Pendant que nombre de médias s’emballent à propos de l’hantavirus en se refaisant des films du Covid, Raison sensible revient, tranquillement, sur la question des pesticides et du cancer. Le sujet a marqué l’actualité pendant l’hiver, après qu’une tribune publiée dans Le Monde par Marc Billaud et Pierre Sujobert, respectivement chercheur en cancérologie et professeur d’hématologie, a lancé le concept de « cancer backlash ». Ils y dénoncent une « offensive idéologique » qui réduirait les causes du cancer aux comportement individuels comme le tabagisme ou la consommation d’alcool, occultant ainsi les déterminants sociaux, industriels et environnementaux, donc le rôle des pesticides.
Le texte visait une rhétorique « relayée par des hebdomadaires généralistes, des blogs pseudo-démystificateurs, des réseaux sociaux, des revues se réclamant du rationalisme » et « certains acteurs du champ de la cancérologie ». Tout comme son acolyte le professeur Jacques Robert, l’oncologue Jérôme Barrière s’est senti directement visé et a répondu sur X. Il y dénonce une « rhétorique de la peur », et réplique qu’il n’existe pas de lien établi entre l’augmentation des cancers et la présence de pesticides dans l’alimentation.
J’ai naturellement souhaité organiser un débat mais, en cette époque où le dialogue cède de plus en plus la place à la disqualification de la contradiction, les deux camps ont refusé. En gros, chacun estime que l’autre désinforme, et se pose en voix de la science pour affirmer que la menace des pesticides est avérée, ou soutenir qu’elle est exagérée car non prouvée.
Seul le docteur Pierre-Michel Périnaud, président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides, a accepté de débattre. J’ai donc convié cet acteur engagé et vigilant à venir établir un état des lieux de la connaissance et de la recherche sur les liens entre les pesticides et le cancer, maladie dont les causes demeurent majoritairement inexpliquées. Et aussi, bien évidemment, à répondre aux propos d’un Jérôme Barrière qui alerte, lui, sur un emballement, et accorde le bénéfice du doute aux pesticides. Une pièce versée à un débat qui reste à mener.
Pierre-Michel Périnaud, vous avez lancé votre association en 2013 pour alerter sur l’accumulation de preuves de la responsabilité des pesticides répandus dans l’environnement sur la dégradation de la santé humaine. Treize ans plus tard, qu’en est-il ?
Pierre-Michel Périnaud : Les preuves ont continué à s’accumuler, à deux niveaux : la santé humaine et la santé environnementale. Je m’inscris dans l’approche « une seule santé », ou « one health », qui considère que les deux sont liés et interagissent. Au niveau des effets sur l’homme, une seconde expertise de l’Inserm a corroboré en 2021 ce qui avait été affirmé en 2013, par exemple en confirmant le lien entre pesticides et lymphome non hodgkinien. Le nombre de pathologies pour lesquelles ce lien semble établi a augmenté, de même que le niveau de preuve du lien avec l’exposition. Notamment pour les tumeurs cérébrales.
Cela concerne les professionnels en contact avec ces pesticides.
Oui, mais également leurs enfants. L’exposition des mères pendant leur grossesse est liée à un risque de tumeur cérébrale et de leucémie chez l’enfant, avec un niveau de preuve élevée. On sait également maintenant que l’exposition du père en période pré-conceptionnelle est liée à certaines leucémies. L’expertise repose sur un croisement de données in vitro sur les mécanismes, in vivo chez l’animal et avec de l’épidémiologie chez l’homme. Cela permet de définir des niveaux de preuve qui devraient inciter à revoir notre usage des pesticides. L’ambiance actuelle est néanmoins plutôt de dire : la ferme France doit produire. Avec une volonté de discréditer le discours scientifique et ceux qui produisent des données gênantes.
J’ai été frappé par le fait que la cause des maladies soit un sujet largement évacué par la médecine.
C’est ce qui justifie cette interview, faute de volontaires pour un débat sur ce thème du « cancer backlash ».
Personnellement, je ne crains pas un débat se basant sur la science. Même si l’Inserm ne dit jamais qu’un lien entre pesticides et cancer est prouvé, seulement qu’il existe un niveau de présomption, plus ou moins fort.
