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Serrer la main · May 3, 2026

Être né avant la gêne

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Matt · Serrer la main

Was geht, die Mannschaft ?1
Plus j’apprends l’allemand, plus j’aime les espagnols.

Cela étant dit, on est aujourd’hui à pile deux mois de mon déménagement en Allemagne. Je viens d’ailleurs de trouver qui va occuper mon appart. À ma plus grande surprise, il n’est pas venu de la petite annonce que j’ai posté ici.

Il est allemand, d’ailleurs. Bonne nouvelle : il n’a pas la vibe d’un voleur de veste.

Au fait je commence à avoir envie d’écrire autre chose. Non pas que l’histoire de Boris m’ennuie (j’adore cette série et elle va continuer, rangez ce couteau à bout rond), mais ça me manque d’écrire des pures conneries.

Je vous propose donc de vous envoyer un hors série prochainement. J’ai deux sujets en tête :

Je vous promets que même la deuxième est drôle.

Je m’arrête pour aujourd’hui. Je pourrais vous parler du fait qu’une lectrice m’a reconnu à mon arrivée dans le bar dans lequel j’écris, mais je préfère ne pas surfer sur ma célébrité naissante.

Comme d’habitude, c’est ici pour l’épisode de la semaine dernière, et ici pour reprendre l’histoire qui va suivre depuis le début.

Oubliez pas de l’envoyer à tous vos amis pour qu’on passe de 242 à 247 lecteurs. C’est quand même 2,07% d’augmentation, je crache pas dessus.

Ah oui, aussi. Merci énormément à V. pour son don sur le lien qui s’affiche en bas de chaque newsletter que j’envoie. Je mange une assiette de frites à ta santé ce soir et te remercie pour le soutien. <3

C’est quoi leur délire, aux gens de cet immeuble, à me prendre pour ce que je ne suis pas ? Il y a trois minutes j’étais une espèce de clochard qui cherche à dormir sur un escalier tapissé, maintenant je suis un type qui livre des repas.

Au moins, c’est une avancée dans l’échelle sociale. Peut-être que si je monte quelques marches supplémentaires, on me prendra pour un smicard. Malheureusement David habite au dernier étage.

Je dis David, mais je devrais dire David et sa fille. C’est donc elle la joueuse de piano ?
J’espère que tous ses potes ont autant de thunes que lui.

Imagine tu te saignes pour acheter une belle trottinette à ta fille et elle compare son cadeau à celui de sa copine qui a reçu un piano à 12 000 balles.2

“Vous êtes Monsieur Uber Eats ?”.

Mini Chopin en remet une couche. Elle aurait pu remarquer que je n’ai aucun sac en papier kraft en main et que mon téléphone n’est pas dans une pochette plastifiée.

“Non, je suis un copain de ton père. On a skaté quelques fois ensemble.”

Je sens un petit pincement au moment de prononcer ces mots. Probablement parce que je sais que j’exagère un peu sur la proximité de la relation et le nombre de sessions de skate. En même temps je peux pas me permettre de prendre des risques : j’ai un logement à gratter.

“Papa, y’a un Monsieur du skate !” C’est le meilleur statut qu’on m’ait donné jusque là : je prends.

David sort de l’encadrure d’une porte au fond du couloir. Il a l’air au moins surpris de me voir là.

- “Qu’est-ce que tu fous-là, mec ?”
Je sens que ça ne va pas être aussi facile que je le pensais.
- “Salut David. En fait c’est parce que je voulais te demander..”
David envoie sa fille dans sa chambre et me rejoint dans le couloir, les deux pieds sur Jean-Marie Lepen. Il rabat la porte derrière lui.
- “T’es sérieux mec, à venir comme ça chez moi ?”
- “Désolé, j’avais pas ton contact et je savais pas comment…” Il m’interrompt.
- “Comment t’es rentré ?”
- “J’ai attendu que quelqu’un sorte.”
- “Ah, c’est toi le mec qui a traité ma voisine de connasse ?”.
Putain, là c’est vraiment mal parti.

-”Euh… ouais. Après j’avais une bonne raison. Elle a essayé de refermer la porte comme si j’étais venu péta quelque chose. J’suis pas un clochard.”
-”Le dernier mec qu’elle a laissé entrer comme ça a volé trois vélos dans la cour. Maintenant elle fait gaffe.”
-”Elle aurait fait ça si j’étais un blanc en costume ?” J’essaie de jouer sur les sentiments.
- “Probablement pas. J’avoue.” Ça fonctionne, mais David se reprend.

