Il y a des âges intérieurs qu’il faut savoir accueillir avec dignité, et je sens depuis quelque temps grandir en moi une vieille dame en vison, autoritaire, légèrement snob, qui refuse d’employer le mot “bail” pour autre chose qu’un contrat de location et considère que certaines expressions devraient suffire à faire basculer quelqu’un dans une catégorie inférieure de fréquentabilité. On continuerait de lui sourire parce que nous ne sommes pas des bêtes mais cette personne serait mentalement rétrogradée, à côté des gens qui applaudissent à l’atterrissage.
Je ne parle même pas ici des fautes de français. C’est trop facile, les fautes, trop mesquin. Trop vieille bourgeoise en tweed qui entend “malgré que” et comprend soudain pourquoi elle n’a jamais cru à l’égalité des chances. Moi, je vous ai dit que je portais un vison et ce qui me tend, ce sont les formules qu’on ne questionne plus. Le petit cube de langage industriel qu’on ramasse dans l’air du temps avant de le recracher avec l’air inspiré de quelqu’un qui vient d’avoir une idée. Ceux qui parlent comme tout le monde en croyant dire quelque chose m’épuisent.
Alors oui, je porte en moi un snobisme du langage qui confine à la pathologie. Je classe les gens, je les évalue, je les range dans des cases étiquetées à travers une grille de vocabulaire aussi arbitraire qu’impitoyable. Un “ça fait sens” et je recule d’un pas. Un “on est alignés” et je commence à chercher la sortie. Un “vous êtes une belle personne” et c’est fini, on ne se reverra plus.
Il fut un temps, pas si lointain, où les gens étaient juste d’accord.
Quelqu’un disait un truc, l’autre hochait la tête et répondait : “oui, je suis d’accord.” Puis la vie reprenait. On servait le café, on coupait le fromage, personne ne vérifiait l’état vibratoire de la conversation. Peut-être était-ce une époque rude, primitive, presque paysanne car aujourd’hui, ce genre de brutalité lexicale paraît suspect. Il faut être alignés.
Alignés sur quoi, exactement ? Personne ne le sait, mais tout le monde acquiesce avec vigueur, parce que le mot donne à la moindre décision domestique la profondeur d’une quête. Deux amis qui choisissent un restaurant ne tombent plus d’accord sur un italien, ils sont alignés sur une envie de burrata. Un couple ne décide plus de partir en Bretagne, il s’aligne sur un besoin de grand air.
Et cette maladie de l’alignement n’est qu’un symptôme parmi d’autres. Le vrai foyer infectieux, le grand crime fondateur, celui par lequel tout le reste est entré, c’est pour moi “ça fait sens”. L’expression s’est installée dans la langue française sans frapper avec son accent de startup imblairable. On sait très bien d’où ça vient : “it makes sense”, traduit mot à mot par des gens qui n’ont pas assez d’anglais pour trahir le français avec élégance.
Mais non, non et non.
Une phrase ne “fait” pas sens. Elle en a, ou elle n’en a pas, point.
Mais tout le monde s’en fout. L’expression est partout, détendue, à la cool, entrée dans les réunions, les podcasts, les mails, les ouvrages de sociologues (la preuve ici, j’ai cru m’étouffer), les conversations les plus banales, jusqu’aux bouches de gens par ailleurs fréquentables. Ils disent “ça fait sens” en hochant la tête comme si ça leur donnait l’air intelligent, comme si la langue n’était pas en train de se faire tabasser dans un parking souterrain. Et moi, je tique, je souris, mal à l’aise, mais intérieurement, la vieille dame en vison fracasse des crânes à coups de dictionnaire.
Les alternatives sont pourtant nombreuses : “je comprends”, “c’est cohérent, vraisemblable, plausible”, “cela me paraît juste”, “je vois le lien”. Mais non. On dit “ça fait sens”, parce que cela sonne moderne, vaguement professionnel.
D’où nous vient cette horreur ? Du bureau, évidemment. D’abord cantonné aux open spaces, le dialecte de consultants a débordé de son aquarium pour contaminer nos vies privées. On “challenge” une idée, on “débriefe” un week-end, on “priorise” ses envies, on “impacte” son entourage, on “itère” sur une recette de cake aux olives.
Après quoi, comme si le management ne suffisait pas à rendre l’existence imbuvable, le développement personnel est venu déposer sa couche de crème tiède sur le désastre. Là où la langue corporate avait déjà réussi l’exploit de faire dire “on se cale un call” à un peuple descendant de Racine, le vocabulaire du bien-être nous a quant à lui appris à parler comme des bougies parfumées. Tout est devenu inspirant, bienveillant, lumineux, vibrant. C’est insupportable. Une femme qui vous sourit dans une boulangerie a une “belle énergie”. Une connaissance vaguement sympathique est une “belle personne”. Il faut rendre tout le monde rare, précieux, solaire, magnétique, comme si le monde n’était pas aussi peuplé de gens laids, insipides et de buveurs de lait d’avoine.
Encadré sanitaire
J’ai regardé hier deux épisodes de Mariés au premier regard, officiellement pour observer les tics de langage contemporains, officieusement parce que ma vie n’est pas toujours un sommet d’exigence. Le mot bienveillant a été utilisé environ 75 fois en 120 minutes. À ce niveau-là, ce n’est plus une émission de dating, c’est un centre de vaccination lexicale.
Si après ça vous n’êtes pas immunisés, je ne peux plus rien pour vous.
