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D’où nous vient cette envie, ce besoin de communiquer à distance ? Si aujourd’hui on ne saurait faire autrement — pour travailler, faire du commerce, ou appeler ses proches qui vivent à l’autre bout de la planète, pour faire fabriquer, se faire livrer, ou se soigner — comment cette idée est-elle venue à l’humanité ?
Avec Céline Dufour, on a remonté le fil de l’histoire, pour vous emmener comprendre la naissance des câbles sous-marins qui sous-tendent le réseau internet (et + de 95% de nos communications actuelles — car oui, internet vient du fond des mers et non des satellites), avec un intérêt tout particulier pour les navires-câbliers qui les entretiennent.
“Quand l’idiot regarde les satellites, le sage regarde les fonds marins, car c’est par là que circule 98 % des données de l’internet mondial. Méconnus, en hyper croissance et hyper fragiles, les câbles sous-marins sont au cœur de nouvelles batailles géopolitiques cruciales, comme le montre la juriste et chercheuse en relations internationales.”
— Camille Morel, Les câbles sous-marins, CNRS éditions
Quelques articles, repérés par le regard aiguisé de notre chère Noémie Aubron, reviennent sur la fragilité potentielle dudit réseau.Si bien sûr cette infrastructure est plus que jamais d’intérêt stratégique, rassurez-vous, la coupure d’internet n’est pas pour tout de suite (merci Quentin Tourbez, d’avoir mené l’enquête avant nous) : c’est la robustesse d’une infrastructure décentralisée, somme toute un réseau. Si un câble est endommagé — ce qui arrive de par l’activité humaine de pêche notamment — le réseau peut ralentir, mais il se maintiendra, car il peut prendre d’autres chemins.
D’autres dynamiques menacent pourtant cette architecture distribuée… On vous embarque ?
Pour les nouveaux ici, je suis Marion Desclaux, designer et fondatrice du studio Objets du Travail, qui vise à accompagner les entreprises dans l’amélioration des conditions de travail de leurs salariés, en revenant sur leur histoire, en observant leur présent, et en imaginant leur futur. Ici, c’est un peu mon atelier, mon laboratoire : chaque mois, souvent avec un· invité·e, j’explore l’histoire d’un objet professionnel (dans la section Un peu d’histoire), je questionne son présent, et j’imagine son futur (dans la section Et demain ?). J’y partage également mes lectures du moment, ou liées au sujet (dans la section Pour aller plus loin). Si le contenu vous plaît, n’hésitez pas à vous abonner. Si vous voulez soutenir ce travail, vous avez la possibilité de passer à la version payante.
Les actus du moment
🎙️ un (très) beau moment de partage sur les nouveaux récits comme premier outil de prototypage avec Valérie Hameau à la conférence Flupa de l’antenne toulousaine. C’était jeudi dernier. Si le sujet vous intéresse, on s’en parle !
🎉 on célèbre l’ouverture de nos bureaux toulousains (@bureau 33.33) le 17 décembre prochain, à partir de 19h. On en profitera pour vous proposer un moment de réflexion sur le futur du métier de designer. Contactez-nous en mp pour les détails !
💻 j’ai l’immense chance d’être invitée à parler de dérèglement climatique et de futur du travail, le 19 décembre prochain, dans un évènement privé. J’ai eu envie de vous offrir la possibilité d’en profiter vous aussi lors d’une session dédiée, le 4 décembre, de 17 à 18h. C’est par ici pour s’inscrire.
👩🏫 Les 20 et 21 novembre prochains, ce sont les Universités de l’EFC (Economie de la Fonctionnalité et de la Coopération). Si vous y êtes, faites signe, je m’y rend avec la délégation occitane…
C’est donc parti pour l’histoire du navire-câblier, et de tout ce qu’il embarque à son bord.
