Me voilà de retour dans la ligne de métro qui m’a amené ici la semaine dernière et qui me renverra sûrement d’où je viens la semaine prochaine. J’ai le démon. Le chauffeur a décidé de rouler au ralenti, comme pour me rappeler c’était l’une des dernières fois que je voyais ce décor défiler.
J’ai pas eu envie de m’asseoir sur les sièges rayés aux couleurs dégueulasses. J’ai quand même hésité : ça aurait été le meilleur moyen de laisser des puces de lit dans l’appart de cet enfoiré de Yves.
Mais non. J’ai préféré rester debout comme un clampin, le dos contre la barre que j’ai refusé de tenir, à me laisser balader par les vibrations de la rame et les freinages agressifs d’un chauffeur qui semble vouloir également me faire tomber par terre.
Le métal de la barre presse la roue de ma board que j’ai rangé dans ma poche arrière gauche. J’ai pas le retrouvé le boulon mais c’est un problème pour demain.
Dans mon autre poche arrière se trouve mon téléphone. Il joue The Cure dans mes écouteurs. Quitte à déprimer, autant le faire jusqu’au bout.
Stalingrad. Riquet. Crimée. Puis Corentin Cariou. La porte de l’immeuble d’Yves que j’aperçois dès la sortie du métro. Ce putain d’immeuble qui symbolisera une belle période de merde.
Un coup de tête, une tentative de dos tourné à ma vie de Verzy qui est en train de me récupérer au lasso. Je dois me rendre à l’évidence : Paris était une mauvaise idée. C’était même une idée de merde. Et c’était complètement la mienne.
Personne ne m’a forcé. On a même essayé de me dissuader, mais j’y suis allé quand même.
“Tu sais Boris, il y a des villes plus simples que Paris” - Ma mère.
”T’es pas comme ces fdp qui fument des indus en jean slim.” - Marco
”À ta place, j’aurais pas fait ce choix-là.” - Simon
Force est de constater qu’ils avaient raison.
Le seul qui s’est trompé c’est Jicks1. Il m’avait dit que j’allais baiser un max de meufs ici. J’ai même pas discuté avec une seule.
Je passe la porte de chez Yves. C’est vrai que ça sent la weed froide. Mélangée aussi à l’odeur de bouffe insupportable qui était là avant moi. Mais surtout la weed froide, j’avoue.
Mes affaires sont en effet en vrac dans le salon. J’avoue que j’ai un peu abusé là. Mais j’étais pressé de sortir et surtout je savais pas que le propriétaire aurait une envie subite de venir chez lui sans prévenir.
D’ailleurs, quand j’y pense, c’est une dinguerie de faire ça. C’est chez toi, ok. Mais tu sais que j’y suis, tu peux prévenir. Imagine si j’étais en train de faire ce dont Jicks parlait. Ou même pire, de me branler ?
Il se serait senti hyper con, le Yves. Certes ça m’aurait foutu la honte, mais moins qu’à lui. À violer mon intimité. C’est ça ma conclusion : j’aurais dû me branler.
Une fois avoir fait ce que j’aurais du faire, je fixe le plafond tout en étant pris d’un violent retour à la réalité. Ils appellent ça le post nut clarity je crois. Je serais incapable de dire si c’est une connerie d’internet ou une vraie théorie scientifique. Mais en gros c’est un truc qui dit que quand tu viens d’avoir un orgasme, t’es pris d’une énorme lucidité.
Une lucidité qui peut te faire réaliser que la meuf avec qui tu viens de ken était éclatée de ouf, ou que coucher avec sa belle-mère c’est quand même pas normal normal.
Je rigole2.
La prise de conscience que je suis en train d’avoir n’a rien à voir avec le cul. C’est celle d’un mec qui est parti de sa ville natale avec 500 balles en pensant qu’il allait tout arracher en arrivant à la capitale. Et qui une semaine après se retrouve les larmes aux yeux à regarder le plafond (sur un canapé BZ) en réalisant qu’il va rentrer chez lui comme le vieux mec qu’il est.
Je détache mon regard de la peinture vert écaillée. Ils se pose sur la Vierge Marie. Je suis vraiment à deux doigts de lui parler pour lui demander de l’aide. Je crois que je le fais quand même, par télépathie. Elle me regarde en retour. Elle ne me répond rien car c’est une putain de statue. Mais j’essaie quand même de deviner ce qu’elle m’aurait dit.
