RSS Amplifier

Francois Aichelbaum · Aug 5, 2026

Reprendre la main sur ce qui compte

0
Sign in to vote or save

Francois Aichelbaum · Francois Aichelbaum

La dernière fois, je vous ai raconté une dépendance que j’avais signée sans la voir. Une histoire de recul, de porte fermée trop tard. Je voudrais vous montrer l’autre versant. Ce qui se passe quand un dirigeant décide, à froid, de reprendre la main. Non par crise, non par peur. Par choix.

J’ai vu cette bascule se produire récemment chez un dirigeant. Je vous en garde l’anonymat complet, mais je peux vous en donner la texture, parce que c’est la texture qui compte, pas les noms.

On imagine que reprendre le contrôle commence par une grande stratégie. Un plan de transformation, un comité, un cabinet. Chez lui, ça a commencé par une liste, écrite un soir, à la main.

Il avait vécu un incident quelques mois plus tôt. Rien de spectaculaire, quelques heures d’arrêt. Ce qui l’avait marqué tenait moins à la panne qu’à sa propre impuissance pendant la panne. Rien à décider, rien à actionner, juste attendre qu’un fournisseur, quelque part, veuille bien réparer.

Alors il a fait une chose simple. Il a listé tout ce qu’il ne pouvait pas couper lui-même. Tout ce qui dépendait d’un tiers hors de son contrôle. La liste tenait sur une page, et elle l’a tenu éveillé.

Ce que j’ai trouvé juste dans sa démarche, c’est qu’il n’a pas cherché à tout régler. Il a cherché à tout voir. La différence est énorme. Voir, c’est déjà sortir de la position où l’on subit sans savoir. On peut vivre avec une dépendance qu’on a choisie. On vit mal avec une dépendance qu’on découvre.

Voici ce qui m’a le plus frappé, et c’est le genre de détail qui ne tient pas dans un post. Le changement le plus visible n’a pas été technique. Il a été dans la manière dont son comité de direction parlait.

Avant, la dépendance était un non-sujet. Elle n’apparaissait à l’ordre du jour de personne. Le DSI gérait ses fournisseurs, le DAF ses contrats, chacun dans son couloir. Le mot risque, quand il sortait, désignait le risque commercial ou financier, jamais le risque d’être coincé chez un prestataire.

Après sa liste, il a mis un point fixe au COMEX. Une fois par mois, une dépendance passée en revue. Une seule, pas dix. Où on en est, qui tient la clé, ce qu’on a négocié depuis la dernière fois, ce qui reste à faire.

En quelques mois, quelque chose a changé dans le vocabulaire de l’équipe. Les gens ont commencé à poser la question de la sortie avant de proposer un nouvel outil. Pas parce qu’on le leur imposait. Parce que c’était devenu une manière normale de penser. La contrainte était passée dans la culture, sans charte, juste par répétition et par exemple.

C’est ça, reprendre la main. Pas un grand geste. Une habitude qui s’installe et qui finit par tenir toute seule.

Je ne vais pas vous vendre un conte de fées. Reprendre la main a un coût, et il est réel. Du temps de dirigeant, d’abord, celui qui est le plus rare. De l’argent, parfois, pour doubler une ligne ou renégocier une sortie. De la friction, souvent, parce qu’un fournisseur confortable n’aime pas qu’on lui demande une clause de réversibilité.

Ce dirigeant a payé ces trois coûts. Il les a payés étalés, dossier par dossier, sur presque une année. Jamais de grand chantier qui gèle l’entreprise. Un sujet, puis le suivant.

Ce qu’il a récupéré en échange ne se lit pas sur un tableau de bord. C’est une forme de calme. La certitude de savoir, pour chaque dépendance importante, ce qui se passerait s’il fallait partir. La plupart, il ne les a pas défaites. Il a simplement cessé de les subir en aveugle. Il les a transformées en choix.

Il m’a dit une phrase que je garde. Je n’ai pas gagné en indépendance, j’ai gagné en lucidité. Il dépendait toujours de fournisseurs, comme tout le monde. La différence, c’est qu’il savait exactement de quoi, jusqu’où, et à quel prix. Un dirigeant lucide sur ses dépendances dort mieux qu’un dirigeant qui se croit autonome.

Je ne vous laisserai pas sans quelque chose d’utile. Si cette lettre vous a parlé, vous n’avez pas besoin d’un cabinet pour faire le premier pas. Vous avez besoin d’une feuille.

Écrivez la liste. Tout ce que votre entreprise ne peut pas couper elle-même. Tout ce qui dépend d’un tiers que vous ne maîtrisez pas. Ne cherchez pas à la corriger, cherchez juste à la compléter. Laissez-la traîner deux jours et relisez-la. Vous verrez apparaître des choses que vous aviez oubliées d’y mettre.

Ensuite, choisissez-en une. La plus douloureuse en cas de coupure, ou la plus simple à corriger. Traitez celle-là. Une seule. Vous aurez appris, sur ce premier dossier, la méthode pour tous les autres.

Reprendre la main sur ce qui compte ne demande pas de tout reprendre. Ça demande de commencer à regarder, puis de ne plus s’arrêter. Le dirigeant dont je vous parle n’a pas fait autre chose. Il a commencé à regarder, et il n’a plus détourné les yeux.

On se retrouve bientôt.

Aucun post

Read the original on privateerfr.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.