-”Bon, de toute manière on s’en branle de Viviane. Qu’est-ce que tu fais ici, sur mon paillasson, un jeudi à 18h ? Me dis pas que t’es venu me gratter de la…”

Il s’arrête, rabat encore un peu plus la porte et reprend en chuchotant.
-”Me gratter de la weed.”

Je comprends enfin pourquoi il est aussi énervé. Il pensait que je m’étais infiltré dans son immeuble juste pour trouver de la cons. J’avoue, à sa place ça m’aurait cassé les couilles. Mais ça n’a rien à voir, je suis là pour trouver où dormir, pas de quoi fumer.3

-”Non mec rien à voir. En gros je voulais te demander un service. Parce qu’en fait j’ai eu une galère avec mon oncle, et du coup là c’est un peu un délire compliqué car il m’a un peu fait comprendre que..” J’arrive pas à le sortir. J’ai trop peur de passer pour un pauvre mec. David me regarde d’un air interloqué.

-”En fait c’est un délire avec son appart. Il est bien mais le souci c’est qu’au niveau de l’accord qu’on avait avec mon oncle….” Je sens qu’il commence à se tendre.

-”Accouche mec, on a rendez-vous à l’opéra dans 30 minutes.” Je sens que c’est maintenant ou jamais. Je baisse mon slip.

-”En gros mon oncle m’a tej de chez lui et je ne sais pas où je vais aller. Dans trois jours si j’ai pas trouvé de solution, je vais devoir retourner dans ma pauvre vie de merde dans la Marne. Et j’en ai pas envie. Alors je cherche de l’aide." Je pensais que le dire me soulagerait mais ça fait encore plus mal. Mon slip m’arrive désormais aux chevilles.

David est littéralement stupéfait. Il fait les mêmes yeux que si j’avais vraiment été un clochard qui s’était téléporté sur son paillasson. Après quelques secondes de silence, il me répond.

-”Okay mec, je suis désolé pour ce qui t’arrive. Mais t’es allé voir combien de personnes avant d’aller sonner chez un mec que t’as rencontré une après-midi au skatepark ?” Aïe.

-”Aucune. Je connais personne ici. J’ai bien pensé à aller voir ce type qui m’a arraché mon collier à Belleville mais à mon avis la seule clé qu’il a pour moi c’est une clé de bras.” Pas peu fier de celle-là.

-”J’aime bien ta manière d’être con. Mais je bosse pas chez Action Logement4, tu sais.” Le bâtard.

-”Ah j’aurais cru. Mais maintenant que tu le dis, le buste en marbre ça fait pas très HLM.” Il sourit contre son gré. Mon slip remonte.
-”Écoute mec. Je vais pas te mentir : je te connais à peine, on s’est vus une fois pour (il se met à chuchoter) fumer un joint et boire trois bières, et là tu débarques chez moi sans prévenir pour me demander de te trouver un logement. Ça me paraît un peu disproportionné.” Il a pas tort. Je suis au pied du mur.-”Je sais que c’est un peu particulier. Mais des fois, faut y aller au culot. Je suis sûr que tu le sais mieux que moi”. Il le sait mieux que moi.Après une longue hésitation, il répond.

-”Écoute, chez moi c’est mort. Mais je vais voir ce que je peux faire. Par contre, je peux rien te garantir. Donne-moi ton numéro.” Jackpot. Slip, pantalon, ceinture.Je m’exécute. David le note avant de pousser sa porte. Il se retourne une dernière fois :

-”Et surtout, ne débarque plus comme ça chez moi. C’est clair ?”

-”Compte sur moi. Au fait, t’as pas un boulon ?”

-”T’es vraiment né avant la gêne, toi.”

Il referme la porte. Il ne reste plus que Jean-Marie Lepen et moi dans le couloir. J’essuie mes pieds sur sa tête avant de faire demi-tour.

De retour dans la rue, je saute sur ma planche pour rentrer chez moi. Je me pète la gueule car l’euphorie m’a fait oublier qu’il me manque toujours une roue.

Tout le monde m’a vu m’éclater sur le trottoir, mais je m’en tape. Je suis au sol, la tête face au ciel.

Il est bleu et je sens qu’il va le rester.

1

“Ça dit quoi l’équipe“ en forceur germanophone.

2

Oui car c’est un piano à queue. Je soupçonne David de chercher à montrer qu’il en a une grosse.

3

Après, si je peux faire les deux… je dis pas non.

4

Merci pour ce que vous faites/

Read the original on serrerlamain.substack.com

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