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Francois Aichelbaum · Aug 12, 2026

Lettre n°20 : La permission que personne ne s’avoue

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Francois Aichelbaum · Francois Aichelbaum

@ Kelly Sikkema, Unsplash

Il y a des choses que je garde pour cette lettre. Pas parce qu’elles seraient secrètes. Parce qu’elles ne survivent pas à un post.

Alors voilà ce que je ne mets jamais sur LinkedIn : le process comme cachette, je ne le vois pas seulement chez ceux que je conseille. Je le porte aussi. Je connais la tentation de l’intérieur, et c’est justement pour ça que je la repère si vite chez les autres.

Cette semaine, j’ai parlé de mécanique, de délais qui glissent, de gens qui ne répondent de rien. Vu de l’extérieur, ça ressemble à un diagnostic froid. Vu de l’intérieur, c’est autre chose. C’est une gêne physique que je traîne depuis toujours, et que j’ai fini par transformer en métier.

Ce sont les coulisses de tout ça que je veux te raconter ici.

Je te préviens : par moments, ce n’est pas très flatteur pour moi. Tant mieux. Une lettre où l’auteur a toujours le beau rôle ne vaut pas la peine d’être ouverte.

Ce que je vois quand tu vois une réunion normale

Quand tu assistes à une réunion, tu vois des gens qui parlent d’un sujet. Moi, je vois autre chose se passer en même temps, dans la même pièce, sans que personne ne le remarque : je vois la responsabilité quitter la table.

Ça arrive à un moment précis. Quelqu’un pose une vraie question, celle qui demande un choix. Il y a un petit flottement. Et puis une phrase tombe, toujours la même famille de phrases : « il faudrait qu’on regarde ça ensemble », « on en reparle au prochain point », « je fais suivre au service concerné ». À cet instant, la décision se lève et sort. Elle n’appartient plus à personne. La conversation continue, polie, productive en apparence. Mais le sujet, lui, est déjà mort.

Je ne sais pas ne pas le voir. C’est mon câblage. Là où d’autres suivent le fil des mots, je suis le fil de la responsabilité : qui la tient, à qui elle passe, à quel moment elle tombe par terre. Quand elle tombe, je le sens presque physiquement, comme une fausse note tenue trop longtemps. Les gens autour de moi n’entendent rien. Pour eux, la réunion s’est bien passée.

Le plus difficile à expliquer, c’est que ce n’est pas une pensée. C’est plus rapide qu’une pensée. Je n’analyse pas la réunion pour en déduire que la décision s’est évaporée. Je le sens en direct, au moment où ça arrive, comme un léger décalage dans la pièce. Longtemps, j’ai cru que tout le monde percevait ça et faisait mine de ne rien voir. J’ai mis des années à comprendre que non. Que pour la plupart des gens, une réunion polie qui se termine sans décision, c’est juste une réunion. Pas une alarme.

En 1968, deux psychologues, John Darley et Bibb Latané, ont montré que plus il y a de témoins d’une situation, moins chacun se sent obligé d’agir. Chacun suppose qu’un autre va s’en charger. Une réunion, c’est ça en modèle réduit. Plus il y a de monde autour de la décision, moins quelqu’un la porte. Je n’ai pas lu ça et découvert le monde. J’ai lu ça et mis un nom sur ce que mon corps signalait depuis vingt ans.

Est-ce que toi aussi tu sens le moment où une décision quitte la pièce, ou est-ce que ça passe inaperçu, jusqu’à ce que tu t’aperçoives, trois semaines plus tard, que rien n’a bougé ?

Je vais être honnête, parce que c’est le genre d’endroit où je peux l’être : moi aussi, j’ai connu le soulagement de ne pas décider.

On en parle peu, parce que ça n’est pas flatteur. Décider, ça expose. Tu poses ton nom, et si ça tourne mal, c’est le tien qu’on regarde. Renvoyer au comité, demander un avis de plus, attendre « d’y voir plus clair » : ça soulage. Sur le moment, ça ressemble même à de la prudence. Le process t’offre une couverture parfaitement respectable pour ne pas trancher, et le plus pervers, c’est qu’il te fait passer pour rigoureux pendant que tu te défiles.

J’ai senti ça. La petite détente intérieure quand une décision inconfortable trouve un couloir administratif où se ranger. Ce n’est pas de la lâcheté franche, ce serait plus facile à combattre. C’est plus doux que ça. C’est un confort.

Et ce confort a toujours une belle excuse prête à l’emploi. On appelle ça de la prudence, de la concertation, du respect des parties prenantes. Les mots sont beaux, et parfois ils sont même vrais. Le piège, c’est que de l’intérieur, tu ne sais jamais avec certitude si tu es en train d’être prudent ou en train de te protéger. Les deux se ressemblent trop. Les deux te donnent l’agréable impression d’être quelqu’un de sérieux. Un seul des deux fait avancer le sujet.

Cyril Northcote Parkinson a écrit en 1955 que le travail se dilate jusqu’à remplir le temps disponible. Je crois qu’il manque un étage à sa loi. La décision aussi se dilate. Tant qu’il reste un process pour l’absorber, elle recule. Elle occupe tout l’espace de renvois qu’on lui laisse. Donne-lui un comité, elle ira au comité. Donne-lui une étude préalable, elle ira à l’étude. Elle ne s’arrête que quand il n’y a plus d’endroit où la mettre, sauf sur toi.

