En général, entre la formation du groupe et l’entrée dans les lieux, il se passe trois à cinq ans.
Dans notre cas, tout s’est joué en moins de six mois.
Février : constitution du groupe
Avril : découverte du château
Avril : offre d’achat
Mai : création de la SCI
Juillet : emménagement
À l’époque, j’étais plutôt fier de cette efficacité.
Avec le recul, je vois surtout à quel point nous sommes allés trop vite.
Il faut comprendre le contexte.
Le lieu était exceptionnel :
un château suffisamment grand pour accueillir plusieurs foyers, dans une ville qui cochait beaucoup de cases, à un prix étonnamment raisonnable.
Nous l’avons acheté environ 620 000 €.
Nous étions cinq foyers, avec une capacité d’apport importante. Une partie de l’argent venait aussi de nos familles. Cela nous permettait d’acheter sans passer immédiatement par la banque.
Bref :
le groupe était là, le lieu était là, le financement aussi.
Dans ces moments-là, une dynamique se crée.
Tout pousse à avancer vite.
Très vite.
Je viens du monde des start-ups.
Pendant des années, j’ai été nourri à la même idée :
aller vite.
Tester.
Itérer.
Décider rapidement.
Dans ce contexte, six mois entre la formation d’un groupe et un emménagement, ça ressemble presque à un exploit.
Mais l’habitat collectif n’est pas une start-up.
Et c’est quelque chose que je n’avais pas encore compris.
Un bon exemple de cette précipitation : la création de la SCI.
Pour acheter ensemble, il fallait créer une société.
Je me suis chargé du sujet.
J’ai cherché des statuts de projets similaires sur internet. Les statuts de sociétés étant publics, il est assez simple d’en récupérer et de les adapter.
C’est exactement ce que j’ai fait.
J’ai pris un modèle existant et je l’ai adapté à notre projet.
Temps passé : une journée.
Quatre jours plus tard, tout le monde avait relu la version.
Les statuts faisaient environ 18 pages.
Ils contenaient notamment deux principes importants pour nous :
une gouvernance proche de « une personne = une voix »
un esprit non spéculatif, avec l’idée que la SCI ne devait pas permettre de s’enrichir
Nous avons ensuite organisé une réunion pour les valider collectivement.
Et c’est là que quelque chose d’intéressant s’est produit.
Dans mon esprit, cette réunion devait durer trente minutes.
En réalité, elle a duré des heures.
Chaque phrase des statuts a été discutée.
Chaque mot analysé.
Sur le moment, j’étais frustré.
J’avais l’impression que le groupe chipotait sur des détails.
Il fallait avancer :
déposer les statuts, voir le notaire, finaliser l’achat.
Mais avec le recul, je vois surtout mon erreur.
Autour de la table, nous étions neuf.
Certaines personnes avaient déjà créé des sociétés.
Pour elles, des statuts sont presque une formalité.
Dans la pratique, on ne s’y réfère que rarement.
Mais pour d’autres, c’était tout autre chose.
Les statuts représentaient :
un engagement juridique fort
un univers inconnu
beaucoup de fantasmes et d’inquiétudes
Je pensais que tout le monde était au même niveau de compréhension.
Ce n’était pas le cas.
Et au lieu de ralentir pour expliquer, rassurer, reformuler…
J’ai essayé d’accélérer.
Je ne l’ai pas formulé explicitement.
Mais ma posture était claire :
« Il faut qu’on termine ça rapidement. »
Je voulais passer à la suite.
Ce jour-là, j’ai sous-estimé quelque chose d’essentiel :
le besoin de pédagogie.
Dans un collectif, tout le monde n’a pas besoin de devenir expert juridique.
Mais chacun doit comprendre suffisamment pour se sentir en sécurité.
Et cela prend du temps.
Avec le recul, je vois surtout une erreur plus profonde.
Dans un projet d’habitat collectif, la confiance est centrale.
Or nous nous connaissions encore très peu.
Faire confiance à quelqu’un sur un sujet technique suppose deux choses :
comprendre un minimum de quoi il parle
avoir déjà construit une relation de confiance
Nous n’avions ni l’un ni l’autre.
Et pourtant nous étions en train de créer une société ensemble et d’acheter un bien immobilier.
Tout cela en quelques mois.
Cette expérience m’a profondément fait évoluer.
Avant, j’optimisais mon temps de manière presque obsessionnelle.
Une réunion devait déboucher sur une décision.
Un sujet devait être tranché rapidement.
Aujourd’hui, j’ai changé de paradigme.
Quand un projet implique plusieurs personnes, deux choses deviennent prioritaires :
1. La confiance
Créer un espace où chacun se sent en sécurité pour parler, poser des questions, exprimer ses doutes.
2. Les intentions
Être clair sur ce que chacun cherche vraiment dans le projet.
Si ces deux éléments ne sont pas là, quelque chose se passe presque toujours :
les discussions se déplacent sur des détails techniques.
En réalité, ce ne sont pas les détails le problème.
Ils sont simplement le symptôme d’un manque de confiance ou de clarté.
À l’époque, je pensais que notre erreur était d’avoir fait les statuts trop vite.
Aujourd’hui, je crois que l’erreur était ailleurs.
Nous avons voulu construire un projet immobilier
avant d’avoir vraiment construit un collectif.
Et puis il y a une deuxième erreur.
Une erreur plus structurelle.
Dans cette phase, nous avons aussi décidé de ne pas nous faire accompagner juridiquement.
Parce que cela prenait du temps.
Et parce que, honnêtement, je pensais que ce n’était pas si important.
Avec le recul, c’était probablement une autre manifestation du même problème :
aller trop vite.
Mais ça, c’est l’histoire du prochain épisode ;)

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