Je n’ai plus joué de piano depuis longtemps.
Pas parce que j’ai oublié. Pas parce que je n’aime plus la musique. Parce que quelque chose s’est verrouillé. Le geste s’est coupé. La grille de lecture est restée.
Cette lettre raconte ce verrou et ce qu’il m’a fait comprendre. Je ne l’ai dit nulle part ailleurs dans le cycle. Pas dans les posts, pas dans le blog, pas dans l’article long. Ici, j’ai le droit de le dire. Vous êtes peu, vous êtes abonnés, je vous le dois.
J’ai fait du piano à un haut niveau au conservatoire. Pas une pratique d’amateur. Une pratique sérieuse, encadrée, exigeante, avec ce que ça suppose d’heures quotidiennes, de gammes, d’arpèges, de morceaux travaillés mesure par mesure pendant des semaines.
Le conservatoire vous apprend deux choses en parallèle. La technique du geste, qui est immense et qui consomme la plus grande partie du temps. Et le solfège, qui est la lecture de la musique sans la pratique de la musique. On vous fait lire des partitions, on vous fait entendre des intervalles, on vous fait identifier des accords. Sans toucher au piano. À l’oreille seule, puis à l’œil.
Beaucoup d’élèves détestent le solfège. Ils veulent jouer. Le solfège leur paraît être du temps pris à la pratique. Moi je n’ai jamais détesté. Je sentais quelque chose dans cette discipline qui n’avait pas d’équivalent dans le geste. Une autre porte d’entrée vers la musique. Une porte qui ne passait pas par les mains.
Je n’aurais pas su le formuler à dix-sept ans. Aujourd’hui je sais : le solfège, c’est l’entraînement à l’audiation. Edwin Gordon, le théoricien américain de la cognition musicale, l’a écrit dans *Learning Sequences in Music* (1980). Audiation : la capacité à entendre intérieurement la musique sans qu’elle soit physiquement jouée. Le solfège, c’est l’école de cette capacité.
Question pour vous : avez-vous eu, dans votre vie, une discipline qui vous entraînait à lire ce que vous ne pratiquiez pas ?
J’ai passé le Bac avec l’option musique. Une option qui consistait, pour partie, à analyser des œuvres à l’oral. On vous mettait devant un extrait sonore. Vous l’écoutiez deux ou trois fois. Vous le commentiez. Vous le situiez. Vous expliquiez la mécanique de ce que vous veniez d’entendre.
Personne ne vous demandait de jouer le morceau. Personne ne vous demandait d’être capable de l’interpréter. On vous demandait de l’entendre, et de dire ce que vous entendiez.
J’ai compris à ce moment-là que la capacité à analyser une œuvre n’avait pas grand-chose à voir avec la capacité à la jouer. Il y avait des pianistes virtuoses dans la salle qui passaient l’option et qui étaient incapables de dire un mot intéressant sur un mouvement de Brahms qu’on leur passait. Et il y avait des candidats moins techniques qui voyaient la structure du morceau en deux écoutes.
L’option musique au Bac m’a appris une chose que je n’ai vraiment intégrée que beaucoup plus tard, dans ma vie professionnelle. La pratique et la lecture sont deux disciplines distinctes. Une compétence ne préfigure pas l’autre. Un excellent praticien peut être un piètre lecteur. Un bon lecteur peut être un praticien moyen. Les deux capacités ne s’invoquent pas dans le même mouvement.
Question pour vous : avez-vous, dans votre équipe, des praticiens excellents qui sont des lecteurs faibles ? Et l’inverse ?
J’ai aussi chanté dans la chorale du lycée. Pas comme soliste. Comme voix médiane. Pendant trois ans.
La chorale, c’est l’apprentissage de l’écoute collective. Vous ne pouvez pas chanter votre partie correctement si vous n’entendez pas ce que les autres font autour de vous. La voix médiane, en particulier, est exposée des deux côtés : les sopranes au-dessus, les basses en-dessous. Si vous chantez votre note juste mais que vous ne tenez pas compte du fait que la basse a glissé d’un demi-ton, vous entendez bien que ça ne marche pas, et pourtant vous chantez parfaitement votre partie.
Cette expérience m’a beaucoup marqué. Plus que le piano. Plus que le solfège. Parce qu’elle posait une vérité difficile : votre justesse personnelle ne suffit pas si vous n’écoutez pas l’ensemble. Et l’écoute de l’ensemble, ce n’est pas une compétence supplémentaire, c’est la condition pour que votre justesse personnelle ait un sens.
C’est exactement ce qui se passe dans une équipe de direction. Un membre du comex peut être excellent dans son périmètre et catastrophique dans l’ensemble. Pas parce qu’il n’est pas compétent, parce qu’il n’écoute pas ce que sa fonction produit comme dissonance avec les autres fonctions. La justesse personnelle ne suffit pas.
Question pour vous : qui dans votre comex chante juste mais sans écouter les autres ?
