La dernière fois que je me suis penché sur ce secteur du front, au début du mois d’avril de cette année, les forces ukrainiennes, profitant de l’interruption des Stralink — sans que celle-ci constitue toutefois l’unique facteur explicatif — avaient stoppé la progression russe en direction des principaux points de franchissement de la rivière Vovcha, ainsi que sur le flanc sud de cet axe, à Hulyaypolye. Par la suite, dès le mois de mars, les Ukrainiens ont repris l’initiative au niveau opératif sur le front tenu par les 5e, 29e et 36e GCAA, grâce à plusieurs percées réussies au niveau tactique. Bien que la 5e GCAA russe s’efforce depuis lors de maintenir la pression à l’est de Hulyaypolye, les 29e et 36e GCAA, déployées sur son flanc nord, ne sont pour l’heure pas en mesure d’enrayer l’offensive ukrainienne.
J’ai déjà exposé à plusieurs reprises la méthode offensive ukrainienne, que Jack Watling décrit également très bien ; je n’y reviendrai donc pas ici. Toutefois, avant d’examiner plus en détail les procédés de combat défensifs russes, il convient de s’intéresser au terrain, celui-ci constituant toujours le principal facteur d’influence de toute opération terrestre.
Par rapport à la partie septentrionale du Donbass, le terrain présente ici des caractéristiques sensiblement différentes : entre des cours d’eau de dimensions variables aux méandres peu marqués, le paysage est rythmé par des lignes de crête en pente douce, de vastes terres agricoles ouvertes et de petits villages. Les possibilités de couverture sont essentiellement offertes par ces villages, par les alignements d’arbres séparant les parcelles cultivées ainsi que par les zones inondables des cours d’eau, recouvertes d’une végétation dense. Dans l’ensemble, le terrain est donc nettement plus ouvert et offre beaucoup moins de possibilités aux belligérants pour dissimuler leurs forces ; en contrepartie, les possibilités d’observation et de conduite des feux s’en trouvent considérablement accrues, même au regard d’un champ de bataille déjà saturé de capteurs. Dans de telles conditions, il est plus difficile pour les deux camps de consolider leur contrôle sur les portions de terrain conquises, précisément parce qu’ils disposent de moins de possibilités pour y masquer leurs forces. Cette contrainte affecte les deux parties. En revanche, un facteur pénalise spécifiquement les forces russes : la nature du terrain dans leur profondeur opérative.
Comme l’illustre clairement le croquis cartographique ci-dessus, la rivière Vovcha, la rivière Mokri Yali ainsi que leurs affluents constituent des éléments de terrain déterminants, dont les points de franchissement forment des goulets d’étranglement d’importance majeure. Au cours des derniers mois, la campagne aérienne ukrainienne a efficacement frappé la logistique russe, en particulier dans cette zone. Là encore, cette situation s’explique en grande partie par la configuration du terrain. Alors que le groupement offensif russe engagé à Pokrovsk et plus au nord dispose, dans sa profondeur, de nombreuses agglomérations et d’infrastructures étendues permettant de disperser son dispositif logistique, les caractéristiques du terrain évoquées plus haut permettent aux Ukrainiens d’identifier et de frapper plus aisément des objectifs au sein du système logistique russe dans ce secteur du sud-est. À lui seul, cet ensemble de facteurs contribue de manière significative à modeler la zone d’opérations et, par conséquent, à influer sur l’issue des opérations.
Dans le prolongement des succès du début du printemps
C’est donc dans cette situation que nous reprenons le fil des événements au cours de la dernière semaine d’avril. Avec le recul, il apparaît clairement que, durant la première phase de leur offensive — aux mois de mars et d’avril —, les Ukrainiens ont cherché à refouler les forces russes déployées au sud-est de Pokrovske. L’objectif était d’éloigner autant que possible les Russes des points de franchissement d’importance majeure situés à Pokrovske, afin de garantir aux forces ukrainiennes leur propre liberté de manœuvre. Cette première phase ayant été couronnée de succès, il convenait toutefois d’en tirer parti — sans que l’on puisse parler ici, au sens doctrinal classique, d’une véritable exploitation du succès — et donc de poursuivre l’offensive. Conformément aux méthodes offensives décrites précédemment, les Ukrainiens ont ainsi engagé des sous-unités mécanisées après une phase de reconnaissance approfondie, d’isolement de l’objectif, puis une préparation brève mais intense menée par les drones et l’artillerie. Le 24 avril, au cours d’une action de ce type, ils ont perdu un M113 à Maliivka. Nous ne disposons toutefois, dans les sources ouvertes, d’aucune information sur d’autres actions offensives menées au cours du mois d’avril. S’agissant de cette opération précise, nous ne connaissons néanmoins aucune autre perte ukrainienne que ce véhicule de combat — qui, à en juger par les images disponibles, était de toute façon déjà immobilisé. En l’absence d’images attestant de succès russes supplémentaires, on peut donc raisonnablement supposer que l’attaque ukrainienne a été, au moins en partie, couronnée de succès.