-350 avant notre ère · Le télégraphe hydraulique
Tout a commencé (déjà !) avec de l’eau. La communication longue distance a toujours été, de tout temps, nécessaire, pour protéger sa population, sa tribu, des menaces extérieures. Si les signaux de fumée ont prouvé leur efficacité, le premier inventeur de ce qui a été appelé le télégraphe hydraulique les trouvait limités — ils étaient facilement lisibles et interprétables par d’autres, et ne permettaient pas de délivrer de message précis, unovique, en temps réel. Aeneas donc, un écrivain grec de l’époque, s’intéressait aux communications et à la stratégie militaire. C’est ainsi que lui vint l’idée d’un système à deux contenants, pour chacun des interlocuteurs, situés à distance mais visibles l’un de l’autre. Chaque contenant, rempli de la même quantité d’eau, disposait en leur sein d’une plaque sur laquelle étaient gravés des messages identiques de part et d’autre. Un signe de torche, l’on vidait l’eau, un autre signe de torche, l’on stoppait la vidange. Le message ainsi découvert était celui à transmettre.
Ce système semble avoir été complètement oublié, si ce n’est qu’un anglais tenta de le réhabiliter au moment de l’avènement du télégraphe électrique, et sa concurrence fut telle que ce fut un échec. Cette technologie hydraulique fut définitivement mise de côté.
800 à 1573 (et + longtemps encore) · service postal et colombogrammes
Un autre système a su s’imposer au cours des siècles : celui des colombogrammes (tellement heureuse d’avoir découvert ce magnifique mot). En complémentarité des services postaux, qui de tout temps ont permis de transmettre des messages, le temps de transmission étant dépendant de la distance et de la rapidité du messager, les pigeons voyageurs (et leurs missives, les fameux colombogrammes) ont jusqu’à la Première Guerre Mondiale, été considérés comme fiables, tout du moins plus rapides que nos chers facteurs. Utilisés dès l’Antiquité pour célébrer les vainqueurs olympiques, les pigeons ont été des acteurs stratégiques en temps de guerre, puisqu’ils représentaient une cible difficilement atteignable, silencieuse, possédant un sens de l’orientation les ramenant toujours à l’endroit où ils sont nés, et difficilement différenciable de leurs congénères non voyageurs, Ils ont aussi servi d’acteurs d’échanges commerciaux, journalistiques et financiers clés. Visez plutôt ce pigeon qui fit la fortune de la famille Rottshild…
“C’est au pigeon voyageur que la famille Rothschild doit en grande partie sa fortune. Le soir du 18 juin 1815, le canon avait à peine cessé de se faire entendre à Waterloo que le télégraphe à signaux aériens signalait que la bataille était gagnée pour…, on ne put le savoir, le brouillard intense avait empêché les guetteurs de lire la phrase aérienne. On pensa de suite à Londres que les Français étaient vainqueurs. Une panique indescriptible s’empara de la ville, les cours de la bourse s’effondrèrent. Mais un pigeon, arrivé chez Rothschild, lui apprit la victoire des troupes de Wellington ; il eut soin de taire la grande nouvelle et effectua massivement des achats à des prix de guerre. Ce ne fut que trois jours après la bataille que le gouvernement anglais fut avisé de la défaite de Napoléon. La nouvelle, tombant alors dans le domaine public, provoqua une hausse générale des fonds et la fortune des Rothschild !”
– Calvet et al., Une brève histoire de la colombophilie, 2007
Je découvre par cette newsletter le monde absolument fascinant de la colombophilie, et du rôle qu’il a encore joué récemment (de 1987 au début des années 2000 !) entre le plus petit hôpital de France, situé à l’Ile d’Yeu (en toute objectivité le plus bel endroit sur terre), et le Continent, comme ils disent si bien là-bas. Cette belle histoire est à écouter ici — comme quoi tout est possible…
1793 · le sémaphore comme point de bascule, ou télégraphe de chappeJ’avais toujours été fascinée par ce terme de sémaphore, sans m’être jamais intéressée à ce que c’était vraiment. Il m’évoquait simplement l’univers des phares, des miradors et autres belles et élégantes architectures de bout du monde. Souvent sous-estimée, elle a été le point de bascule des systèmes de communication longue distance lents, à un système de communication permettant la transmission de messages complexes de façon fiable et instantanée. Les frères Chappe, français, développèrent un système qui, plutôt que “d’envoyer un message transporté par des chevaux de Strasbourg à Paris [en] 4 jours, [était transmis en] 2 heures. Un système de tours en réseau, réparties sur le territoire de colline en colline de 5 à 20 kilomètres de distance, le long d’axes de communication stratégiques, permettait donc de transmettre une série de codes, selon l’alphabet de Chappe et d’un mécanisme simple sur 3 axes. Chaque sémaphore possédait deux longues-vues, permettant une communication directe entre les tours adjacentes. Cela a permis de créer des réseaux français de communication, où la vitesse de l’information était de 1380 kilomètre/heure (!). Ce système, développé dans l’attente de la mise au point du télégraphe électrique, fut considéré comme un avantage stratégique majeur pour l’époque.