Cela conduit Jérôme Barrière à revendiquer le doute scientifique, tandis qu’on lui reproche d’être dans la fabrique du doute en référence à la façon dont l’industrie du tabac a autrefois créé un rideau de fumée. Lui dénonce une fabrique de la peur. En tant que médecin de terrain, que répondez-vous face à la réalité de cancers à l’origine inexpliquée ?
Parler du cancer mobilise bien sûr notre vécu individuel, nos angoisses. Nous sommes accusés de majorer cette inquiétude en évoquant des causes environnementales. Mais la peur vient aussi du fait de ne pas savoir pourquoi on est malade. Voilà pourquoi je me suis engagé. J’ai été frappé par le fait que la cause des maladies soit un sujet largement évacué par la médecine. C’est dramatique, car ne pas s’interroger sur ces causes renforce l’angoisse. Alors bien sûr, la science doit toujours douter, et l’expertise de l’Inserm rappelle que les données et les preuves pourront être différentes dans dix ans. Ceci dit, on fait avec ce qu’on a aujourd’hui. La stratégie de Barrière consiste plutôt à refuser de le prendre en considération car ça ne serait pas suffisant.
Vous avez de votre côté œuvré à la reconnaissance comme maladie professionnelle des cancers dont étaient victimes des agriculteurs.
Tout le mouvement enclenché depuis une quinzaine d’années a d’abord permis cela pour la maladie de Parkinson en 2016. Puis quelques années plus tard pour le lymphome non hodgkinien, le myélome et le cancer de la prostate. Des pathologies pour lesquelles l’Inserm a démontré un lien fort avec l’exposition aux pesticides.
Ces cancers se retrouvent davantage chez les agriculteurs que dans la population générale, mais d’autres cancers sont moins fréquents chez eux. Comme Jérôme Barrière, la journaliste du Point Géraldine Woessner souligne même que les agriculteurs ont en fait moins de cancers que la population générale, ce qui n’irait pas dans le sens d’une grande dangerosité des pesticides.
Les agriculteurs fument moins et ont une activité physique supérieure à la moyenne, deux facteurs protecteurs qui expliquent la diminution chez eux des cancers des voies aérodigestives, du poumon et colorectal, liés au mode de vie urbain. Ils ont revanche davantage de cancers liés à l’exposition aux produits chimiques, comme le décrit parfaitement la cohorte Agrican.
En France, on ne peut pas savoir quelles substances sont utilisées sur telle ou telle parcelle.
On ne retrouve pas cela avec les personnes vivant à proximité des exploitations agricoles. L’expertise de l’Inserm évoque pour ces riverains une présomption faible de lien avec la maladie de Parkinson, mais rien d’établi pour les cancers.
Il existe tout de même un lien faible avec le cancer de la vessie, et il ne faudrait pas oublier les Antilles pour le cancer de la prostate lié à l’exposition au chlordécone, utilisé intensivement jusqu’en 1993 dans les cultures de bananes. Une étude cas témoins publiée en 2023 montre également une augmentation de 5 à 10 % du risque de leucémie chez les enfants quand la surface agricole en vigne augmente de 10 % dans un rayon d’un kilomètre autour de leur domicile.
Cette étude a fait l’objet de critiques remettant en cause sa significativité...
Est-elle suffisante pour prouver le lien ? Non, mais nous étions à l’origine de cette étude, Geocap-Agri, réclamée après la découverte d’un cluster de cancers pédiatriques dans une école du Sauternais. Des leucémies, des tumeurs cérébrales, c’est-à-dire des cancers rares. Les données de la première expertise Inserm montrant ce type de pathologies chez les professionnels exposés avaient conduit la Direction général de la santé à accepter notre demande d’investigation. D’autres recherches réalisées en Californie trouvent le même lien avec les mêmes pathologies, en fournissant le détail des substances en cause car on peut, là-bas, savoir lesquelles sont utilisées sur telle ou telle parcelle. En France, ce n’est pas le cas. On sait que 10 % d’une surface est en vigne, mais pas comment celle-ci a été traitée.
Pourquoi ?
Le ministère de l’Agriculture et les lobbies agricoles s’y opposent fermement, malgré la demande de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES).
On peut donc seulement savoir si la vigne est cultivée en conventionnel ou en bio ?
Exactement.
Il ne s’agit plus de chercher substance par substance, mais sur ce que l’on appelle l’exposome, l’ensemble des expositions, le cocktail auquel on est soumis.
