Le 1er novembre 1911, le pilote italien Giulio Gavotti, qui vient tout juste de célébrer son vingt-neuvième anniversaire, prend les commandes de son aéroplane Etrich Taube pour une opération en Libye : “J’ai décidé d’essayer aujourd’hui de larguer des bombes de l’aéroplane. Personne n’a jamais tenté une chose de ce genre et si je réussis, je serai heureux d’être le premier1”. Taube veut dire “pigeon” en allemand, et le monoplan de Gavotti a effectivement la forme d’un pigeon avec ses ailes recourbées. C’est à bord de ce pigeon mécanique, un peu ridicule aujourd’hui, qu’il a été dépêché en Libye.
Les Italiens ont déclaré la guerre à l’Empire Ottoman depuis le 29 septembre, espérant, entre autres, prendre possession de Tripoli qu’ils revendiquent depuis le Congrès de Berlin de 1878. Gavotti emporte avec lui quatre grenades à fragmentation dans sa trousse de toilette. “Il décrit un long virage au-dessus de la mer avant de mettre le cap sur la petite oasis d’Aïn Zara, à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Tripoli, où il avait remarqué un attroupement de combattants arabes lors d’un précédent vol de reconnaissance”. Il arme une de ses grenades d’une seule main puis la lance depuis 700 m d’altitude sur les forces de la Sublime Porte, sans faire de victime. Il se dirige ensuite vers la ville de Tadjourah, où il lance les trois autres grenades, sans non plus faire de victime.
Cet épisode que Thomas Hippler relate dans son livre Le Gouvernement du ciel (2014), témoigne du franchissement d’une limite jusque-là posée aux opérations aériennes. Depuis les conférences de 1899 et de 1907 pour la délimitation juridique des attaques aériennes, le bombardement à bord de ballons dirigeables ou de “moyens analogues” est proscrit par le droit international. Devant le scandale, les Italiens vont argumenter qu’un aéroplane n’est pas un dirigeable et que son emploi entre dans la catégorie du jus in bello, du droit de la guerre. Ce faisant, ils initient une forme de guerre jusque-là inédite. Comme l’explique Hippler, “l’oasis constitue aussi un système social et économique. Toute la nouveauté est là : en larguant une bombe sur Aïn Zara, Giulio Gavotti ne s’est pas contenté de frapper une cible, il a en toute rigueur constitué un nouveau type de cible”. L’aéroplane permet désormais de frapper, au-delà de la ligne de front, la structure sociale et logistique de l’ennemi. Cette donnée préfigure ce qui deviendra la “guerre totale” du vingtième siècle.
Depuis le 28 février dernier, les forces israéliennes et américaines ont lancé une guerre aérienne contre l’Iran. Les objectifs de cette campagne sont loin d’être clairs. Depuis le 28 décembre dernier, une partie de la population iranienne manifestait pour dénoncer le pouvoir en place. Ce mélange de colère populaire contre l’augmentation du coût de la vie, d’écœurement généralisé face à la révolution islamique et d’influence étrangère (la CIA et le Mossad étant un peu partout impliqués dans cette histoire), a pu laisser croire que le régime iranien était sur le point de tomber. L’idée est donc venue aux autocrates de Washington et de Tel Aviv de lancer, du haut des airs, une opération de changement de régime avec en réserve toute une série de prétextes.
La volonté de projeter la puissance impériale sans impliquer les fameuses boots on the ground — qui font l’objet de nombreuses discussions médiatiques ces jours-ci — ne date pas d’hier. Les puissances coloniales européennes et américaines ont depuis longtemps usé de la “politique de la canonnière”, qui consistait à déplacer des navires de guerre vers les côtes étrangères afin d’intimider, de menacer ou de soumettre. C’est ce que feront les Français, par exemple, sur la côte de Barbarie en 1815 ou les Anglais lors des Guerres de l’Opium.
Comme le montre l’exemple de Gavotti, la puissance aérienne permet d’amener cette domination technologique un cran plus loin, en ne visant pas seulement les infrastructures côtières — tout de même fondamentales pour l’accès à l’archipel économique mondial —, mais en permettant également de projeter cette puissance à l’intérieur des terres. Cette capacité de viser l’hinterland touche à la nature même des nations, à la capacité des êtres humains de s’organiser économiquement et socialement.