1825 · Des codes à distance, du morse à la lumière
Quel sera le système de signes qui traversera le temps ? Le système de communication par codes s’imposa à la suite de l’instauration des sémaphores. Chaque nation tente de développer son propre alphabet de signes pour communiquer de façon instantanée et à distance, avec des systèmes de volets (comme le télégraphe de Deptford, 1795), de drapeaux, ou encore de flash lumineux (comme l’héliographe par exemple), qui offraient tous un potentiel de vocabulaire détaillé. Le morse, que nous connaissons tous, développé par l’Américain au nom éponyme, deviendra le socle du télégraphe électrique par câbles sous-marins entre l’Europe et l’Amérique du Nord, qui amènera la naissance des navires-câbliers — on y vient.
1850s · Communication internationale et premiers navires poseurs
Relier les continents par des câbles sous-marins : l’idée surgit presque en même temps que le télégraphe lui-même. Dès 1845, fort de son code qui s’impose à l’international, Samuel Morse lance les premières expérimentations en baie de New York, posant un premier câble entre Castle Garden et Governor’s Island. Mais c’est en 1851 que l’aventure prend une dimension historique : une liaison par câble relie enfin Calais à Douvres, scellant la première connexion télégraphique entre la France et l’Angleterre.
Cette prouesse technique repose sur une découverte décisive : l’isolation des câbles grâce à la gutta-percha, une matière plastique naturelle issue du latex d’un arbre de Malaisie. Mise au point par l’Allemand Werner Siemens en 1847, elle offre une résistance inédite à l’eau et à la pression, rendant possible la transmission des signaux (le fameux morse) dans les profondeurs marines.
Les navires qui posent ces câbles sont encore à cette époque des unités improvisées. Jusqu’en 1872, on transforme des cargos, des vapeurs ou des voiliers pour embarquer des cuves de stockage et des treuils capables de dérouler des kilomètres de câble. Puis vient l’ère des pionniers : l’Oersted, navire de réparation pour la Great Northern Telegraph Company, ouvre la voie. En 1872, le Hooper, véritable colosse conçu par Charles Mitchell, marque un tournant. Ces géants des mers inaugurent une nouvelle génération : celle des navires câbliers, bâtis pour quadriller les océans et tisser la toile invisible qui reliera bientôt le monde entier.
1900s · Indépendance nationale des câbles · l’Angleterre puis la France
Au tournant du XXe siècle, la maîtrise des câbles sous-marins devient un enjeu stratégique majeur. L’Angleterre, forte de son empire colonial, impose sa domination sur les réseaux mondiaux : Londres est le centre névralgique d’un maillage qui relie les continents, garantissant la souveraineté britannique sur les communications. Les câbliers anglais, opérés par des compagnies comme Global Marine Systems, sillonnent les océans pour poser et entretenir ces artères invisibles.
La France, longtemps dépendante de cette suprématie, s’organise pour s’affranchir. Dès 1905, Marseille est reliée à l’Afrique du Nord, puis à Dakar, marquant le début d’une stratégie d’indépendance. Les premiers câbliers français comme le Contre-Amiral Caubet ou le François Arago, sont des navires-ateliers robustes, conçus pour affronter les longues traversées et les opérations délicates de relevage et de réparation.
Cette logique de souveraineté se renforce tout au long du siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, la France développe une flotte câblière sous pavillon national, opérée par le Ministères des Postes et Télécommunications (puis par France Télécom Marine à partir de 1999, qui existe encore aujourd’hui : Orange Marine).