Passons à la population générale, qui consomme des résidus de pesticide dans son alimentation. L’épidémiologiste Catherine Hill déclare qu’aucune étude ne démontre une augmentation du risque de cancer associée à ces derniers.
Et alors ?
Elle considère que l’on accorde une attention disproportionnée à un problème pas avéré.
Que sait-on en fait sur l’alimentation ? D’après l’OMS, c’est la principale source de contamination par les résidus de pesticides. Doit-on considérer cela comme négligeable ? Est-ce normal que l’on pisse tous du glyphosate ? Doit-on clore le débat en estimant que ce ne sont que quelques microgrammes de résidus dont on se fout ? Non. Ensuite, comment montrer qu’un pesticide au milieu de deux cent quarante-neuf autres substances actives autorisées est responsable de tel ou tel cancer ? C’est difficile, d’autant qu’on ne dispose plus de groupe-témoin. Quand l’étude Pestiriv a cherché à comparer les riverains des zones viticoles à la population population générale, ils ont choisi un groupe-témoin à cinq kilomètres de toute culture. Mais il était contaminé par les mêmes substances que celles utilisées dans les vignes, à des niveaux moindres.
On n’a donc plus de véritable groupe-contrôle, et face à un cocktail de molécules dans lequel il n’y a pas que des pesticides, la recherche doit évoluer. Il ne s’agit plus de chercher substance par substance, mais sur ce que l’on appelle l’exposome, l’ensemble des expositions, le cocktail auquel on est soumis. Quand on fait ça chez des souris en les exposant à la dose journalière admissible à six pesticides retrouvés dans les pommes, on observe des effets métaboliques, différents chez les mâles et les femelles. Surpoids et trouble de la tolérance au glucose pour les premiers, et trouble du microbiote pour les secondes. Il faut aussi tenir compte de la contamination lors de la grossesse.
On entend dire qu’il est inapproprié de percevoir les pesticides comme dangereux en tant que tels alors qu’il existe quantité de molécules différentes, à considérer une par une, en écartant celles qui s’avèrent cancérigènes.
La réglementation écarte effectivement les pesticides dont un niveau de preuve élevé (certain ou probable) permet d’affirmer le caractère cancérigènes ou mutagènes. Les seulement suspectés sont toujours utilisés dans les champs, et contaminent notre alimentation et les agriculteurs.
Par exemple le glyphosate ?
Non, le glyphosate n’est même pas classé cancérigène par l’EFSA (L’Agence européenne de sécurité des aliments) malgré les données scientifiques, en particulier celles du CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) et de l’Inserm, solides chez l’animal. En 2025, une étude de la Fondation Ramazzini a en outre consisté à administrer du glyphosate à des souris à la dose journalière admissible en Europe dès le sixième jour de gestation, puis à tuer les animaux à cent quatre semaines. Et là, on découvre un certain nombre de tumeurs plus ou moins rares, jamais mises en évidence auparavant avec le glyphosate. Ces résultats s’expliquent probablement par la conception de l’étude (exposition dès la vie intra-utérine et groupes exposés à des formulations complètes) et devraient pousser à tenir compte de l’exposition généralisée de la population française et européenne. Des cohortes comme Esteban en France - notamment celle des femmes enceintes - démontrent l’intérêt de cette approche.
La problématique est bien celle de l’exposition à ces substances à très faible dose dès la vie intra-utérine. Or le crime paraît parfait si l’on cherche le criminel au milieu de toute une bande. Il faut donc chausser d’autres lunettes, adopter un autre raisonnement. Je ne dis pas que c’est facile, mais considérons au moins la vie intra-utérine comme une période d’exposition à évaluer. On doit rechercher si les faibles doses entraînent un effet sur la perturbation endocrinienne ou au niveau épigénétique. Les connaissances scientifiques actuelles incitent à le faire.
Pour l’acétamipride, nous n’avons jamais insisté sur le côté cancérogène. Plutôt sur les troubles du neurodéveloppement.
Avec la proposition de loi Duplomb, on a surtout parlé de l’acétamipride.
