu des innovations intéressantes. Nous ne sommes qu’au début d’un mouvement qui ne prend pas la trajectoire du zéro émissions dans 25 ans, du tout. Seuls 4 vaporettti sont hybrides, et une douzaine est en déploiement. Le passage à une propulsion hybride permet un gain de l’ordre de 30% en émissions carbone, et, surtout, un gain très net sur les particules fines, issues des manœuvres répétées des Vaporetti. Rien n’est encore dans les tuyaux pour l’étape d’après. C’est déjà coûteux et difficile, et on ne raisonne pas à l’échelle, ni on n’a de solution pour toute la flotte des autres bateaux (utilitaires, taxis…). Nous n’y serons pas à temps. Mais baisser de 30 à 40% serait déjà très fort. La contrainte liée à la spécificité majeure de Venise est vraiment très forte : aucune autre ville n’a autant de transports fluviaux. Il n'y a pas de marché pour proposer des solutions à Venise.
Le deuxième, c’est le dilemme de long terme, qui est fascinant, entre trois dimensions imbriquées dans tous les scenarios : nature, culture et économie. Venise est sa lagune. La lagune est un écosystème naturel menacé, par l’érosion, les impacts de l’activité industrielle, et les impacts du dérèglement climatique. Venise est aussi cette ville unique, ce joyau culturel à préserver. Et Venise est aussi un port, et une arrière région qui dépend énormément de ce port. Regarder à long terme, c’est analyser les vulnérabilités de chacune de ces dimensions, et cela demandera des choix. Il parait impossible de sauver la ville Renaissance sans fermer la lagune, ce qui demanderait de déplacer (ou transformer radicalement) un énorme port industriel, et ce qui transformerait radicalement un écosystème naturel unique au monde. Les travaux de prospective qui ont été menés dans la ville commencent à nourrir cette décision future, mais de manière encore très générale. Seul se dessine une certitude : il va falloir choisir.
Le sujet est donc la forme des choix qui vont devoir être faits. Venise appartient à l’humanité, mais la manière dont se décidera son sort est imprécise, mal coordonnée, fondée sur une incertitude démocratique, une légitimité à choisir, un courage pour encadrer des décisions qui seront forcément difficiles, très difficiles, pour une partie des publics qui entourent la ville. On ne pourra pas sauver la ville Renaissance, l’écosystème, la prospérité du port. Ce choix, pour l’instant, ne se fait pas. Il ne se nourrira pas par à-coups ou décisions soudaines, mais il demande une stratégie et une vision à long terme dont on sent bien qu’elle fait défaut dans nos vieilles démocraties, qui peinent à faire du mal à certaines des dimensions ou publics qu’elles touchent.
Pendant que des pays autoritaires, riches et planificateurs parviennent à avoir cette vision et cette exécution de « bold moves » issus d’une stratégie claire, nous pataugeons, dans la lagune. La confiance des acteurs rencontrés dans la possibilité de "l'absence de méthdoe italienne" pour s'attaquer à ce sujet majeur interroge.
Hasard du calendrier, j’ai passé une journée à explorer et brainstormer sur les vulnérabilités de notre démocratie, et imaginer des remèdes, quelques jours après. Ce fut très dense, multiple, et encore trop frais pour être vraiment partagé, mais je vous livre deux idées, que j’ai partagées dans ce moment, sur les points saillants de vulnérabilité de notre démocratie, ici, en France.
La première est l’état de notre espace public, de débat, de conversation et d’information. C’est mon sujet principal d’intérêt depuis 25 ans, et je pense que nous sommes à un point bas, critique, de vulnérabilité et de difficulté, mais aussi, très nettement, à un moment d’initiative. Les réseaux sociaux sont en train de se prendre une vague d’innovation majeure, avec l’IA, et les ruptures de stratégies de plusieurs acteurs (cf. les projets de Meta sur l’IA dévoilés cette semaine, les errements de X…) vont ouvrir une voie d’innovation et de transformation majeure de l’espace informationnel dans les années qui viennent.
Sur ce sujet, un rapport de think-tank est enfin vraiment bien fait : Manipulation et polarisation de l’opinion : Réarmer la démocratie pour sortir du chaos, par l’observatoire du long terme. C’est le fruit d’un travail de diagnostic intelligent et pondéré, qui sort des poncifs habituels sur la désinformation, va dans la profondeur des causes, et cherche des solutions, pour que le numérique puisse être un levier démocratique, et pas juste un élément perturbateur. Bravo à Laurent Guimier et Vincent Champain, qui en ont été de grands artisans.