Les Russes ont cherché à reprendre l’initiative et ont eux aussi poursuivi leurs actions d’infiltration, principalement dans les secteurs de Dobropillya et de Hulyaypolye. Au cours de la première semaine de mai, l’activité principale a toutefois été la lutte pour la supériorité dans le domaine des drones, les deux camps s’efforçant de neutraliser les drones de reconnaissance adverses. L’obtention de cette supériorité constitue en effet la première condition, et la plus fondamentale, de toute action menée avec succès.
Le 6 mai, toutefois, des évolutions notables ont pu être observées. Les Ukrainiens ont mené des frappes d’artillerie et de drones de grande ampleur et d’une intensité inhabituelle contre Dobropilliya, ce qui tend à indiquer que les Russes sont parvenus à y infiltrer au moins l’équivalent d’une section d’infanterie. Dans le même temps, les Russes ont pris à partie une équipe drone ukrainienne dans un petit bois au sud-ouest d’Oleksandrohrad. On peut en déduire que, dans ce secteur, les Ukrainiens ont réussi à progresser au moins jusqu’à la ligne bleue en pointillés. En revanche, ce jour-là, les Russes semblent avoir décelé une faille temporaire dans le dispositif ukrainien de guerre électronique, puisqu’ils sont également parvenus à frapper une équipe drone ukrainienne à l’ouest de Berezove. Le 9 mai, ils ont tenté de remettre en cause le succès ukrainien obtenu à Oleksandrohrad, mais les éléments d’infanterie engagés en infiltration ont été entièrement neutralisés par les Ukrainiens, par l’emploi combiné de drones et de l’artillerie.
À la mi-mai, les Russes semblent avoir poursuivi leurs efforts offensifs sur le flanc nord de Huljajpolje. Certains éléments russes ont été détruits dès leur montée en ligne, tandis que d’autres sont parvenus à franchir la rivière Haychul avant d’être frappés par les Ukrainiens à l’ouest de Priluki. Les Russes semblent avoir cherché à concentrer leur effort principal dans ce secteur : jusqu’au 20 mai, ils ont engagé des forces importantes dans la tête de pont établie à l’ouest de Priluki. L’infanterie russe débouchant de cette tête de pont n’a finalement pu être stoppée, le 21 mai, qu’au terme d’une série de frappes menées conjointement par plusieurs brigades ukrainiennes.
Comme je l’ai écrit et expliqué à maintes reprises, ce champ de bataille saturé de capteurs a notamment eu pour conséquence — parmi bien d’autres — une fragmentation de l’espace des combats, de sorte que des évolutions de sens opposé peuvent parfaitement se produire simultanément, en parallèle et indépendamment les unes des autres. Ainsi, au plus fort des combats pour la tête de pont russe située à l’ouest de Priluki, le 225e régiment d’assaut a tenté, avec plusieurs petits éléments d’infanterie, de reproduire le mode opératoire d’infiltration employé par les Russes. Nous disposons de peu d’informations sur le résultat de cette action, mais le fait que le 1472e MRR russe ait mené, pour la seule journée du 21 mai, huit frappes de drones réussies contre des fantassins ukrainiens progressant en direction de Novomikolayivka laisse penser que l’attaque ukrainienne a été repoussée.
L’attaque ukrainienne lancée sur le flanc nord de la tête de pont russe de Priluki a connu davantage de succès. Au 23 mai, les Ukrainiens avaient repris la quasi-totalité du village — du moins ce qu’il en restait après plus de six mois de combats. Fait intéressant, nous ne disposons d’aucune image ukrainienne de cette progression : la présence ukrainienne dans le secteur ne peut être attestée que par des images montrant les opérateurs de drones de la 30e compagnie Spetsnaz russe frappant un soldat ukrainien. Le même jour, le village a également été soumis à de violentes frappes de TOS.
Au cours de la dernière semaine de mai, de violents combats ont éclaté pour le secteur Priluki-Dobropilliya-Nove Zaporizhzhiya, qui constituait de fait la dernière ligne défensive russe encore stable dans cette zone. Le 26 mai, les opérateurs de drones du 33e régiment d’assaut ont frappé des soldats russes à mi-chemin entre Dobropilliya et Nove Zaporizhzhiya, tandis que, le même jour, les opérateurs de drones de la 5e brigade indépendante de chars de la Garde russe ont pris à partie des soldats ukrainiens se déplaçant dans Dobropilliya.
Un déplacement de l’effort principal ukrainien ?
Tandis que, comme décrit dans le paragraphe précédent, les 5e et 36e GCAAs russes s’efforçaient, au prix de violents combats, d’empêcher les Ukrainiens de progresser le long de la rivière Haychul et de menacer le flanc droit de leur groupement engagé autour de Hulyaypolye — principalement constitué de la 127e MRD —, des évolutions inattendues se sont produites dans le secteur de confluence des rivières Vovcha et Mokri Yali.
