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Des nouvelles du Père Duchesne · Apr 23, 2026

Deux ibis pour la modernité tardive

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Père Duchesne · Des nouvelles du Père Duchesne

Comme chaque printemps, je guette le retour des oiseaux. Je révise mes notes, me repasse des enregistrements pour me refaire l’oreille. Je me fais des itinéraires. Ça change de l’actualité, de Trump, de la CAQ, de la fin de la démocratie libérale, de l’IA, de Palantir, de la guerre… Le temps a été froid la semaine dernière, et les migrations ont bougé somme toute tranquillement. Je guette le radar qui annonce les envolées de la veille. Il faut attendre le vent du Sud-Ouest, qui nous amène les passereaux durant leur migration nocturne. On les retrouve au matin égarés dans les ruelles ou les parcs de Montréal.

Je suis tombé sur un bruant fauve, vendredi dernier, dans la friche derrière le cégep, où je me promène le plus souvent possible avec mes jumelles au cou, histoire d’avoir l’air du prof fou qui se cache dans les bosquets. Je vous ai déjà parlé du bruant fauve. C’est un oiseau qui n’est pas rare, mais qu’on voit peu à Montréal parce qu’il ne reste habituellement que quelques jours parmi nous avant de rejoindre la forêt boréale. Il y a les oiseaux qui reviennent, mais il y aussi des égarés. J’ai raté de peu un rarissime ibis blanc, qui a été vu à Saint-Blaise dans un champ inondé près du Richelieu. J’y étais quelques heures plus tôt pour voir deux ibis falcinelles, eux aussi assez rares sous nos latitudes.

L’ibis falcinelle, avec sa gueule de hiéroglyphe, est un oiseau qu’on n’imagine pas vraiment dans un champ de Saint-Blaise-sur-le-Richelieu. Originaire d’Afrique, il aurait migré en Amérique au 19e siècle, où il s’est surtout établi dans les Caraïbes et en Floride. C’est une espèce apparentée à l’ibis sacré, qui vivait autrefois en Égypte. Ce jour-là, j’y étais justement avec Celia, dont le père est Égyptien. “L’ibis me rappelle ma grand-mère”, qu’elle me disait. En Égypte ancienne, cet oiseau était donné en offrande au dieu Thot, le scribe à tête d’ibis, gardien du savoir et de la raison. Les archéologues ont retrouvé les restes momifiés de centaines de ces oiseaux dans les tombes égyptiennes.

Je me souviens d’une ornithologue qui me racontait que son père, avant de mourir, lui avait dit : “Pense à moi chaque fois que les merles recommenceront à chanter”. Les oiseaux sont une des rares figures de la récurrence dans un monde où tout est condamné à disparaître. Pour d’autres c’est le sport, les fêtes, les astres… Ce qui revient nous ramène à ce qui n’est plus. Chaque année, c’est la même chose : je peux compter sur le moucherolle phébi pour revenir s’installer près du pont au Parc de la Frayère à Boucherville, sur les juncos ardoisés qui lancent leurs trilles dans les plates-bandes du Jardin Botanique ou sur les roitelets à couronne rubis pour chanter dans les arbres de Montréal. J’imagine que c’est ce que les ornithologues cherchent dans le suivi des migrations : assister, enfin, au retour de quelqu’un.

Dans The Future of Nostalgia (2001), la théoricienne de la culture Svetlana Boym s’intéresse à la manière dont la nostalgie, avec la modernité, est devenue l’une des émotions fondamentales de la condition humaine. Le mot “nostalgie” a été inventé par le médecin alsacien Johannes Hofer en 1688 pour décrire le mal du Suisse, cette condition médicale observée, entre autres, dans les régiments de mercenaires lors de leurs séjours prolongés loin des montagnes. Dans son Dictionnaire de la musique, Jean-Jacques Rousseau décrit une chanson traditionnelle, le Ranz des vaches, comme un “air si chéri des Suisses qu’il fut défendu sous peine de mort de le jouer dans leurs troupes parce qu’il faisait fondre en larmes, déserter ou mourir ceux qui l’entendaient, tant il excitait en eux l’ardent désir de revoir leur pays”.

