Il y a quelques mois, j’ai dîné seul à une place qui donnait sur la cuisine. Pas un choix, la seule table qui restait. J’ai passé le service à regarder le chef.
Il ne cuisinait pas. Je m’attendais à le voir cuisiner, et il ne cuisinait pas. Il était posté en bout de passe, à l’endroit où les assiettes sortent. Il regardait. Il touchait un bord d’assiette du doigt pour sentir la température. Il sentait une sauce sans la goûter. De temps en temps il disait un mot, un seul, et quelque chose changeait à trois mètres de lui, sur un poste qu’il n’avait pas touché.
À un moment une assiette est revenue. Il l’a regardée une seconde, il a dit quelque chose au cuisinier, calmement, et la suivante est partie juste. Il n’a pas pris la poêle. Il n’a pas refait le plat. Il a corrigé sans toucher.
J’ai pensé à un dirigeant que j’accompagnais à ce moment-là. Un homme brillant, qui n’aurait jamais laissé une assiette repartir sans l’avoir refaite lui-même. Et j’ai compris quelque chose que je vais essayer de vous raconter correctement, parce que je crois que c’est le cœur d’un travers que je vois partout.
Quand avez-vous pour la dernière fois corrigé sans toucher ?
On parle de compétence comme si c’était une seule chose. Il y en a trois, et elles ne vieillissent pas pareil.
Il y a savoir faire. Avoir tenu le poste, avoir eu la main dans le geste. Ça s’use vite. Le chef que je regardais ce soir-là ne snackerait plus un filet aussi bien que le gamin à sa droite, et il le sait très bien.
Il y a en avoir la maîtrise. La virtuosité, le geste qui tient à chaque service, à la trois-centième assiette comme à la première. Ça se perd encore plus vite, parce que ça ne tient que par la pratique quotidienne. Le chef l’a lâchée le jour où il a quitté les fourneaux.
Et il y a comprendre. Savoir ce qu’est un poisson juste cuit. Savoir pourquoi celui-là ne l’est pas. Savoir quoi dire pour que le prochain le soit. Ça, ça ne s’use pas. Une fois que c’est là, ça reste.
Diriger, c’est la troisième. Pas les deux premières. Auguste Escoffier l’avait déjà acté en 1903, dans Le Guide culinaire, en codifiant la brigade : un chef qui a tout appris, qui ne tient plus aucun poste, et qui dirige le service en écoutant l’ensemble. Le geste, il l’a abandonné. L’oreille, il l’a gardée.
Le dirigeant que j’accompagnais confondait les trois. Il croyait qu’il lui fallait la maîtrise pour avoir le droit de décider. Il lui fallait la compréhension. Ce n’est pas la même exigence, et surtout ce n’est pas le même temps à y mettre.
Et vous, lequel des trois cherchez-vous quand vous vous dites que vous ne maîtrisez pas assez un sujet pour le trancher ?
Je vais vous raconter un cas, anonymisé, parce qu’il revient sous mille formes.
Une direction très intelligente. Des gens formés dans les meilleures écoles, qui avaient passé toute une carrière dans le même monde, la même culture. Une culture où le chef savait, par principe. Où ne pas comprendre un sujet n’était pas une lacune à combler, c’était le signe que le sujet était mauvais.
Ça donnait des réflexes. S’ils ne comprenaient pas un projet, le projet était suspect, pas leur lecture. S’ils ne savaient pas faire une chose, c’est que les autres ne savaient pas non plus, puisqu’eux étaient les meilleurs, par construction. Et s’ils ne maîtrisaient pas un outil, l’outil était mal conçu. J’ai vu des tableurs sans macro tenir lieu de comptabilité, de suivi de projet, de tout. Le tableur fait tout, paraît-il, quand on a décidé qu’on n’apprendrait pas autre chose.
Le problème n’était pas l’intelligence. Elle était réelle, parfois écrasante. C’était la croyance accrochée derrière : comprendre vaudrait maîtriser, et maîtriser vaudrait tout contrôler.
Une cuisine tenue comme ça, le chef est sur tous les postes en même temps. Il goûte tout, il reprend tout, il refait tout. Et le service ralentit, parce que tout remonte à lui et qu’il ne peut pas être à cinq feux à la fois. Les gens autour attendent. Ils ne décident plus rien sans validation. Ils ont compris que leur travail serait repris de toute façon, alors ils lèvent le pied. Ce n’est pas de la paresse. C’est de l’économie.
Le plus dur, dans ces missions, ce n’est jamais de trouver le problème technique. C’est de faire admettre une phrase simple à un dirigeant brillant : votre équipe ne manque pas de compétence, elle manque d’air.
Combien de décisions, chez vous, attendent une validation qui n’arrive pas ?
Je voudrais vous décrire un instant précis, parce que c’est le plus intéressant et qu’on n’en parle jamais.
Il y a un moment, dans ces accompagnements, où le dirigeant lâche. Pas un grand moment. Pas une révélation avec de la musique. Souvent c’est minuscule. Un jour, en réunion, un de ses gens propose une décision technique, et au lieu de la reprendre, le dirigeant pose une question. Une vraie. Pas une question piège pour montrer qu’il a vu la faille. Une question pour comprendre l’arbitrage.
Et là, dans la pièce, il se passe quelque chose que j’ai appris à guetter. Un silence très court. Les gens autour de la table ne savent pas tout de suite quoi en faire. Parce que d’habitude, à ce stade, le patron tranchait dans le geste, ou reprenait le dossier. Là il écoute. Et celui qui a proposé se redresse un peu. Il répond mieux qu’il n’aurait répondu à une objection. Parce qu’on ne lui demande pas de se défendre. On lui demande d’expliquer.
C’est tout. Ça dure dix secondes. Mais à partir de ce moment-là, la cuisine recommence à envoyer. Pas parce que le chef a appris un nouveau poste. Parce qu’il a recommencé à écouter le service au lieu de mettre les mains dedans.
Je ne sais pas toujours expliquer pourquoi ça bascule ce jour-là et pas trois semaines avant. Je crois que ça tient à un truc bête : à un moment, le dirigeant est trop fatigué pour tout reprendre, et il découvre par accident que ça marche mieux quand il ne reprend pas. La fatigue fait le travail que l’argument n’avait pas fait.
Quel serait le coût, pour vous, de poser une question là où d’habitude vous reprenez le dossier ?
Je n’ai pas de méthode en dix points à vous vendre, et ce n’est pas l’endroit pour ça.
Mais il y a une bascule qui tient en une phrase. Vous n’avez pas à savoir faire pour décider. Vous avez à comprendre pour décider. Et comprendre, ça s’installe, sans devenir technicien, sans apprendre quinze métiers que vous n’aurez de toute façon jamais le temps de tenir.
Le chef que je regardais ce soir-là n’avait pas la meilleure main de sa brigade. Il avait la meilleure oreille. Il entendait le service entier pendant que chacun entendait son poste. C’est ça, son métier. Ce n’est pas un métier diminué. C’est un autre métier, et c’est le seul qui ne peut pas être délégué.
Le dirigeant que j’accompagnais a fini par l’entendre. Pas en un jour. Mais il a fini par corriger sans toucher. Et son équipe a recommencé à respirer.
Je repense souvent à cette assiette repartie juste, après un seul mot du chef. C’est l’image la plus exacte que j’aie de ce qu’on devrait attendre d’un patron. Pas qu’il sache tout refaire. Qu’il sache reconnaître ce qui sonne juste, et le dire assez tôt pour que ça change quelque chose.
À bientôt,
François
Aucun post

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.