J’ai beaucoup lu que l’on faisait peur avec son caractère prétendument cancérigène, mais ce n’est pas la question. Même si un débat a eu lieu au sein de l’EFSA sur le caractère cancérigène suspecté de ce néonicotinoïde. Les données sont encore limitées et nous n’avons jamais insisté sur le côté cancérogène. Plutôt sur les troubles du neurodéveloppement (TND). Et là, l’absence de lien est difficile à soutenir, car on a observé un mécanisme d’action commun de l’acétamipride chez l’insecte et chez l’homme, via des récepteurs présents dès le début de la grossesse chez l’humain. Il existe donc une possibilité d’action, et on sait aussi que l’acétamipride franchit quasiment toutes les barrières biologiques. On le retrouve dans le sang, les urines, mais aussi derrière la barrière placentaire et la barrière hémato-encéphalique, dans le cerveau. Il a ainsi été détecté dans le liquide céphalo-rachidien d’enfants. On dispose également de données in vivo en matière d’effets neurodéveloppementaux sur plusieurs espèces animales.
C’est le niveau de preuves exigé par le CIRC pour affirmer une reprotoxicité, une toxicité pouvant altérer la fertilité ou le développement. J’ajoute que des données humaines montrent l’association avec une réduction du périmètre crânien à la naissance, ce qui constitue une deuxième pathologie affectant le développement du cerveau. Aucune étude ne prouve certes à elle seule les TND, mais les mécanismes d’action, les études in vivo sur plusieurs espèces et les données humaines vont dans le sens d’un lien de présomption, comme l’estime l’EFSA. L’agence a en 2024 évoqué un niveau « d’incertitude majeur ». La ministre de l’Agriculture a pourtant soutenu devant l’Assemblée nationale que l’EFSA avait affirmé qu’il n’y avait rien à retenir.
On fait dire ce que l’on veut à une incertitude...
Mais derrière cette incertitude majeure, on trouve l’industriel qui n’a pas fourni un test adéquat lors de l’évaluation de l’acétamipride. Et depuis sa mise sur le marché, des données scientifiques ont été produites. Elles vont dans le sens d’un lien plutôt fort avec les risques de TND. L’EFSA en a tenu compte en évoquant cette incertitude, ajoutant qu’elle n’a pas les moyens de faire son boulot ! Son rapport ne blanchit donc pas l’acétamipride, mais les 27 Etats européens l’ont l’autorisé. Face à une incertitude provenant d’un manque de données, on ne devrait pourtant pas jouer avec le feu.
Au nom du principe de précaution ?
Même pas. La réglementation prévoit qu’un certain nombre d’items doivent être vérifiés, comme les TND qui constituent un risque de reprotoxicité, un critère majeur. Donc en présence des arguments moyens ou forts à ce sujet, un produit ne doit pas être mis sur le marché. Or c’est ça qui est en cause avec l’acétamipride, pas son côté cancérigène.
Sur le cancer, une récente étude franco-péruvienne a fait réagir. Effectuée à l’échelle d’un pays, le Pérou, elle a observé des corrélations entre l’usage d’un certain nombre de pesticides et des cancers chez l’homme. Avec aussi une analyse au niveau moléculaire qui pourrait apporter des explications mécanistiques. Certains l’ont présentée comme une étude majeur, la première qui démontrerait un lien entre pesticides et cancer dans la population générale à une échelle nationale. Jérôme Barrière le conteste en relevant que nombre de pesticides utilisés au Pérou ne le sont pas en France. il considère que l’on extrapole encore les résultats. Qu’en dites-vous ?
Je n’ai pas encore d’avis arrêté, mais cette étude complexe intègre des données environnementales et du registre national du cancer péruvien (un outil dont la France ne dispose pas encore !) tout en tenant compte des bases moléculaires de la spécificité tissulaire dans la carcinogenèse et des interactions possibles avec l’environnement. Elle mérite qu’on s’y penche sérieusement !
Montre-t-elle l’effet cocktail ? Ce grand mystère dont on parle beaucoup, car si l’on évalue chaque pesticide un par un pour connaître sa toxicité, on serait en réalité face à un cocktail non évalué.
Je ne connais pas assez bien cette étude pour répondre, mais c’est clairement sur ces effets cocktails que la recherche doit avancer. Peut-être avec de nouveaux outils comme ceux utilisés par les équipes de l’Inserm au Pérou.
Les effets environnementaux passent désormais pour quantité négligeable.
En tant que médecin, vôtre compétence renvoie avant-tout aux malades qui viennent consulter. Vous parliez de l’exposition durant la grossesse, qui pourrait entraîner un impact sur les enfants, mais une tribune, notamment signée par Jérôme Barrière et son confrère cancérologue Jacques Robert, affirme que l’incidence des cancers pédiatriques est globalement stable.