1950s · Du télégraphe au téléphone : la voix peut désormais traverser les océans
N’allons pas si vite et revenons un peu en arrière. Si les navires câbliers se perfectionnent petit à petit, il faut comprendre que cette progression suit celle des câbles eux-mêmes. Après un siècle de signaux codés, il est temps de faire entendre les voix par delà les océans. Les premiers câbles téléphoniques sous-marins apparaissent dans les années 1950, portés par une technologie qui bouleverse les usages : la transmission analogique.
En 1956, le projet TAT-1 (Transatlantic telephone Cable) relie l’Ecosse à terre-Neuve, puis à l’Angleterre et au Canada. Ce câble, long de 3000 km permet 36 conversations téléphoniques simultanées, une révolution pour l’époque. Les navires câbliers, désormais équipés de systèmes de tension plus précis et de cuves géantes, posent ces câbles avec une minutie extrême, car la moindre rupture peut plonger des continents dans le silence.
Cette avancée signe le début de la fin du télégraphe : en 1962, les câbles télégraphiques sont officiellement abandonnés.
Mais derrière cette transition se cache l’apparition d’un nouveau métier ou plutôt de figures emblématiques des années 1950 : les demoiselles du téléphone. Ces opératrices connectaient manuellement les appels en branchant des cordons sur des tableaux de commutation. Jusqu’en 1978, des milliers de jeunes femmes, recrutées pour leur moralité jugée irréprochable, faisaient vivre ce système. Célibataires par obligation, elles perdaient bien souvent leur emploi en se mariant. Ces demoiselles étaient à la fois indispensables et critiquées : accusées de lenteur ou de mauvaise humeur par les abonnées fortunés qui ne supportaient pas qu’elles aient autant d’influence dans leurs affaires. Elles subissaient la pression d’un service où l’efficacité était reine. Des concours étaient même organisés pour battre des records : jusqu’à 400 connexions par heure, soit une communication toutes les 10 secondes. On retiendra qu’elles étaient celles qui rendaient possibles les conversations à distance, avant que l’automatisation ne les relègue au rang de souvenir.
Le passage du télégraphe au téléphone n’est pas qu’une prouesse technique : il marque un basculement culturel. On ne se contente plus d’envoyer des mots codés, on entend des intonations, des silences, des émotions.
1982 · La fibre optique ouvre la voie au développement d’internet
Après la voix, voici la lumière. Les années 1980 marquent une rupture technologique majeure : le passage des câbles en fibre optique. Cette innovation change tout. Les signaux ne circulent plus sous forme électrique, mais sous forme lumineuse, guidée par des fils de verre d’une finesse extrême. Cela permet une capacité de transmission décuplée, une qualité incomparable et surtout une promesse qui va bouleverser le monde : Internet.
En 1982, les premiers câbles optiques sont posés en mer, amorçant une nouvelle ère pour les navires câbliers. Les cuves s’agrandissent, les systèmes de pose se perfectionnent, car ces câbles sont plus fragiles et nécessitent une précision millimétrique.
Puis vient en 1988 : le lancement du premier réseau international de fibre optique, capable de supporter 40000 communications téléphoniques simultanées.
Une prouesse qui ouvre la voie aux échanges numériques, aux données, aux premiers courriels (comme disent les boomers). Notons que le tout premier e-mail a été envoyé bien avant que la fibre ne traverse les océans : en 1971, par Ray Tomlinson, ingénieur américain, qui choisit le fameux symbole @ pour séparer le nom de l’utilisateur et celui de la machine. Une petite révolution passée inaperçue à l’époque, mais qui allait changer nos vies.
Finalement, c’est pas pour rien qu’on appelle Internet la toile ! Internet est basée sur une toile mondiale de câbles tissée par les navires câbliers qui en posent les fondations.
2018 · Privatisation des câbles sous-marins par les GAFAM · le « Splinternet »
“Un point de rupture apparaît en 2018 lorsque Google finance seul le projet de pose de câble Dunant reliant les Etats-Unis (Virginia Beach) à la France (Saint-Hilaire). Ce projet réveille fortement les interrogations mondiales sur la neutralité d’internet et sur son caractère d’objet commun.”