Pourquoi les âmes célestes ont-elles tant de colère ? Ce vers du prologue de L’Énéide montre l’impuissance du héros, Énée, face à la colère divine, mais il témoigne aussi d’un univers symbolique qui sépare la terre des hommes du monde des cieux. Pendant longtemps, les êtres humains ont cherché ce pont entre le ciel et la terre, que ce soit les Romains qui tentaient de lire leur avenir dans le vol des oiseaux ou les habitants de Rapa Nui avec leur culte de l’homme-oiseau, incarnation terrestre de Make-Make, la divinité créatrice du monde. L’imaginaire chrétien sera, lui aussi, influencé par cette division symbolique entre le Royaume des Cieux et nos existences terrestres. La guerre aérienne n’est pas seulement une innovation technologique du 20e siècle, c’est une transgression de l’ordre symbolique, une incarnation humaine de ce qui était auparavant réservé à la colère divine.
C’est sans doute ce qui explique la répulsion initiale face à cette forme de guerre. Dans The War In The Air (1908), l’écrivain britannique H. G. Wells préfigure un monde où des ballons dirigeables iraient jusqu’à bombarder Londres et New York : “Et maintenant, écrit Wells, l’édifice de la civilisation vacillait, se brisait et s’effondrait pour être jeté en pièces dans la fournaise de la guerre”. Chez l’écrivain de science-fiction, c’est un véritable dies irae qui est déclenché par la guerre aérienne, le dernier renversement qui mène à la fin du monde, mais on s’inquiète principalement de l’inversion d’une guerre qui doit être menée du centre vers les périphéries, et pas l’inverse.
Ces fins du monde auront lieu à plusieurs reprises. Des bombardements aux frontières des Empires sur les peuples coloniaux, les puissances européennes passeront rapidement aux attaques aériennes de 1914-1918. Les Zeppelins feront bien quelques milliers de victimes, mais la technologie de la Première Guerre mondiale ne va pas encore très loin en matière de guerre céleste. La grande innovation technique de ce conflit sera surtout dans sa manière de mettre en récit le conflit aérien. Alors qu’une partie considérable de la population répugne à l’emploi de ces méthodes aveugles, barbares et déloyales, la propagande travaille à donner un aspect chevaleresque au combat aérien, mettant en scène les “as” de l’aviation et leurs méthodes de gentlemen, portant leur veste de cuir, une écharpe de laine et une lettre de leur bien-aimée pour les tenir au chaud.
Cette vision romantique de la guerre aérienne se prolonge jusqu’à aujourd’hui, du Baron von Richthofen jusqu’à Top Gun. Comme le remarquait toutefois WG Sebald dans Guerre aérienne et littérature, l’imaginaire des bombardements, du point de vue de ceux et celles qui ont reçu les bombes, souffre d’un grave déficit de représentations2. Même Victor Klemperer, témoin direct du raid sur Dresden, n’évoque dans son journal les journées du bombardement que de manière évasive3. Il s’est créé, après la guerre, une sorte de chape de silence où les images de la guerre aérienne ne parviennent que par bribes.
L’Opération Gomorrhe, planifiée par Sir Arthur “Bomber” Harris, visait, par exemple, à détruire les immeubles du centre de Hambourg avec des explosifs pour ensuite lâcher des engins incendiaires dans la structure éventrée des bâtiments de manière à créer une tempête de feu, qui tuera plus de 45 000 personnes. Il ne reste de cet événement que les récits épars de civils pris au piège dans le bitume fondu, des cris de familles, prisonnières des décombres, cuisant dans les caves où elles s’étaient réfugiées, de bébés arrachés des bras de leur mère par l’ouragan de feu, des corps enflammés qui se jetaient dans l’Elbe pour tenter d’éteindre le phosphore qui reprenait aussitôt en flammes au contact de l’air… mais la littérature, le cinéma, l’art, remarque Sebald, restent interdits devant ce drame incommensurable, incapables de représenter une telle horreur, préférant oublier, préférant, pour l’Allemagne, penser à la “reconstruction”. C’est pour cette raison qu’il existe assez peu de représentations du dessous des guerres aériennes. Vous aurez bien, ici et là, Guernica, cette petite fille brûlée au Sud-Vietnam, mais l’opération Rolling Thunder, par exemple, avec ses 50 000 morts n’a laissé que des images éparses, et souvent de la perspective de ceux qui bombardent.