Leur incidence augmente d’environ 0,3 % par an de 2000 à 2016, mais si on se réfère aux données européennes citées par l’Institut Gustave Roussy, le nombre de cas de cancers de l’enfant augmente de 1 à 2% par an depuis 30 ans dans une Europe où la France se situe dans le second groupe de pays ayant la plus forte incidence. Quoi qu’il en soit, c’est toujours trop. De plus, l’exposition pendant la grossesse ne concerne pas spécifiquement le risque de cancers infantiles. On l’a bien vu avec le DDT pour les femmes les plus exposées pendant la grossesse : leurs filles avaient un risque de cancer du sein multiplié par quatre à 50 ans. Heureusement que l’on a retiré le DDT du marché bien avant d’avoir ces résultats. Je ne crois pas qu’on le ferait aujourd’hui. On dirait plutôt : quel effet est prouvé sur le cancer ou sur telle pathologie ? Les effets environnementaux, qui ont justifié le retrait du DDT, passent désormais pour quantité négligeable.
Les docteurs Barrière et Robert défendent néanmoins l’idée que l’effet des pesticides sur la santé humaine n’est pas établi et qu’il conviendrait plutôt de se focaliser sur les 40 % de cancers considérés comme évitables, car on connaît leurs causes, corrigeables : le tabac, l’alcool, la sédentarité, une mauvaise alimentation, etc.
Aucun médecin ne vous dira qu’il n’est pas nécessaire de lutter contre le tabac, le mésusage de l’alcool, le manque d’exercice physique ou l’exposition à certaines hormones. J’ai l’impression de n’avoir parlé que de ça durant ma vie professionnelle. Mais cela doit-il nous dispenser de chercher à comprendre les 60 % restant ?
D’autant que l’on assiste à une hausse des cancers...
Exactement. Et elle ne s’explique pas par le vieillissement de la population, si l’on regarde les chiffres en taux standardisés mondiaux - la règle pour les comparaisons dans le temps. Sans l’effet du vieillissement ni de la démographie, on observe en France depuis 1990 une augmentation de l’incidence de 0,9 % par an chez la femme et de 0,3 % chez l’homme. Selon Santé Publique France, l’incidence de six cancers marque une hausse entre 2000 et 2014 chez les 15 -39 ans, dont le cancer du sein (+1,60 %) et le carcinome du rein (+4,51 %).
N’existe-il pas une tendance à affecter ce qui n’est pas attribué à l’environnemental, comme peut le faire Fleur Breteau du collectif Cancer Colère ?
Ce n’est pas ce que je dis, mais je comprends que des malades qui ont des raisons d’être en colère puissent passer par ce raccourci. Les 60 % de cancers inexpliqués ne sont-ils dus qu’au hasard et au vieillissement ? Il y a aussi une tendance à estimer cela, ce qui disculpe la contamination chimique, en premier lieu au niveau professionnel, et pas seulement dans l’agriculture.
Pour en rester à cette dernière et à l’effet des pesticides, est-ce pour cela que votre association préconise le bio ?
Oui, mais pas seulement en raison des effets sur les cancers : beaucoup d’autres doivent être considérés, comme ceux portant sur le neuro-développement.
On sait que les pesticides ont un impact nuisible sur l’environnement. L’effet est moins évident sur la santé humaine.
Mais la nourriture bio évite-t-elle des cancers chez l’homme ?
On sait que les pesticides entraînent un impact nuisible sur l’environnement, les vers de terre, les oiseaux et quantité d’autres organismes. On observe ainsi une nette différence entre le bio et le conventionnel. Là, l’effet est évident. Il l’est moins sur la santé humaine. Mais l’Inserm a suivi pendant une douzaine d’années une cohorte en comparant très finement les gens selon leur niveau de consommation de bio. Entre les forts consommateurs et ceux qui n’en mangent quasiment jamais, on observe moins de troubles métaboliques comme l’obésité et le diabète chez les premiers, en sachant que les consommateurs de bio respectent globalement plus les préconisations alimentaires, avec davantage de fruits et légumes.
Ils prennent aussi généralement davantage soin de leur santé. Un peu comme les vaccinés par rapport aux non-vaccinés, ce qui peut conduire dans les études au même type de biais que celui bien connu du vacciné sain.
