Voir le monde. S’émerveiller devant le spectacle sans cesse renouvelé des paysages traversés, devant une montagne au sommet enneigé, un fjord aux contours parfaits, les variations de vert ou de jaune d’un champ, les méandres surprenants d’une rivière, les mille reflets du soleil sur l’eau ondulante de la mer, un étang où des oiseaux sauvages se prélassent… Écouter les sons de la nature, le bois qui craque, le vent dans les feuilles, le bourdonnement d’un insecte, l’eau qui ruisselle, le silence puis les coups du pic. Entendre une nouvelle langue. Ne rien comprendre. Tenter quelques mots et rire de ses maladresses. S’amuser aussi à les répéter jusqu’à se les approprier lentement. Commencer à créer du lien et découvrir alors une autre réalité. Remarquer le changement des routes, des habitations, des lieux de culte, des magasins, des habitudes, des cultures, des jardins, des plats, des mœurs, de la culture, du rapport au Vivant, au temps ou encore à la famille. Et s’enthousiasmer de tous ces changements.
Voyager pour sortir de son carcan, découvrir, ralentir, observer, apprendre, partager, goûter, expérimenter, prendre le temps et chercher sa vérité. Et je pense alors aux mots d’Ella Maillart, qui sont d’ailleurs le titre d’un livre regroupant lettres, photographies et reportages publié aux éditions Zoé en 2002, qui font curieusement écho en moi : Cette réalité que j’ai pourchassée.
Parce que voyager, pour moi, n’est pas seulement un déplacement, une découverte, une immersion dans une autre culture, un autre paysage, un dépaysement. Voyager est une nécessité. Une nécessité pour exister, pour respirer. Une manière d’être au monde en étant moi, d’exprimer mon identité. De vivre.
Je me sens si à l’étroit dans la vie qui m’a été proposée, pour ne pas dire imposée. Je ne me sens pas reconnue, écoutée, acceptée, adaptée. J’étouffe. J’angoisse de ne pas être à la hauteur. Je lutte. Je tourne en rond. Je cherche. Je me blesse. Je m’épuise. Alors, pour exister, pour me sentir libre, pour m’affranchir et ne pas me résigner, pour chercher la réalité que je sais être la mienne, j’ai besoin de partir. Je ne voyage donc pas pour le loisir. Je voyage parce que c’est là que réside ma vraie nature, parce que c’est dans le mouvement, l’inconfort, l’altérité, l’imprévu, l’incertitude, l’adversité, l’intensité et la beauté que je me libère, que je me sens pleinement vivante, à ma place, à la hauteur, que je respire.
Et ce besoin vital, pareil à nos besoins fondamentaux, est ce qui nous pousse, l’un et l’autre, à toujours repartir. Depuis plus de quinze maintenant, nos vies sont faites de départs, de fuites. Non pas que l’herbe soit plus verte ailleurs. Mais, parce que partir, c’est se mettre en marge. Et nous sommes des marginaux. Nous ne croyons pas ni n’adhérons aux valeurs consuméristes et productivistes promues par nos sociétés. Nous ne voulons plus suivre les règles d’un jeu imposé qui nous semblent peu compatibles avec une vie qui vaut la peine d’être vécue. Nos différentes tentatives nous ont coûté cher tant au niveau financier que physique et psychologique. Nous ne sommes pas épuisés. Nous sommes exsangues. Dépourvus de toute sève de vie. Alors, oui, nous fuyons pour exister, vivre pleinement et chercher une autre réalité. Une réalité dans laquelle nous aurions notre place. Nous n’appartenons pas à un lieu. Nous appartenons à une géographie, à des énergies, aux éléments, au Grand Tout.
Notre prochain départ n’est donc pas une nouvelle lubie. Il est notre instinct de survie, notre dernière chance pour rester des individus dignes et libres, sincères et alignés avec nos valeurs les plus ancrées. Nous ne voulons plus faire partie des destructeurs. Nous voulons agir à notre façon, ne plus cautionner, recourir aux forêts (tel que théorisé par Ernst Jünger dans Traité du rebelle). C’est pourquoi nous partons à vélo. Et c’est pourquoi, ce départ sera une rupture totale, radicale et absolue. Sans marche arrière possible.
Laurence
Si ces mots trouvent un écho en vous, si vous pensez qu’ils peuvent accompagner votre propre réflexion ou simplement vous offrir un peu d’air, vous pouvez vous abonner dès maintenant pour soutenir cette aventure commune.

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.