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Serrer la main · May 10, 2026

Goodbye, Horses.

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Matt · Serrer la main

250 balles sur Leboncoin. Même pas de négociation, urgence oblige.

C’est comme ça que t’ai eu. Je suis allé te chercher dans le fin fond du 13ème, où je découvrirai plus tard que je n’y fais rien d’autre que de venir vous acheter, toi et tes semblables.

T’es reparti avec moi, direction l’infâme Gare de Bercy. J’avais une valise que j’ai fait rouler sur le bitume toute la route, jusqu’à en exploser les roues. Si ça ne te suffisait pas pour réaliser que j’ai une petite tendance à malmener mes partenaires de voyage, le Paris-Bruxelles jeté dans la soute d’un Flixbus a du lever tes doutes restants.

Bruxelles, c’est là où j’habitais à ce moment là. Là où on m’a volé celui qui était là avant toi, parce que je l’ai laissé dormir dans la rue des putes, des drogués, et, je l’ai appris plus tard, des voleurs.

À Bruxelles j’ai appris à te connaître. Tu m’as beaucoup aidé à découvrir la ville, ses rues, ses recoins. Ses nombreuses côtes aussi : c’est là que j’ai réalisé que t’avais pas beaucoup plus de vitesses que la justice.

On est retourné ensemble dans la rue des putes et des drogués. Cette fois je t’ai rentré à l’intérieur parce que j’avais peur de te perdre.

C’est aussi de là qu’on est parti pour notre premier voyage. T’avais un porte-bagage : j’avais même pas fait gaffe en te choisissant mais ça s’est avéré être très utile. Ça a même changé les choses.

On est partis voir Fab à Berlin. À cause du système de train merdique des allemands, j’ai du te démonter un nombre incalculable de fois. Tellement que j’en ai fait des stories sur insta, que ça a fait marrer des gens et que deux ans plus tard j’en écris une newsletter. C’est parti de ça.

De Berlin, on est allés à Copenhague. T’as tenu le coup, pas les sacoches. On a raté notre train retour pour Bruxelles, avons dormi à Amsterdam et nous sommes retrouvés ensemble à Paris, devant la Gaité Lyrique. C’était pas prévu.

T’en auras quand même profité pour passer à Rouen, histoire de voir où je suis né. Où j’ai grandi.

Puis on est rentrés à Bruxelles ensemble. Et 8 mois plus tard t’es rentré à Paris avec moi.

On a traversé toute la ville ensemble. T’es allé avec moi au taff, chez des potes, dans des bars. Avec le temps, t’es devenu un peu usé, un peu abîmé. J’ai même enlevé tes autocollants.

Ça te donnait un air anodin, mais moi je savais. Je savais ce qu’on avait déjà fait et ce qu’on allait faire.

Ce qu’on a fait, c’est aller en Italie ensemble. On a ridé le long du lac de Côme à 7h du matin, un trajet que j’avais peur de faire parce que je fais de l’anxiété1 de bâtard.

On a réussi, tous les deux.

Puis de Côme on a traversé une bonne partie de l’Italie, toujours avec Fab. Il te connait pas mal, à force. On a vu Bologne, Modène, Parme, Florence, Lucca jusqu’à arriver à Pise. On a évidemment pris une photo devant.

Après ça, retour à Paris où t’as continué d’être là. Tellement que j’en prenais plus les transports. Chaque fois qu’on se baladait sous le soleil je te chérissais de me faire éviter le métro. Même sous la pluie, d’ailleurs.

T’as vu mon taff, t’as vu la piste où je m’entraine, et même le Morvan. Tu sais aussi où ma meuf habite. Elle te connait bien d’ailleurs, je l’ai ramenée pas mal de fois assise sur toi pendant que je te dirigeais en danseuse.

Bon, ça lui faisait un peu mal au cul alors maintenant elle traîne avec un cousin à toi.

Il y a deux semaines, je t’ai retrouvé sans ta roue avant. La seule partie que j’avais pas attachée. C’était chez moi, en bas de ma fenêtre. Je pensais qu’en habitant dans une résidence fermée, il n’y avait aucun risque. Je me suis trompé.

J’ai vite oublié cette histoire parce que les vols sont tellement communs dans cette putain de ville que mes gardiens avaient une roue esseulée pour moi. Pour toi.Deux heures après, t’étais de nouveau opérationnel.

Entre deux, on a avancé sur un nouveau roadtrip avec Fab. Lausanne-Marseille.

Mais tu ne seras pas du voyage.

Hier, je devais t’emmener chez Decathlon pour te refaire une jeunesse. Changer tes pignons, ta chaine et un de tes pneus. J’ai trainé parce que j’étais au téléphone avec un pote.

Je lui disais justement que je te gardais un style un peu destroy pour que tu passes inaperçu. Que sur un rack avec plusieurs de tes congénères, tu ne serais jamais celui qu’on volerait.

C’est pourtant ce qui s’est passé.

Je suis descendu et tu n’étais plus là.

J’ai peut-être oublié de t’attacher. Je n’ai peut-être pas entendu quelqu’un scier l’antivol. Mes voisins ont peut-être vu la scène et n’ont pas réagi, comme ils ont l’habitude de le faire.

Le plus dur, c’est de me dire que t’as sûrement été échangé contre du crack.

J’étais tellement triste que ma meuf m’a fait livrer un hamburger. Avec des frites.
Il était bon mais il était amer.

Aujourd’hui, je suis retourné dans le 13ème. Il te ressemble comme deux gouttes d’eau. Il était à 250 aussi mais cette fois-ci j’ai négocié : il vaut moins que toi, c’est certain. Aussi parce que j’ai plus une thune sur mon compte là. J’ai payé les antivols en 4x sans frais.

Je suis monté dessus et j’ai pleuré. Beaucoup. Parce que c’est là que j’ai réalisé que je ne te reverrai pas. Ça peut paraitre débile ou exagéré, mais j’en ai rien à foutre.

C’est lui qui prendra le relais, qui ira à Lausanne, à Marseille et sûrement ailleurs. Pour combien de temps, j’en sais rien. Là où j’habite, c’est pas moi qui décide.

Je t’ai jamais donné de nom, c’était pas spécialement nécessaire. Et puis jusqu’à aujourd’hui je ne sais pas lequel je t’aurais donné.

Mais il y a cette chanson qu’on mettait tout le temps avec Fab à la fin des voyages qu’on faisait ensemble. Goodbye Horses, de Q Lazzarus.

Alors puisque c’est sûrement la dernière fois que je m’adresse à toi : goodbye, Horses.

Chez nous.
Au Danemark
Je ne sais même plus combien de fois je t’ai démonté
À 1600 mètres d’altitude
Devant la Gaité Lyrique
À Côme
Chez nous, sous la pluie

Goodbye horses, I'm flying over you
Goodbye horses, I'm flying over you
Goodbye horses, I'm flying over you
Goodbye horses, I'm flying, flying, flying over you

Ooh ooh ooh
Ooh ooh ooh
Ooh ooh ooh ooh ooh

1

Vous inquiétez pas, ça arrive.

Read the original on serrerlamain.substack.com

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