C’est pour ça que je me méfie de ma propre prudence. La frontière entre « je réfléchis encore » et « je me cache » est mince, et elle est confortable des deux côtés.

Où est la tienne, cette frontière ? Le dernier « on verra ça plus tard » que tu as prononcé, c’était de la réflexion, ou c’était un abri ?

Puisque je connais la tentation, je me suis donné une règle. Une seule, mais je ne la lâche jamais.

Je ne quitte pas une session de travail tant qu’une phrase n’est pas vraie, et dite à voix haute. La phrase, c’est : untel décide quoi, pour quand, et je le saurai. Pas « l’équipe va regarder ». Pas « on se cale ». Un prénom, un objet, une date, un témoin. Tant que cette phrase n’existe pas, la réunion n’est pas finie, même si tout le monde a envie de partir. Surtout si tout le monde a envie de partir.

Le « à voix haute » n’est pas un détail. Une décision que personne ne prononce n’a pas de propriétaire. Elle vit dans un compte rendu que personne ne relit. La dire devant les autres, c’est ce qui la sort du groupe et la pose sur une personne. Le silence, lui, la renvoie au groupe, et le groupe, on l’a vu, ne décide rien.

J’écris la phrase là où les gens la voient. Je la répète en fin de séance. Ça a l’air lourd, presque scolaire. Ça l’est. Mais c’est le prix pour empêcher la décision de se diluer entre le moment où on se sépare et le lundi suivant.

Goldratt, dans Critical Chain (1997), décrit ce qu’il appelle le syndrome de l’étudiant : on s’y met à la dernière minute, on brûle toute la marge d’un coup. Une date qu’on n’a pas dite à voix haute, c’est une date à syndrome de l’étudiant garanti. Elle n’engage personne. Elle attendra le dernier moment, et elle finira par sauter. Une date qu’un être humain a prononcée devant témoins tient beaucoup mieux. Pas par magie. Parce que quelqu’un aura à la regarder en face.

J’ai une seconde habitude, plus petite, qui va avec. Quand une décision est prise, je la reformule à voix haute à la place de la personne concernée : toi, tu fais ça, pour cette date. Pas pour l’infantiliser. Pour vérifier qu’on a entendu la même chose. Neuf fois sur dix, tout va bien. La dixième, on découvre qu’on se croyait d’accord et qu’on ne l’était pas. Cette dixième fois paie les neuf autres. C’est là que les projets se perdent d’habitude : dans l’écart minuscule entre ce que l’un a cru dire et ce que l’autre a cru entendre.

Qu’est-ce qui, dans ta dernière réunion, avait vraiment un prénom en face, et une date dite à voix haute ? Et qu’est-ce qui n’avait qu’un « on » confortable ?

Quand j’entre dans une organisation, je ne commence jamais par l’organigramme. L’organigramme raconte qui est censé répondre de quoi. Ce qui m’intéresse, c’est l’écart entre ce dessin et la réalité.

Je cherche les décisions orphelines. Celles que tout le monde croit prises et que personne n’a signées. Celles qui apparaissent dans trois réunions différentes, sous trois angles différents, et qui n’avancent dans aucune. Elles ont une signature commune : quand tu demandes « qui décide ça, nommément », il y a un silence, puis un nom d’équipe, jamais un nom de personne.

Un organigramme peut être parfait et une organisation, incapable de décider. Parce qu’un organigramme distribue des périmètres, et un périmètre, ce n’est pas une responsabilité. C’est un mur. Chacun tient son mur admirablement. Le bâtiment, lui, attend toujours quelqu’un qui en réponde.

Ce que je fais tient souvent en peu de choses. Je remets un prénom là où il y avait un « on ». Ça déplaît, au début. Un nom, ça expose, et cette exposition, le process la protégeait. Puis ça soulage, parce que d’un coup les gens savent à qui parler, et les décisions arrêtent de tourner en rond.

Je te le dis comme je le pense : la plupart des organisations n’ont pas un problème de compétence. Elles ont un problème de prénom manquant.

Je vais te confier le vrai début de mon travail, celui dont je ne parle jamais en public. Avant de proposer quoi que ce soit, je passe quelques jours à écouter qui dit quoi quand une décision coince. Pas les organigrammes, pas les fiches de poste. Les phrases réelles. Qui dit on va voir, qui dit ce n’est pas moi, qui baisse les yeux quand on demande un nom. En quelques jours, la carte réelle de la responsabilité apparaît, et elle ne ressemble presque jamais à celle qui est affichée au mur. C’est cette carte-là que je corrige. Le reste, les outils, les rituels, vient après, et pèse beaucoup moins qu’on ne le croit.

Dans la tienne, si je te demandais là, maintenant, le nom de la personne qui répond de ton chantier le plus important, est-ce que tu aurais un prénom, ou est-ce que tu aurais un service ?

Je n’ai pas de méthode miracle à te vendre. J’ai une allergie, et une règle que je m’impose à moi avant de l’imposer à quiconque. Le reste, c’est du courage ordinaire : dire un nom à voix haute, et accepter que ce soit parfois le sien.

C’est peut-être ça, au fond, que je vends sans jamais l’écrire sur une plaquette : le droit de redemander un prénom quand tout le monde préférerait un « on ». Ce n’est confortable pour personne, ni pour eux, ni pour moi. Mais je n’ai jamais vu une organisation guérir en apprenant à mieux se cacher.

On se lit la semaine prochaine.

François

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