— World Wide Mortem, Quentin Tourbez, 2023
Pourquoi cela est un tournant historique majeur ? Parce que la philosophie du web initiale était toute autre, et sa robustesse tient en effet à l’étendue de son réseau et le nombre de nœuds qui le constituent. Croisement de besoins militaires, de quêtes universitaires, et d’une intention politique, ce drôle de mélange a posé des principes qui rendent cette infrastructure quasi invulnérable, tant qu’elle maintient ses principes fondateurs. La culture militaire est venue imposer la technique de la “commutation de paquets” : l’information a toujours plusieurs chemins possibles, donc si l’un d’entre eux est abîmé, les communications ne seront pas perturbées. Les universitaires ont invité à la collaboration et au système de vérification, de modification successive par les pairs, aujourd’hui toujours très présent dans la culture du code, par l’open-source. La liberté d’expression, largement exposée à l’époque, fut le troisième pilier culturel du projet de l’Internet.
Avec la privatisation de certaines parties de l’infrastructure, on voit bien que le vent tourne. Les géants d’internet sont les principaux générateurs du trafic aujourd’hui — Ils utilisent déjà la moitié de la bande passante Internet mondiale, et cela pourrait monter à 80 % d’ici à 2027. Pour se sécuriser, et parce qu’aujourd’hui ils sont dépendants d’infrastructures partagées, ils investissent massivement dans des câbles qui leur seraient propres. Certains parlent de « Splinternet », “l’idée que l’Internet ouvert et mondialement connecté que nous utilisons tous devient une mosaïque de réseaux fragmentés contrôlés par des gouvernements ou des entreprises” (Dan York, Internet Society)
Au-delà de cet enjeu, et comme toute infrastructure majeure (1,4 millions de kilomètres), la question se pose de son démantèlement. Le cycle de vie des câbles (15 à 25 ans) est plus ou moins bien géré, car la propriété et la responsabilité sont distribuées : qui donc alors est responsable de les retirer ? N’est-ce pas moins impactant de laisser tranquille l’écosystème qui s’est (re)construit tout autour, plutôt que de le perturber à nouveau ?
Voici venu le temps de la projection, de la fiction, de l’histoire d’un futur imaginé pour cet objet.
Révolution sous-marine
Les navires câbliers ont rejoint la cause pirate, depuis le mouvement de privatisation de câbles engagé par les géants du numérique américain et chinois. Les internautes se sont en effet insurgés, ont appelé au boycott, et le trafic a largement ralenti sur les plateformes naguère plébiscitées par toutes et tous — Instagram, ChatGPT, Google Search, Youtube… Il s’est ralenti par diminution de la fréquentation, mais aussi pour d’autres raisons, à l’époque assez mystérieuses pour les acteurs en question, et pour le grand public. Les internautes ont trouvé relai sur des réseaux d’information plus locaux, des systèmes de connexion communs mais locaux, qui respectaient la philosophie internet initiale, en se reconnectant à une nécessité, une réalité et des ressources locales. Là où l’internet d’hier était un commun global, la nouvelle vague devient un commun local. Pour y arriver, il a fallu travailler dans l’ombre, fragiliser les sytèmes globaux pour que la nécessité locale s’impose.
Je peux vous en parler, j’y étais, sur les navires câbliers, mais nous avons eu longtemps interdiction d’en parler. Nous vivons aujourd’hui dans un contexte bien différent, où les règles du jeu ont changé, alors je m’autorise aujourd’hui à témoigner.
Nous n’étions que quelques-uns, à savoir, vraiment, ce qui était à faire sous l’eau. Nous prenions des risques inconsidérés à plonger si profond, et c’était bien là tout le sel du métier. Nous avons donc entrepris, discrètement, une opération de sabotage. Nous possédions la carte des réseaux, et nos réseaux d’information aussi — ce métier étant tellement niche, nous n’étions que quelques-un·es à en maîtriser tous les rouages. Seuls les biocâbles ont survécu à cette bataille, indissociables alors du monde marin.
