La période comprise entre environ 10 et 25 ans est caractérisée par d’importantes transformations. Elles se traduisent par des modifications physiologiques bien documentées, associées à la puberté et à la maturation cérébrale (Dahl et coll.,2018).
La puberté constitue le point de départ d’une cascade de transformations endocriniennes, cérébrales, comportementales et sociales. Cette réorganisation ne se limite pas aux changements corporels visibles, mais modifie profondément les systèmes cérébraux impliqués dans le traitement des récompenses, de l’apprentissage social, de la motivation et de la régulation émotionnelle (Sisk & Foster, 2021).
Les données issues de l’imagerie cérébrale montrent que plusieurs processus neurodéveloppementaux se poursuivent jusqu’à environ 25 ans. La myélinisation, le remodelage synaptique, l’organisation des réseaux corticaux et l’efficacité des connexions fonctionnelles se poursuivent tout au long de l’adolescence et du début de l’âge adulte. Ils présentent toutefois une importante variabilité interindividuelle (Mills et coll., 2016 ; Tamnes et coll., 2017 ; Vijayakumar et coll., 2018).
Cette maturation prolongée traduisant le maintien d’une importante plasticité cérébrale, permet au cerveau d’intégrer durablement les expériences sociales, scolaires, professionnelles et relationnelles rencontrées au début de l’âge adulte.
De 10 à 25 ans, les habitudes cognitives, émotionnelles et comportementales ne sont pas encore complètement stabilisées. Les expériences répétées continuent de façonner progressivement les circuits cérébraux impliqués dans la prise de décision, le contrôle cognitif et l’apprentissage social (Casey et coll., 2019 ; Nelson et coll., 2024).
Cette capacité d’adaptation prolongée présente un intérêt évolutif évident puisqu’elle permet d’ajuster progressivement les comportements aux exigences de l’environnement social et culturel dans lequel l’individu entrera comme adulte. Elle est généralement interprétée dans une perspective évolutionniste comme susceptible de favoriser les chances de survie en s’ajustant précisément aux exigences changeantes de la niche écologique et sociale (Steinberg, 2014).
Dès lors, le cerveau et les motivations des jeunes âgés de 10 à 25 ans ont encore beaucoup de choses en commun, ce qui signifie que nous pouvons en déduire des principes généraux pour l’éducation.
Les recherches convergent vers l’idée qu’entre la puberté et le début de l’âge adulte se maintient une réorientation motivationnelle caractérisée par une sensibilité accrue au statut social, au respect et à la reconnaissance par les pairs. La puberté entraîne une réorganisation des systèmes motivationnels qui rend les interactions sociales particulièrement saillantes. Les adolescents et les jeunes adultes deviennent progressivement plus attentifs aux signaux indiquant leur valeur sociale, leur réputation et leur place dans le groupe (Nelson et coll., 2016 ; Crone & Dahl, 2012 ; Dahl et coll., 2018).
Yeager et coll. (2018) avancent que l’une des transformations motivationnelles majeures associées au début de l’adolescence concerne l’importance croissante accordée au statut social et au respect. Selon ce modèle développemental, les interventions éducatives sont davantage susceptibles d’être efficaces lorsqu’elles répondent à ces motivations émergentes. De nombreuses interventions produisent des effets modestes lorsqu’elles n’en tiennent pas compte.
Cette réorientation sociale apparaît très précocement au cours de la puberté. Les premiers changements endocriniens exercent une influence importante sur les réseaux cérébraux impliqués dans le traitement de la récompense, de la motivation et des émotions sociales (Forbes & Dahl, 2010 ; Herting & Sowell, 2017). Les études en neurosciences montrent qu’au cours de la puberté, les réseaux impliqués dans le traitement des récompenses sociales, de l’évaluation par les pairs et de la motivation deviennent particulièrement sensibles aux informations relatives au statut social et au respect.
Cette évolution neurobiologique favorise la recherche d’expériences socialement gratifiantes qui inspirent la fierté, l’admiration et le respect (Yeager et coll., 2018).
Parallèlement, la réorientation sociale accroît la sensibilité aux expériences socialement aversives telles que l’humiliation, le rejet, l’exclusion ou la honte, dont les conséquences émotionnelles sont particulièrement marquées durant cette période du développement (Somerville, 2013 ; Blakemore, 2018). Les recherches montrent un recouvrement partiel de certains réseaux neuronaux impliqués dans la douleur physique et dans certaines formes de douleur sociale (Eisenberger, 2012).
Les travaux de Yeager et coll. (2018) suggèrent que les adolescents accordent une importance particulière aux formes de reconnaissance qui témoignent d’un respect authentique de leurs compétences, davantage qu’à une simple approbation superficielle.
Il importe de souligner que ces mécanismes, bien qu’ancrés dans la biologie, ne déterminent pas un comportement figé : ils définissent une sensibilité motivationnelle que l’environnement social (familial, scolaire et culturel) vient ensuite orienter et façonner (Fuhrmann et coll., 2015).
Dans une perspective évolutionniste, cette motivation croissante pour le respect peut être interprétée comme un mécanisme favorisant l’acquisition progressive d’une position sociale stable au sein de la communauté. Le désir humain de statut et de respect trouve un écho dans les théories anthropologiques de l’évolution culturelle. Les travaux en anthropologie évolutionnaire distinguent notamment deux voies principales d’accès au statut. D’un côté, il y a la dominance, obtenue par la contrainte ou la menace. De l’autre, il y a le prestige, acquis grâce aux compétences reconnues, à l’expertise et aux contributions volontaires au groupe (Henrich & Gil-White, 2001 ; Cheng et coll., 2013).
Dans de nombreuses sociétés humaines, le prestige constitue une voie importante d’acquisition du statut social. Ce prestige mérité aurait été sélectionné au cours de l’évolution humaine parce qu’il améliore la qualité de l’apprentissage social en orientant les apprenants vers les modèles les plus compétents de leur groupe (Henrich & Gil-White, 2001).
Ces constats ont des implications concrètes pour les professionnels de l’éducation.
Ils invitent à concevoir des dispositifs pédagogiques qui offrent aux jeunes de 10 à 25 ans des occasions authentiques d’acquérir un statut et un respect mérités. Les environnements éducatifs doivent offrir des occasions authentiques de démontrer leurs compétences, de contribuer au collectif, d’obtenir une reconnaissance légitime et d’exercer des responsabilités. Ils deviennent alors susceptibles de favoriser le développement de formes adaptatives, de motivation, de persévérance et d’engagement (Yeager et coll., 2018 ; Dahl et coll., 2018).
Ils appellent également à une vigilance particulière quant aux situations scolaires susceptibles de générer de l’humiliation ou de la honte, qui peuvent avoir un retentissement émotionnel particulièrement marqué (Crone & Dahl, 2012).
Ces observations suggèrent qu’il n’est peut-être pas nécessaire de modifier radicalement l’approche pédagogique entre le premier degré du secondaire et l’enseignement supérieur. Les principes qui favorisent l’engagement des adolescents les plus jeunes conservent une large part de leur pertinence pour les jeunes adultes. Cette orientation vers un prestige mérité constitue vraisemblablement l’une des fonctions développementales majeures de la longue transition entre la puberté et l’entrée dans les rôles adultes.
No posts

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.