À un moment de ma vie, j’ai cessé de jouer. Pas par choix conscient. Par accumulation. Le temps a manqué, puis a manqué encore, puis le geste a commencé à se raidir. Quand j’ai voulu y revenir, le geste n’était plus accessible. La mémoire musculaire s’était délitée. Les doigts ne suivaient plus. Le mouvement qui me semblait simple à dix-huit ans était devenu impossible à reconstruire à trente.
Le lock est arrivé sans préavis. Et il est resté.
J’ai longtemps cru que c’était une perte. Une compétence amputée. Quelque chose à regretter. Puis j’ai compris, lentement, que ce n’était pas exactement une perte.
La grille de lecture, elle, était restée. Intacte. Je pouvais toujours entendre une dissonance dans un disque. Je pouvais toujours suivre une partition. Je pouvais toujours analyser une œuvre en l’écoutant. Tout ce que le solfège, l’option musique au Bac, et la chorale m’avaient appris était encore là. Vivant.
C’est le geste qui était parti.
L’audiation, dans le vocabulaire de Gordon, avait survécu à la pratique.
Je me suis demandé, pendant plusieurs années, si cette dissociation avait un sens au-delà de mon cas personnel. Si elle était une donnée intéressante, ou juste une frustration intime. La réponse m’est venue par mon travail, pas par la musique.
Je ne suis pas chef d’orchestre. Je ne dirige aucun ensemble musical. Je n’ai pas, dans ma biographie, la position du chef. J’ai été élève. J’ai été choriste. J’ai été candidat à un examen d’analyse. Toujours du côté de celui qui apprend à écouter, jamais du côté de celui qui dirige.
Mais le lock m’a appris quelque chose qui ressemble à ce que doit savoir un chef. Quand vous ne pouvez plus jouer, la seule chose qui vous reste pour penser la musique, c’est l’audiation. Et cette audiation devient soudain centrale, parce qu’elle est la seule. Vous ne pouvez plus tester en jouant. Vous ne pouvez plus vérifier en vous mettant au clavier. Vous ne pouvez qu’écouter. Et à force d’écouter, sans le secours du geste, l’oreille s’affine.
Je ne suis pas en train de dire que le lock est un cadeau. Ce n’en est pas un. Je préférerais sincèrement pouvoir jouer encore. Je n’éprouve aucun romantisme pour cette amputation.
Mais le lock a eu un effet collatéral que je n’attendais pas. Il m’a fait comprendre, de l’intérieur, ce que signifie être dans la position de quelqu’un qui ne pratique plus mais qui entend encore. Et cette position, c’est précisément celle d’un dirigeant non-tech face à son système d’information. C’est aussi celle d’un dirigeant qui a fait, il y a vingt ans, un peu de code, et qui aujourd’hui ne pourrait plus en écrire une ligne sans aide. Beaucoup de CEO et de DG sont dans cette situation. Ils ont touché à la tech jadis, dans une vie antérieure, et le geste s’est verrouillé. Ils s’en sentent coupés. Ils se croient disqualifiés.
Ils ne le sont pas.
Le lock du geste ne touche pas la grille de lecture. Si vous avez développé, à un moment, une capacité à entendre comment un système devrait fonctionner, cette capacité ne s’évapore pas avec l’arrêt de la pratique. Elle reste. Elle peut même devenir plus pure, parce qu’elle n’est plus parasitée par la tentation de mettre les mains dedans pour vérifier.
Ce que je dis aux dirigeants que j’accompagne, et que je n’ai jamais aussi clairement dit que dans cette lettre, c’est ceci : vous n’avez pas besoin de récupérer le geste. Vous avez besoin de réveiller l’audiation. Et l’audiation, contrairement au geste, ne se perd pas avec l’âge ni avec l’arrêt de la pratique. Elle se cultive autrement, par l’écoute, par la fréquentation de techniciens sérieux, par le travail patient avec quelqu’un qui sait ce qu’il faut entendre.
Cette personne n’est pas obligée d’être moi. Ce n’est même pas l’objet de cette lettre. Mais le mécanisme, lui, n’est pas négociable. Tant qu’on cherche à récupérer le geste, on ne réveille pas l’audiation. Tant qu’on cherche à apprendre le violoncelle, on ne devient pas chef.
Le lock m’a forcé à arrêter de courir après le geste. La grille de lecture est restée. Le silence du clavier ne m’a pas rendu sourd.
J’ai eu de la chance de le découvrir tôt. La plupart des dirigeants non-tech mettent des années à arrêter de courir après le code. Certains ne s’arrêtent jamais. Ils passent leur vie de CEO à essayer d’apprendre à jouer du violoncelle, et finissent par diriger une organisation qui n’a jamais entendu un chef.
Si cette lettre vous touche, c’est probablement que vous êtes vous-même dans une forme de lock. Pas musical, peut-être. Tech, peut-être. Ou autre. Quelque chose que vous avez su faire et que vous ne pouvez plus faire. Une compétence dont vous avez gardé l’oreille mais perdu la main.
Bonne nouvelle : ce n’est pas la fin. C’est la condition.
À mercredi prochain.
François
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