Nostalgie est un néologisme créé à partir du grec homérique nostos-, le désir de rentrer à la maison, et -algia pour désigner une affliction. Le nostos est un des thèmes centraux de L’Odyssée mais, comme le souligne Boym, “le plus classique des récits de retour à la maison de la tradition occidentale est loin d’être circulaire”. Même dans le nostos du récit homérique, le retour est complexe. Ulysse ne retrouve pas le même pays, il n’est pas reconnu immédiatement (autrement que par sa nourrice qui voit la cicatrice sur son pied) et doit passer par l’épreuve du tir à l’arc pour prouver qu’il est bien lui-même. Le retour à Ithaque est aussi contrebalancé par l’envie du non-retour, celle de rester avec Circé sur son île.

La récurrence des migrations ne devient importante qu’en comparaison avec tout ce qui bouge. Les chercheurs en sciences sociales sont nombreux à avoir voulu donner un nom à l’expérience émotionnelle de la modernité. Zygmunt Bauman parlait de “modernité liquide” pour désigner la manière dont nos vies étaient emportées par le flux du capitalisme. Je demandais à mes étudiants, l’autre jour, combien d’entre eux étaient montréalais depuis plus de deux générations. Dans une classe, j’ai eu trois mains levées. Nous sommes tous et toutes, à des degrés divers, des déplacés de la modernité. Il y a nos migrations — intérieures et extérieures —, mais aussi l’instabilité de l’emploi, des relations, de la ville où nous vivons, avec ses enseignes qui changent en permanence… Comment trouver notre Ithaque à travers cette expérience ? Les oiseaux, eux, semblent savoir le retrouver. Nous sommes plusieurs à avoir l’impression d’être délocalisés, de venir d’un mode d’interactions sociales et d’aspirations démocratiques — celui du vingtième siècle — déjà absolument mort. En même temps, nous ne voulons pas laisser partir certaines de ses aspirations. La nostalgie peut-elle nous aider ?

Svetlana Boym distingue une nostalgie réflexive — celle qui insiste sur l’algie — d’une nostalgie restaurative — basée sur un nostos fantasmé. Pour Boym, la nostalgie réflexive permet de garder dans son cœur ce qui n’est plus pour se projeter dans l’avenir. La nostalgie restaurative cherche, quant à elle, à ramener le pays perdu, même quand il n’a jamais existé. Make America Great Again est un slogan à l’image de la nostalgie restaurative : il faudrait revenir à un état antérieur, même inventé, quitte à utiliser la force pour imposer ce retour. Le conservatisme a souvent eu cette ambition de restaurer ce qui n’a jamais existé : que ce soit l’ordre aristocratique, le respect de l’autorité ou l’unité sociale.

Le problème avec le retour des oiseaux, c’est que la nature, comme l’existence humaine, n’est pas circulaire. Le principe fondamental de la vie, c’est le devenir. Il n’y aurait tout simplement pas de vie sans changement, pas d’évolution non plus, pas d’histoire naturelle. Pour nous rassurer, l’échelle historique devrait, en principe, dépasser l’échelle d’une vie humaine. Le capitalisme fossile, avec son rift métabolique, accélère le flux au point où même notre environnement ne peut créer l’illusion de permanence.

Dans le groupe Discord des ornithologues, samedi dernier, Olivier Barden (une légende locale) nous prévenait de la présence d’un urubu noir à Carignan. Vous connaissez peut-être l’urubu à tête rouge, ce vautour désormais commun au-dessus des autoroutes du Québec, où il plane avec ses ailes en V. Quand j’étais enfant, c’était encore rare d’en observer. La première nichée d’urubus à tête rouge dans la province a été découverte à Rigaud en 1986. Pour trouver un responsable à cette colonisation, il faut chercher du côté du Président Dwight D. Eisenhower et du développement des autoroutes fédérales américaines. Les vautours ont suivi l’expansion de la civilisation pétrolière, une carcasse à la fois, jusqu’à s’installer sous nos latitudes. L’urubu noir, plus méridional, a pris plus de temps à remonter. Il est encore rare d’en voir au Québec, mais on l’observe un peu plus souvent ces dernières années.

D’année en année, les oiseaux qui reviennent ne retrouvent pas le même pays natal. Oubliez les rêves d’unité du vivant, de résonance, d’équilibre, de cycle de la nature… Le temps historique et le temps naturel sont tous deux emportés dans la modernité accélérée. L’humanité a évolué pendant trois mille siècles avant d’entrer dans cette course folle. Ce qui est déplacé, c’est d’y chercher la permanence. Nous pouvons bien être nostalgiques de ce que nous n’avons pas connu, et espérer le retour d’espèces qui n’ont jamais été là. Nous sommes comme des ibis perdus dans un champ du Richelieu.

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Read the original on pereduchesne.substack.com

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