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Partis Pour · Feb 22, 2026

L’objet que je ne suis plus

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Partis Pour · Partis Pour

Hier, j’ai vendu mon matériel photo professionnel. J’ai ressenti à la fois de la tristesse et du soulagement.

De la tristesse parce que c’est une page qui se tourne. J’ai vécu tant de beaux moments avec cet appareil et ces objectifs. Tous ces voyages. Ces rencontres. Ces découvertes. Ces expériences inoubliables. Et les photographies qui témoignent de tous ces instants.
L’immersion au cœur du Parc National de la Salonga en République Démocratique du Congo.
Les Cyclades en famille.
La rencontre avec des rhinocéros en Namibie.
L’Hurtigruten dans les Lofoten en plein mois de janvier.
La vie à Bamako.
Les femmes rencontrées dans un bureau de poste au bord d’une route peu fréquentée au Lesotho.
Les randonnées en Belgique.
Notre anniversaire de mariage au Cap de Bonne-Espérance.
Le road-trip de l’Allemagne aux Pays-Bas avec une amie et sa fille.

De la tristesse parce que la photographie était un rêve de jeunesse. Je voulais être photographe de voyage ou reporter à travers le monde pour témoigner des luttes, dénoncer la violence et montrer le Beau. Mais, je pensais que ce n’était pas pour moi. Que je n’en serais pas capable. Et puis, il fallait un vrai métier. Alors, j’ai mis la photographie de côté pendant quelques années. Jusqu’à ce que se réalise notre premier départ, celui que nous pensions alors absolu. Je voulais capturer les instants, la lumière, le mouvement. Rendre l’éphémère éternel. J’ai appris à regarder, à photographier, à capter la lumière, à voir les détails, à me plonger pleinement dans ce que j’étais en train de vivre pour pouvoir le rendre. J’ai appris à utiliser un appareil, son fonctionnement, la physique, la lumière, la vitesse, l’ouverture. J’ai appris à développer les images, à raconter une histoire. J’ai photographié passionnément. Puis, les voyages se sont espacés et l’exigence de la subsistance m’a amenée à photographier des objets pour des catalogues. Cela m’a payée. Mais surtout, cela m’a dégoûtée du travail photographique. J’ai commencé à délaisser l’appareil. Je n’ai plus cherché à sortir pour prendre des images, pour rendre compte de ce qui m’entoure. Enfin, lorsque notre chien est arrivé, je n’ai plus pu sortir l’appareil. Trop lourd. Pas le temps de me poser. De regarder. D’être stable. Et donc, ce matériel sélectionné avec soin, que j’ai adoré, a juste traîné dans des sacs jusqu’à ce que je me décide à m’en séparer.

C’est la nostalgie d’une époque révolue qui m’empêchait d’aller le déposer chez un repreneur. La nostalgie qui, un soir alors que je préparais le matériel, m’a fait pleurer. Le regret d’une époque, d’un rêve brisé, d’une passion éteinte. Je n’étais pas encore prête à faire le deuil. Et puis, hier, j’ai pris mon appareil et mes objectifs avec douceur et gratitude, je les ai mis dans un sac et je suis allée au magasin. Après la tristesse est arrivé le soulagement. Le soulagement de m’être allégée, d’avoir tourné la page et d’en écrire une nouvelle.

Tous ces objets que l’on garde ne sont pas neutres. Ils sont les traces de ce que nous avons été ou voulu être. Des rêves abandonnés, des promesses que l’on se fait, des vies possibles rangées dans des cartons. Ils compensent nos frustrations, comblent nos espoirs. On les déplace, on les stocke, on les protège. Ils nous encombrent, nous alourdissent, nous assignent à résidence. Sans s’en rendre compte, ce sont eux qui nous retiennent. Oui, les objets dictent nos existences. Ils prennent de la place dans les pièces, dans la tête, dans nos décisions. Ils ont un poids. Un coût. Une inertie. À force de les (trans)porter, on finit par ne plus bouger.

Nous pensions être minimalistes.
En 2010, nous avions vendu presque tous nos biens pour partir sur les routes avec Judy et notre caravane. Quelques mois plus tard, la vie a fait que nous sommes rentrés. Sans nous poser vraiment. Malgré une certaine sédentarité, nous avons continué à bouger : nombreux déménagements (neuf en 15 ans), vie en roulotte au milieu des bois, reprises plus ou moins longues de la vie nomade sans domicile fixe. Et pourtant, dès ce retour en 2011, les objets sont revenus. Lentement. Silencieusement. Et malgré ces déménagements et ces départs, nous avons accumulé. Nous déplacions les choses d’un lieu à l’autre sans jamais nous rendre compte de leur nombre. Depuis novembre 2024, nous tentons de nous alléger. Nous rassemblons, trions, donnons, vendons, jetons. Chaque jour, des objets sortent de nos vies. Pourtant, seize mois plus tard, nous sommes encore encombrés comme si rien n’était parti.

Nous pensions être minimalistes…

Ce nouveau départ est aussi un choix de dépouillement. Nous avons décidé de nous séparer de presque tout. De ne garder que ce qui tient, réellement, dans nos vies et dans nos sacs. Ce n’est pas une privation, mais un apaisement. Toutes nos expériences passées nous l’ont appris : vivre avec peu est suffisant. Le reste encombre plus qu’il ne rassure. Et si, un jour, il nous manque quelque chose, nous trouverons autrement. Sur la route. Par l’emprunt. Par la créativité. Par l’échange. Mais, pour l’instant, nous choisissons la légèreté.

Vendre mon matériel photo a été un soulagement. Je n’aurai plus ce poids sur les épaules, cette responsabilité. Je n’aurai plus besoin de lui trouver une place. Plus besoin de le protéger, de le stocker, de le justifier. Et ce sentiment, je le ressens pour chaque objet qui sort de l’appartement.

À chaque chose qui part, quelque chose en moi respire un peu plus et mon corps se redresse.

Laurence

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