Sauf que là, c’est pris en compte, et on ajuste, en ne se contentant pas de chercher des corrélations mais en intégrant des paramètres comme le poids, la consommation de tabac ou la sédentarité. Et après cet ajustement, on retrouve tout de même moins d’obésité, de diabète et de certains cancers. Celui du sein et le lymphome non hodgkinien, que l’on retrouvait déjà dans l’exposition des professionnels. Une étude anglaise sur une cohorte significative le trouve également, mais les expositions y sont précisées moins finement.
La majorité des pesticides sont des perturbateurs endocriniens, susceptibles d’affecter le fonctionnement des hormones à très faible dose.
Dans cette étude d’Oxford, on ne constate pas vraiment d’influence du bio sur la santé humaine...
Sauf sur ce lymphome non hodgkinien, le seul paramètre qui baisse dans leur étude. Cela fait donc deux éléments qui vont dans le même sens, avec des études conçues de façon très différente. Mais contrairement à l’Inserm, Oxford n’observe effectivement pas de signal pour le « tout cancer ». Ceci dit, nous préconisons d’abord le bio en raison de ses effets environnementaux importants et indubitables. Ensuite, les effets chez l’adulte et surtout chez les femmes enceintes incitent à la prudence car sur deux cent cinquante pesticides étudiés par l’EFSA, la majorité sont des perturbateurs endocriniens, qui affectent le fonctionnement des hormones. Des hormones qui agissent elles-mêmes à très faible dose, donc il n’y a pas besoin de contamination importante. Cela bat en brèche l’idée que de faibles doses de résidus de pesticides n’auraient pas d’effet. Elles peuvent au contraire en avoir sur ces hormones qui régulent l’expression des gènes, intense pendant la période intra-utérine avec la mise en place des systèmes respiratoire, neurologique, endocrinien et cardiovasculaire. Etre exposé à ce moment-là à des perturbateurs endocriniens n’est donc pas sans conséquences.
Là, vous êtes pour le principe de précaution ?
Bien sûr, dès qu’il y a une incertitude scientifique.
Il faudrait dès lors s’abstenir ?
Pendant la grossesse, il faut de toute évidence viser le « zéro exposition aux perturbateurs endocriniens ». En situation d’incertitude, on pèse les arguments sans chercher une réponse de causalité absolue, car sinon on serait en prévention. Pour l’acétamipride, par exemple, on se trouve au-delà du principe de précaution, avec des niveaux de preuves qui me paraissent plutôt de l’ordre du fort quand l’EFSA parle d’une incertitude majeure. Dans son langage, ça veut dire que ça craint.
Cela nous amène à la question de la réglementation, car il existe un décalage entre le niveau de preuve exigé par les agences sanitaires pour interdire un produit et les études académiques qui permettent de les suspecter sérieusement. Ce décalage entre la réglementation et la science qui avance, sans forcément apporter un niveau de preuve suffisant pour écarter des pesticides, paraît résumer la situation.
L’Inserm caractérise un lien de présomption fort, moyen ou faible. Du point de vue du législateur, cela devrait suffire pour prendre des décisions. Mais il faut savoir que la science réglementaire ne prend pas en compte des données de la science académique, examinant essentiellement les test fournis par les industriels. Pour le glyphosate, par exemple, des données épidémiologiques et toxicologiques n’ont pas été considérées comme probantes par l’évaluation de l’EFSA, parce qu’elles n’obéissent pas aux standards des tests déterminés par l’OCDE. L’étude de la Fondation Ramazzini non plus, car elle porte sur l’exposition pendant la grossesse, une période qui n’est pas considérée. C’est très curieux, et caractérise ce décalage qui ne permet pas une intégration suffisante des données de la littérature scientifique.
Autre exemple, les industriels doivent théoriquement fournir une synthèse des dix dernières années de la littérature scientifique pour obtenir le renouvellement de l’autorisation d’une substance. Ils la réalisent eux-mêmes. Donc celui qui vend le produit effectue les tests et fournit la synthèse – incomplète la plupart du temps - de la littérature. Etrange ?