La propagande, de son côté, s’efforce encore et toujours de nous montrer la finesse du bombardement aérien, sa précision. C’est une constante depuis Desert Storm, mais les Américains nous ont habitués à ces images électroniques bien nettes du missile qui touche sa cible, touchant tantôt un site d’enrichissement de l’uranium, tantôt un centre d’entraînement des Gardiens de la Révolution… C’est un autre chapitre de cette longue histoire de la guerre chevaleresque, d’une guerre propre et sans victimes, qui permet de faire plier l’ennemi sous la toute-puissance aérienne. Ce récit prend toutefois l’eau avec la Guerre d’Iran. L’édifice impérial soigneusement mis en place par les navires de guerre du 19e siècle et perpétué ensuite jusque dans l’hinterland par les forces aériennes, fait face aujourd’hui à la nouvelle réalité des drones bon marché. Même les Houthis, cet amalgame de révoltés du Yémen, parvient à envoyer de temps à autre un missile vers Israël.
Comme l’écrivait ironiquement The Economist, malgré les prétentions de l’administration américaine d’avoir détruit “100% des défenses iraniennes”, le 0% qui reste parvient tout de même à paralyser l’économie mondiale. Les menaces qui pèsent sur le détroit d’Ormuz sont parvenues à limiter sévèrement le trafic pétrolier et gazier du Golfe, dont dépendent les marchés européen et asiatique. Pire encore, les hausses des prix auxquelles nous assistons maintenant ne sont encore que spéculatives. Le pétrole raffiné ayant été acheté depuis plusieurs mois avant la guerre, le véritable choc pétrolier ne s’est pas encore fait sentir. Les dommages sur les terminaux gaziers du Qatar, par exemple, ne seront sans doute pas réparés d’ici la fin de la décennie. Nous n’avons, en somme, encore rien vu. Ils entravent aujourd’hui son économie périphérique, mais viendra bien un jour où les drones toucheront aussi le cœur de l’Empire.
La guerre aérienne est souvent une guerre pure, au sens où ses ambitions stratégiques sont parfois discutables. Le bombardement des villes allemandes par les forces alliées aura bel et bien détruit des cités entières et coûté des centaines de milliers de vies humaines, sans compter les pilotes et les aéronefs perdus, mais son impact stratégique sur le conflit européen aura été assez marginal. Pourquoi consacrer autant de ressources à une guerre, si elle est inutile ? Se poser cette question, c’est mal comprendre l’être humain et son rapport à la violence et à l’humiliation. Les raids sur Coventry et Londres par les avions allemands auront sans doute joué beaucoup plus dans la psyché britannique et son désir de vengeance que n’importe quelle ambition stratégique. C’est un même esprit de vengeance qui a provoqué le massacre du peuple de Gaza par les Israéliens.
Mais les Américains n’ont pas les mêmes rancunes envers les Iraniens. Pourquoi alors consacrer environ 2 milliards de dollars US par jour à une guerre qui ne sert que de défouloir ? C’est peut-être là où la folie du trumpisme se rapproche le plus de celle des nazis et de leur “Guerre totale”. La logique de la force, propre au régime trumpiste, finit par se justifier d’elle-même et par vouloir se projeter sur le Venezuela, sur l’Iran, bientôt sur Cuba… Le problème c’est que cette force montre ses failles en voulant s’affirmer. Les Américains ont pu gouverner par le ciel au 20e siècle : en Irak, en Yougoslavie, mais les guerres du ciel ne peuvent encore rien contre la guerre asymétrique ou les escadrilles de missiles et de drones. Peu importe comment se termine cette guerre, la pourriture a déjà atteint la charpente de l’Empire.
Thomas Hippler, Le Gouvernement du ciel. Une histoire globale des bombardements aériens, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2014, p. 7. [lien]
W. G. Sebald, Luftkrieg und Literatur. Mit einem Essay zu Alfred Andersch, München/Wien, Carl Hanser, 1999.
Victor Klemperer, Ich will Zeugnis ablegen bis zum letzten, Tagebücher 1945, Aufbau Taschenbuch Verlag, Berlin, 1995, p. 31-42.
Aucun post

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.