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Des nouvelles du Père Duchesne · Apr 16, 2026

Arrêtez de chercher, le capitalisme est déjà une conspiration

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Père Duchesne · Des nouvelles du Père Duchesne

Leon Golub et Nancy Spero, “They Will Torture You, My Friend”, Conspiracy: The Artist as Witness, New York, Center for Constitutional Rights, 1971.

Le violent incendie qui a détruit l’entrepôt de papier Kimberly-Clark dans la ville d’Ontario en Californie le 7 avril dernier est le sujet de bien des discussions sur Internet. L’accusé Chamel Abdulkarim, 29 ans, aurait publié une vidéo de son geste sur les réseaux sociaux dans laquelle il s’écrie “tout ce que vous aviez à faire c’était de nous payer assez pour vivre”. Pendant qu’il crie, les rouleaux de papier de toilette s’enflamment dans ce qu’on imagine être le brasier qui aurait causé plus de 600 millions de dollars en dommages, d’après les chiffres (sans doute exagérés) fournis aux médias par l’entreprise.

Sitôt l’incendie allumé, les réseaux se sont enflammés pour cet émule auto-proclamé de Luigi Mangione. Le lendemain, un incendie dans un entrepôt Amazon en Ohio a laissé planer le spectre d’une épidémie pyromane chez les travailleurs sous-payés des entrepôts. Plusieurs internautes ont d’ailleurs protesté devant le manque de couverture des médias. Quelques heures plus tard, la presse locale révélerait cependant que des panneaux solaires défectueux seraient à l’origine de l’incendie. Cela n’a pas empêché la machine à rumeurs de rouler à plein régime. D’autres images de feux sans rapport censés montrer une vague d’incendies révolutionnaires circulent encore à ce jour sur les réseaux avec une idée lourde derrière : on ne nous dit pas tout.

Je vous parle de tout ça parce que j’ai eu toutes les misères du monde à démêler le vrai du faux dans cette histoire et à me dépêtrer dans l’enchevêtrement d’omissions, d’inventions et de rumeurs, si bien que j’ai dû me rendre à l’évidence : nous sommes passés dans un univers de médiations impossibles. La réalité, soumise à des forces contraires qui tentent de la tordre dans tous les sens, semble plus que jamais inaccessible sans travail d’analyse. Force est de le constater, l’adage à la base de la logique conspirationniste — faire ses propres recherches — est désormais au centre de nos vies.

Du côté des grands médias américains, la couverture de l’incendie d’Ontario en Californie s’est limitée à des entrefilets. Le New York Times y a consacré quelques brèves, tandis que le Washington Post — dont le slogan, il n’y a pas si longtemps, était “democracy dies in darkness” — n’en a pas pipé mot. Le problème, avec le conspirationnisme, c’est qu’il est souvent fondé. Un journal comme le Washington Post, propriété du baron d’Amazon Jeff Bezos, n’a pas intérêt à ce que des travailleurs d’entrepôts reprennent l’idée d’y mettre le feu.

Vous connaissez peut-être cette vieille blague soviétique où Khrouchtchev et Kennedy participent à une course. Khrouchtchev, un peu plus vieux, tire de la patte, et c’est Kennedy qui l’emporte. La Pravda diffuse alors l’information : “Khrouchtchev brillant deuxième, Kennedy avant-dernier.” L’humour noir dit l’opacité de l’information et la nécessité de lire entre les lignes pour entrevoir la réalité. Ne pas croire ce qui est écrit dans le journal est une exigence critique élémentaire en Russie, depuis l’époque tsariste jusqu’à aujourd’hui. Les Occidentaux, de leur côté, ont eu tendance à faire davantage confiance à leurs élites au cours du XXe siècle, mais la récente vague conspirationniste d’incendies soi-disant criminels est un autre exemple de l’érosion de cette confiance.

Les conspirationnistes de gauche ont toujours existé, mais ils étaient davantage représentés dans les franges extrêmes, entre autres chez les apologistes du “socialisme réellement existant” (soit des régimes comme la Chine ou la Corée du Nord). Malgré ce fond stalinien, la gauche “tankie” a parfois eu raison dans sa critique de l’OTAN, des médias et d’Israël. D’ailleurs, un des représentants de cette frange, Gabriel Rockhill, vient de faire paraître Who Paid The Pipers Of Western Marxism?, un ouvrage qui crée quelques remous dans les milieux de gauche américains.