C’est la même chose avec l’industrie du médicament…
Ce n’est pas une raison. L’agence pourrait au minimum réaliser elle-même cette revue de littérature, ce qui permettrait de véritablement l’intégrer dans l’évaluation. On constate, au contraire, de gros trous dans la raquette, mais les industriels essaient tout de même de casser le système en déployant des trésors d’imagination. Leur dernière trouvaille : le projet Omnibus émanant de la Commission européenne. Il consiste à dire qu’une fois qu’un produit phytopharmaceutique est mis sur le marché, on ne procédera plus à des réévaluations tous les dix à quinze ans. Pourquoi ? Car le système est engorgé. Actuellement, il n’arrive pas à évaluer toutes les substances mises sur le marché.
Le projet Omnibus constitue un retour trente ans en arrière. On évaluerait alors les substances une fois pour toutes. C’est scientifiquement injustifiable.
Alors que le consensus scientifique semble réclamer davantage d’évaluations sur la durée de l’effet des pesticides, la Commission demanderait de ne plus le faire ?
En 2020, elle a commandé un rapport pour voir comment faire face à cet engorgement. Deux réponses très simples étaient proposées. La première : si on manque d’experts pour examiner les dossiers, c’est qu’il en faut plus. Cela a été chiffré à deux par État. La France devrait donc payer deux postes d’experts pour que l’EFSA s’en sorte, ce qui n’est pas considérable. La seconde solution consistait à refuser les dossiers incomplets. Ainsi, si l’industriel fournit un dossier sans étude de neurodéveloppement, comme Syngenta pour l’acétamipride, le dossier est refusé.
Et l’homologation avec.
Cela permettrait d’avoir des dossiers complets. Mais plutôt que d’adopter l’une de ces solutions, la Commission a validé un rapport qui demande de supprimer la réévaluation pour la plupart des pesticides. Un retour trente ans en arrière, et un vrai danger. On évaluerait alors les substances une fois pour toutes. C’est scientifiquement injustifiable. Les trous dans la raquette ont permis à des substances mal évaluées d’être mises sur le marché, donc il faut absolument un système de rattrapage. Mais on le supprime. Une demande des industriels dont on comprend bien l’intérêt pour eux.
Eviter que le caractère toxique de leurs produits soient révélé après leur mise sur le marché…
Oui, d’autant qu’avec ce projet Omnibus, une fois qu’une substance comme l’acétamipride est autorisée par l’EFSA, il revient aux Etats de valider, ou pas, les produits synthétisés à partir de cette substance, dans lesquels sont ajoutés des coformulants afin qu’ils pénètrent la plante. Mais là, les Etats seront désormais contraints de ne justifier leur autorisation qu’avec les données fournies par l’EFSA lors du processus d’évaluation initiale. Si dix ans après, un industriel demande à commercialiser un nouveau produit à partir de l’acétamipride, on sera tenu de se fonder uniquement sur ces données initiales. Les nouveaux co-formulants ne seront pas examinés, tout comme les données scientifiques obtenues depuis la première mise sur le marché. C’est proprement hallucinant, mais c’est bien le contenu du projet Omnibus.
La science n’a pas la réponse à tout.
Tout cela devrait susciter un grand débat public, à la fois scientifique, politique et économique, avec au centre la question de l’obligation de nourrir la population d’une façon sûre et suffisante. Or l’écologue Philippe Grancolas relève plutôt dans son dernier livre que le débat a été confisqué à l’occasion de la proposition de loi Duplomb. J’ai aussi pu constater un refus de débattre, de part et d’autre...
Le débat, qui concerne le modèle agricole que nous voulons, a bien été confisqué, mais la science n’a pas la réponse à tout. Elle n’apporte que des éléments de réponse sur certains sujets. Ensuite, il faut prendre en compte les données socio-économiques, mais aussi des données environnementales sur la contamination des eaux et des sols. Sur la possibilité de nourrir tout le monde avec le bio, il existe énormément de données scientifiques, avec plusieurs scénarios de l’INRAE qui montrent comment on pourrait en finir avec les pesticides à l’horizon 2050. C’est donc possible, et, concernant l’acétamipride, l’ANSES a déjà révélé qu’il existait aujourd’hui des alternatives, chimiques et non chimiques. On dispose dores et déjà d’un savoir-faire, et l’agriculture bio a atteint un niveau de compétence qui la rend crédible pour nourrir la planète, d’après le rapporteur sur le droit à l’alimentation des Nations Unies. Donc oui, un grand débat est indispensable, mais il n’a jamais eu lieu. Et certainement pas à l’Assemblée nationale, où l’on a assisté à une caricature de discussion sur l’acétamipride.

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