Dans ce moment d’opportunité, on peut agir. On peut inventer des médias, créer, soutenir, et faire naitre des aventures majeures. Des médias interactifs à large échelle, de nouvelles médiations avec l’actualité, des agents combinant intelligence des machines et humaines. Et le cycle présidentiel qui s’ouvre est un immense moment d’opportunité (et de menaces, oui, mais on s’obsède trop des menaces au lieu de penser les remèdes) en la matière. Chacun d’entre nous peut se lancer, participer et agir.
La deuxième est un autre point majeur de vulnérabilité de notre système démocratique : les élus. Ce qui me frappe, depuis la désagrégation des partis politiques (mais ça avait commencé avant, et c’est peut-être d’ailleurs une des sources du problème), c’est la faiblesse de formation et d’information de nos élus, qui sont trop nombreux, mal outillés, ne peuvent souvent que se démerder pour pratiquer leur mandat. Le savoir public est encore tellement concentré dans les mains d’un appareil d’État que les élus en sont dépendants, mal formés, mal informés, et n’ont souvent pas les moyens de faire ce qu’on leur demande : diriger. Du coup, ils font comme ils peuvent, avec un écosystème de conseil assez appauvri, émietté, et du ballottement au gré des modes.
Là aussi, nous avons un immense champ d’opportunité. Le renouveau effectif (sous forme de crise) des élections municipales de l’année prochaine ouvre un champ immense de transformation de l’environnement des élus, de leur formation, de leurs compétences, de leur mise en réseau. Je ne vois aucun renouveau démocratique possible si on ne donne pas à nos élus la force et les compétences pour diriger nos collectivités dans cette tempête. Et on en est loin.
Ce n’est pas simple de tirer quelque chose d’un événement aussi profus que Viva Technology. C’est un moment d’entre-deux : on se passionne pour le déploiement de l’IA, mais on ne voit pas encore les cas d’usages qui emmènent tout le monde. On parle d’agentique à chaque stand, mais rien n’est passé à l’échelle. Du coup, on se prépare en travaillant plus que jamais données, algos et infrastructures, mais on a du mal à prendre la main. C’est le temps des infras, comme le prouvait la dominance de Nvidia, et le deal annoncé avec Mistral.
C’est aussi le temps des Etats. Je n’ai jamais vu autant de stands de pays, Canada, Chine, Corée, Japon, Arabie Saoudite… En quelques années, les grands stands de grands corporates ont été peu à peu remplacés ou complétés par des stands nationaux, qui mettent en avant leurs écosystèmes et viennent porter leur conquête. Moment géopolitique de la tech, où se trouvent côte à côte États, Big tech et grandes entreprises, avec comme liant l’énergie entrepreneuriale qu’il s’agit de capter. A ce compte, les grands corporate sont souvent dans le dur : leurs programmes d’incubation sont en crise, ils pensent industrialisation et compliance plus qu’innovation, dans ces années de froid.
Infras et Etats. Et au milieu, dans les interstices, l'innovation.
Je me demande si on ne relira pas les dix derniers jours, avec les manifestations anti-immigration, le déploiement de la garde nationale et des Marines (les Marines !), suivie de la parade militaire ridicule pour l’anniversaire de Donald Trump, comme le point de bascule, après la fascination des premiers mois.
Comme un révélateur. Un président qui utilise l’armée contre son peuple, et, singulièrement, un corps expéditionnaire dont la mission a toujours été de conquérir, et qui tente d’inventer un nouveau rituel monarchique, mal foutu, risible, de démonstration militaire. En face, un peuple qui se réveille, et dit dans 2000 rassemblements qu’il n’en veut pas, de ce roi. La question est celle de la destination de ce point de bascule : vers le succès du monarque, et le renforcement de son utilisation de la force, ou vers le réveil démocratique d’un pays qui voit bafouée tout k’imaginaire politique sur lequel il s’est construit.
A cet égard, le discours de Gavin Newson a été très juste. Il met le doigt sur ce qu’est la dérive autoritaire de Trump, et surtout, appelle les citoyens à agir, contre quelque chose qui n’est pas ce que sont les Etats-Unis. L’émetteur, un gouverneur californien démocrate, n’est sans doute pas le bon pour permettre le réveil du pays, mais le discours est impeccable, dans l’imaginaire qu’il soulève et l’appel à agir qu’il produit.
J’ai beaucoup entendu que « le business allait s’opposer à Trump ». On ne le voit pas tellement. Je crois que ce qui permettra de sortir de la folie de cet homme sera plutôt le réveil démocratique face à ce qui apparait comme une aliénation majeure.
Nous verrons.
A vous. Quelles sont les vulnérabilités des villes, de la démocratie, que vous voyez, de votre côté ? Prochain épisode vendredi.
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