Le 28 mai est apparue une séquence géolocalisée montrant des drones russes prenant à partie de l’infanterie ukrainienne dans le village de Tolstoy (Tovstie sur certaines cartes). Le lendemain, des drones russes ont attaqué une position de combat ukrainien dans le village de Sychneve. Des éléments d’infiltration y ont également été engagés, mais ils ont été neutralisés par des drones ukrainiens.
Toujours le 29 mai, une communication ukrainienne déclassifiée a fait état du nettoyage de la ligne Yanvarske-Vorone-Ternove par les forces ukrainiennes, qui en avaient chassé les occupants. Jusqu’à présent, les succès ukrainiens pouvaient le plus souvent être déduits du fait que les Russes frappaient des secteurs qu’ils occupaient eux-mêmes auparavant. Dans le cas présent, j’en conclus toutefois que, lors de leur progression jusqu’à la ligne indiquée « PL 29 MAY » sur le croquis cartographique ci-dessous, les Ukrainiens ne se sont pas heurtés à une résistance russe significative. Une autre conclusion importante est que les Ukrainiens semblent avoir réussi à coordonner leurs attaques également au niveau opératif : tandis que les régiments d’assaut, au prix de pertes importantes et continues, parvenaient à fixer l’essentiel des forces russes autour de Dobropilliya, les forces ukrainiennes — principalement la 80e AAB — ont pu progresser avec succès dans la zone d’action de la 29e CAA. La prise de Tolstoy, au confluent de la Mokri Yali et de la Vovcha, signifiait que l’élimination de la présence russe dans ce secteur n’était désormais plus qu’une question de temps.
Toutefois, en raison des modes d’action offensifs décrits plus haut — rendus nécessaires par la saturation du champ de bataille en capteurs —, l’attaque ukrainienne ne pouvait pas poursuivre rapidement sa progression et nécessitait de nouveaux préparatifs importants.
Pendant ce temps, l’intensité des combats n’a pas diminué non plus dans le saillant du front autour de Nove Zaporizhzhiya. Le 33e régiment d’assaut ukrainien s’efforçait de stabiliser sa tête de pont de Dobropilliya et a mené d’importantes frappes de drones et d’artillerie jusqu’à Solodke (PL HAMMER). Malgré cela, les Russes sont encore parvenus à faire parvenir jusqu’au village un ou deux éléments d’infiltration isolés, qui y ont été détruits par des drones ukrainiens. Toutefois, les actions A2/AD mentionnées plus haut ont créé les conditions permettant de nouvelles avancées ukrainiennes, dont nous n’avons, une fois encore, connaissance que par les sources russes. Dès le 4 juin, celles-ci faisaient état de frappes de drones contre des positions ukrainiennes fortifiées à Solodke. Une autre action A2/AD caractéristique a pu être observée le 6 juin, lorsque des sources russes ont indiqué que la multitude de mines larguées par drones par les Ukrainiens à Krasnohirske rendait leurs déplacements presque impossibles.
Le 7 juin, un nouveau compte rendu russe surprenant est apparu. Les Russes ont effectué une frappe UMPK contre des positions ukrainiennes à Zirka. Ce fait est particulièrement intéressant car, d’après les informations dont nous disposions jusque-là, cette localité, située sur la rive orientale de la rivière Mokri Yali, était encore aux mains des Russes. Le fait que ceux-ci aient eu recours à une frappe aérienne contre le village indique à la fois que leurs drones n’étaient pas disponibles pour intervenir et qu’ils ont rapidement identifié la menace que représentaient les forces ukrainiennes dans ce secteur. Dans cette situation, toutefois, le recours russe à une frappe aérienne ne permet pas seulement d’identifier la direction de l’effort principal de la défense. Compte tenu des capacités d’appui aérien des forces russes et des délais inhérents à leur mise en œuvre, il laisse également penser que les Ukrainiens se trouvaient très probablement déjà dans le village depuis environ une journée lorsque la frappe a été exécutée.
J’en conclus donc que la zone indiquée en bleu sur le schéma ci-dessous avait été libérée par les Ukrainiens au plus tard le 6 juin, et qu’après les succès remportés à Tolstoy le 28 mai, une semaine entière d’organisation, de planification et de préparation a été nécessaire avant de pouvoir lancer une nouvelle attaque couronnée de succès.
Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, les Ukrainiens n’ont pas mené deux opérations distinctes, mais ont réalisé une percée au niveau tactique, au terme de laquelle ils sont en outre parvenus à franchir un obstacle fluvial. Il s’agit, à tous égards, d’un succès significatif.
Je poursuivrai dans la prochaine partie avec les événements survenus au cours de la seconde moitié de juin et en juillet.
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