La thèse de Rockhill, conspirationniste à souhait, est que la CIA a été largement impliquée dans le financement et la diffusion des idées de la New Left et de l’École de Francfort, ce qu’on appelle généralement la tradition “marxiste occidentale” (par opposition au “socialisme réellement existant” des Chinois ou de l’URSS). Comme le rappelaient Matt McManus et Ben Burgis dans une récente analyse de l’ouvrage, Rockhill est connu pour ses saillies à l’encontre de différentes figures de gauche. Il a, par exemple, accusé Slavoj Zizek d’être le “bouffon du capital” en se basant sur un amalgame douteux de citations tronquées.

Son dernier opus suit la même tendance. Par une agglomération d’anecdotes, d’éléments partiellement rapportés et d’insinuations, il en arrive à prétendre que toute la gauche intellectuelle, d’Adorno à James C. Scott en passant par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, a trempé dans une vaste conspiration visant à abandonner la lutte des classes pour épouser le marxisme culturel. Je ne vous suggère pas de lire le livre de Rockhill. L’homme est tout à fait imbu de lui-même et il se présente comme le seul à avoir compris quelque chose. D’ailleurs, le récit de son illumination a de quoi faire sourire:

Il m’a fallu plus d’une décennie d’études et d’enseignement à Paris et près de deux décennies de militantisme pour comprendre. Après avoir fait mes propres recherches sur l’histoire du marxisme anti-impérialiste et du mouvement socialiste mondial, j’ai commencé à voir le système de production du savoir pour ce qu’il était.

Attention, le camarade Rockhill a fait ses propres recherches… On peut bien rire de cet énergumène, mais les fous, comme les girouettes, ont toujours eu pour vertu de nous donner le sens du vent. Pas besoin de creuser bien loin pour trouver la “conspiration” derrière la théorie critique. En s’intéressant aux phénomènes culturels (la fameuse “superstructure” idéologique), trois générations d’universitaires ont pu faire leur pain et leur beurre de recherches qui les avantageaient sur bien des plans. Pas besoin de se salir, de retourner en usine, d’organiser des grèves ou de lire le Capital de Marx passé le chapitre 1. C’était le marxisme sans la lutte, une version pas mal plus pratique pour des bons bourgeois subventionnés.

Hubert Aquin, dans son fameux texte La Fatigue culturelle du Canada français, observait le même paradoxe au Québec avec le financement des artistes indépendantistes par le gouvernement fédéral. Financer ses ennemis pour les domestiquer est une tactique élémentaire de tous les empires. C’est pour la même raison que Ford commandait ses fresques à Diego Rivera. Que les universités américaines, à travers des fondations et des financements publics, aient voulu encourager la gauche BCBG va de soi. Vous n’avez jamais besoin d’aller loin pour trouver la conspiration : elle est devant vous.

C’est ce qui m’impressionne toujours dans des épisodes comme celui de la soi-disant vague d’incendies. Les conditions des travailleurs d’entrepôts sont connues, les intérêts des géants comme Amazon aussi. Toute l’économie occidentale contemporaine tient à ces réseaux de distribution. Le rôle des médias américains dans le maintien de l’ordre capitaliste n’est pas un mystère non plus. C’est comme avec Epstein et son réseau d’influences. Tout est au grand jour, mais il faudrait gratter encore pour trouver, à droite les Francs Maçons, le Dalaï Lama ou les hommes reptiles, à gauche le lobby juif, les Saoudiens et les frères Koch. Il y a quelque chose de désespéré dans la volonté de creuser pour découvrir les mystères cachés derrière les nouvelles. Tout est pourtant ouvert dans les manipulations, les orientations et les ruses du pouvoir. La conspiration existe bel et bien entre les médias, le capital et les empires, mais vous êtes un peu con si vous pensez qu’on prend encore la peine de vous la cacher.

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