“Miskine”. Le pauvre. Voilà ce qu’elle aurait répliqué. Et bien puisque je suis un pauvre type, je vais faire ce que les pauvres font : je vais aller mendier.
Je vais aller mendier auprès de David. Pour essayer de gratter encore un peu de temps dans cette ville de cons.
Parce qu’avant d’être un pauvre mec, je suis un mec qui a trop d’égo.
Je fume une dernière clope avant de dormir, bien décidé à repartir de chez David avec un endroit où crécher. J’aperçois de plus en plus de mecs qui s’affairent en bas de l’immeuble.
Je pose ma clope sur le rebord d’une fenêtre qui dans quelques jours n’aura plus besoin de cendrier.
Je me lève avec mon réveil pour la première fois depuis que je suis ici. J’ai la déter de fou : aujourd’hui je vais voir David et il va me trouver un logement. Voire même m’héberger chez lui. Il a largement la place de toute manière.
Je ne fume pas de clope directement en me levant. Je mange, je me lave, je nettoie l’insulte que j’ai laissée sur le miroir. Ça a pas dû jouer en ma faveur dans la décision de Yves.
Je range mon bordel, j’ouvre les fenêtres. Puis je fume ma clope. Comme une récompense. Il y a toujours de l’agitation en bas : les mecs font des aller retours avec des cartons vers une espèce de vieille maison que je remarque seulement maintenant. Elle est atypique, elle ne colle pas avec le décor.
Une fois mon mégot écrasé, je décide de me mettre en route pour chez David. Je vais passer par République, peut-être qu’il y sera. Ce serait pas mal, ça donnerait moins l’impression que je suis venu lui gratter un service.
J’attrape ma planche pour m’y rendre. Elle n’a que 3 roues.
Le problème avec les problèmes pour demain, c’est qu’il y a toujours un moment où le “demain” devient “aujourd’hui”. Tant pis, je vais reprendre le métro. Et David aura sûrement un boulon pour moi.
David n’était pas à République. J’ai attendu un peu, fait semblant de skater pendant environ 6 secondes puisqu’il me manque une roue : ça limite les possibilités. Mais de toute façon, je cherche pas à rentrer un backside flip aujourd’hui : je cherche un logement pour ne pas rentrer à Verzy.
Je marche en direction de chez David. Je crois qu’on sous estime à quel point c’est frustrant de marcher alors que t’as une planche à la main. C’est un peu comme te faire proposer de conduire une Porsche 911 alors que t’as pas le permis. Ça m’est jamais arrivé, mais j’imagine que c’est la même sensation.
Me voilà devant l’immeuble de David. Le moment idéal pour réaliser que je ne connais pas son code d’immeuble. Je décide de m’asseoir sur ma planche le temps que quelqu’un n’entre ou sorte.
Ça aura quand même pris 40 minutes. Ça aurait été plus rapide si David habitait dans une grande barre d’HLM mais dans ce cas il aurait probablement été mal placé pour me dépanner un logement.
La personne qui a ouvert, c’est d’ailleurs la voisine boiteuse de David. Quand elle m’a vu me redresser d’un coup pour rentrer, elle s’est précipitée pour refermer la porte.
Heureusement, j’ai un peu plus de vivacité qu’une détentrice de la carte vermeil et j’ai pu la bloquer avec mon pied.
- “Où est-ce que vous allez, monsieur ?”
Elle m’a pas reconnu. Et en plus elle me prend pour un sdf alors que je ne le serai que dans quatre jours.
- “Je vais visiter un appart”.
Je claque la porte cochère devant sa gueule avant de lâcher un “connasse”.
J’arrive dans la cage d’escalier. C’est seulement à ce moment que je réfléchis à mon texte.
“Salut David, ça va ? Tu crois que je peux crécher chez toi ?” Trop direct.
”Salut David, en fait je suis en galère d’appart et j’aurais besoin d’aide.” Trop miskine.
”Salut David, toi qui as souvent des bonnes idées, t’as pas une idée d’où je pourrais dormir les quelques jours qui viennent ?” J’ai pas trouvé mieux en quatre étages.
Je donne 3 coups sur la porte.
Elle finit par s’ouvrir. En face de moi, l’appartement de David. Sans David.
Je baisse les yeux. C’est une petite brune de 5 ans pieds nus et en robe à fleurs qui vient de m’ouvrir.
“Papa, c’est le monsieur de Uber eats ?”.
Son vrai prénom c’est Nathan, me demandez pas pourquoi on l’appelle comme ça : j’en sais rien.
Je rigole mais regarde quand même trop de porno.

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