Sous la surface
Tu te souviens ? Ces câbles noirs, serpentins silencieux, déposés au fond des océans par des navires cabliers, invisibles aux regards, mais essentiels à nos vies connectées. Ils reliaient les continents, portaient nos voix, nos images, nos données, sans jamais rien demander en retour. Juste des kilomètres de gaine, d’acier et de fibre optique, posés là, comme des intrus dans le grand bleu.
Aujourd’hui, ils ne sont plus des intrus. Ils sont devenus habitants.
Ces câbles, on les appelle désormais biocâbles. Ils ne se contentent plus de transmettre des signaux numériques : ils respirent avec l’océan. Leur enveloppe est conçue pour accueillir la vie, comme une peau poreuse où viennent s’accrocher des coraux, des algues, des micro-organismes. Les poissons y trouvent refuge, les crustacés s’y abritent. Les câbles dessinent des lignes de vie, des récifs artificiels qui prolongent la biodiversité au cœur des abysses.
Mais ce n’est pas tout. Ces câbles écoutent, mesurent, alertent. Ils sont bardés de capteurs environnementaux qui surveillent la santé des océans : acidité, salinité, niveau de pollution, présence de plancton, taux de micro-organismes. Ils enregistrent les variations de température, les mouvements des courants, les signaux faibles d’un monde en mutation. Chaque donnée collectée nourrit la recherche marine, chaque vibration raconte une histoire invisible.
Et puis, il y a cette magie nouvelle : la communication avec les géants des mers. Les biocâbles traduisent les chants des baleines, les harmonisent avec nos propres signaux. Une symphonie partagée, où l’humain et l’animal dialoguent enfin, dans un langage fait de fréquences et de résonances.
À la surface
Les câbliers aussi ont changé. Fini le diesel, les moteurs rugissants, les nappes de pétrole. Les navires qui posent ces câbles sont des voiliers géants, propulsés par le vent et la force des courants marins. Leur silhouette blanche fend l’horizon, comme un retour aux origines, en harmonie avec la mer. Chaque pose de câble est pensée comme un geste écologique, une couture délicate entre continents et océans, sans déchirure.
Ces câbles ne sont plus des cicatrices. Ils sont des veines, des racines, des ponts vivants. Ils relient les humains, mais aussi les espèces, les écosystèmes, les savoirs. Ils sont devenus partie intégrante du paysage marin, invisibles mais essentiels, comme une promesse tenue : celle de connecter sans détruire.
Demain, quand tu plonges, tu ne verras pas un câble. Tu verras un récif vibrant, une ligne de vie qui chante avec les baleines et murmure aux chercheurs. Et tu sauras que la technologie, parfois, peut être douce.
Une sélection des belles trouvailles glanées au fil des recherches et de nos lectures de ces dernières semaines.
Il y a des associations professionnelles pour chaque métier, et les mécanos des navires-câbliers ne font pas exception, retrouvez-les dans les bulletins des amis des câbles sous marins
Le point de départ de cette édition, c’est cette vidéo qui raconte la vie à bord des navires câbliers d’Orange Marine, l’un des leaders du marché.
Sur le sujet du démantèlement, ce livre Héritage et fermeture vient rejoindre ma pile à lire, et cet article du Monde traite spécifique du cycle des vie des câbles sous-marins.
Pour approfondir en images, ou en podcast. Et pour voyager avec l’eau, vous pouvez lire Le Parlement de l’Eau, de Wendy Delorme. J’y ai appris plein de choses sur le Rhône et le parc Miribel, des eaux qui me sont familières car pas loin de là où j’ai grandis.
On parle beaucoup de chant et de révolution en ce moment, et ça me plaît beaucoup. Peut-être avez-vous vu passer les derniers épisodes de Victoire Tuaillon à ce sujet, ici, et là (et parfois, on gagne) ? Ca donne beaucoup de force, et ça donne envie d’aller voir La Vague, en ce moment au cinéma.
Oh, et venez voir Mathieu Pellerin, excellent photographe, dont on ne soupçonne pas une seule seconde qu’il est malvoyant quand on voit ses photos. Il partage sur sa maladie rare et son rapport à la photographie, lors de différentes tables rondes avec des experts, ce samedi 15 novembre, à Paris. C’est ici pour s’inscrire.
👋 Allez, à bientôt !

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