Et puis il y a pire : l’expertise psychiatrique appliquée aux petites saloperies de la vie ordinaire. Avant, quand un mec ne rappelait pas, la vieille dame en vison disait “goujat”, les autres disaient “connard”, et tout le monde gagnait du temps. Le vocabulaire était cruel, mais efficace.
Aujourd’hui, j’entends de plus en plus de femmes me dire : “C’est un PN.” Pervers narcissique.
Le diagnostic tombe entre deux verres de blanc, posé avec l’assurance d’un docteur en psychiatrie. Il n’a pas répondu à ton message, il a annulé trois fois, il a dit qu’il n’était “pas prêt à s’engager” après t’avoir invitée dans le Lubéron : c’est donc un trouble de la personnalité.
Peut-être. Mais peut-être aussi qu’il s’agit aussi d’un homme médiocre, ce qui reste une hypothèse robuste et statistiquement assez bien documentée par l’expérience féminine. Tout homme fuyant ne fait pas nécessairement l’objet d’une étude clinique. Parfois, souvent même, c’est juste un type qui veut coucher sans avoir à rencontrer ta mère, et l’humanité dispose déjà de mots très anciens pour cela.
Mais notre époque aime poser son lexique analytique sur des réalités banales, parce que cela donne à nos déceptions un prestige supplémentaire. On ne s’est plus fait ghoster par un sale type ; on a survécu à une emprise. On ne s’est plus disputé avec une pote envahissante ; on a identifié une relation toxique. On ne va plus mal ; on traverse un processus.
Et naturellement, au milieu de tout cela, chacun “travaille sur soi”. Expression magnifique, qui donne à l’introspection des airs de chantier public. Avant, on disait “je vais mal”, “j’ai besoin de temps”, “je dois réfléchir au sens de ma vie” et c’était déjà suffisamment flou pour occuper une soirée entière. Maintenant, il faut travailler sur soi comme si chacun de nous était une résidence secondaire mal rénovée, avec humidité émotionnelle dans la cave et problème d’étanchéité affective au premier étage.
Ridicule. Tout n’est pas un trauma. Tout n’est pas un signal. Et c’est peut-être cela, au fond, qui me fatigue dans ces crimes de langage : ils prétendent donner de la profondeur à tout, mais finissent par aplatir le réel. À force de parler comme des podcasts et des cartes de tarot divinatoire, on ne sait plus simplement dire les choses.
Croyez-moi, je ne souhaite pas pour autant défendre une langue pure, figée, empaillée sous cloche, gardée par trois académiciens poussiéreux qui s’évanouiraient devant un anglicisme. La langue bouge, heureusement. Elle emprunte, avale, transforme, invente, trahit, ressuscite. Je ne demande pas qu’on parle comme Bossuet dans un groupe WhatsApp, ni qu’on remplace “deadline” par “date-butoir” avec l’air satisfait de quelqu’un qui vient de sauver la civilisation occidentale.
Non, ce qui me manque, ce n’est pas la pureté, c’est la saveur d’un mot qui n’aurait pas été poncé par LinkedIn, parfumé à la bienveillance et échappé d’une légende Instagram sur la gratitude. Dans cette soupe contemporaine, entendre surgir un “fichtre” ou “c’est fâcheux” a quelque chose de miraculeux. C’est une anomalie heureuse, une petite résistance lexicale. Le genre de détail qui transforme immédiatement un individu en personnage.
Je crois être tombée amoureuse de mon mec le jour où il a laissé échapper un “Oh la barbe”. Trois mots venus d’un autre temps, un soupir de grand-père dans un corps beaucoup trop jeune. À cet instant précis, quelque chose s’est ouvert en moi – pas un chakra, Dieu merci, plutôt une admiration très snob. Un homme capable de dire “oh la barbe” sans second degré ne promettait pas forcément le bonheur, mais au moins nos disputes auraient du vocabulaire.
Depuis, ses jurons me confirment régulièrement que j’ai misé sur le bon cheval. Là où n’importe qui lâcherait un banal “putain”, lui sort un improbable “Pute Vierge”, comme une insulte médiévale tombée d’un vitrail. Je ne sais pas si c’est beau, grave ou parfaitement inquiétant, mais cela me fait rire à chaque fois.
C’est peut-être ça, finalement, le vrai luxe linguistique : garder dans la bouche deux ou trois mots inutiles, légèrement ridicules, mais à soi.
Car ne s’agit pas de se croire en 1892. Personne ne souhaite ressortir les gants blancs ni saluer son pharmacien d’un “mon bon monsieur”. Mais entre le français de cabinet de conseil et celui d’une comtesse ruinée, il existe peut-être une voie. Une langue vivante, précise, drôle, un peu personnelle. Une langue dans laquelle on pourrait être triste sans “cheminer”, amoureux sans “connexion d’âme”, épuisé sans “charge mentale”, vexé sans “blessure narcissique”.
Et sur ce point, je crois que la vieille dame en vison et moi sommes parfaitement d’accord.
Alors vous êtes prévenus : pas de “ça fait sens” avec moi.
Ni de “j’ai fait Rome” quand vous me raconterez vos vacances, d’ailleurs. On ne “fait” pas une ville ni un pays. On les visite, on les traverse, on s’y perd mais on ne “fait” pas Rome comme on fait la vaisselle. Je ne m’étalerai pas davantage, je vous garde ça pour une chronique estivale sur le touriste français et son amour pour l’eau du robinet.
En attendant : tâchez de bien parler.
Et envoyez-moi les expressions qui font vriller vos nerfs. J’ai besoin de savoir si nous sommes plusieurs à sombrer, parce que là je ne sais plus très bien quel âge j’ai : mon corps veut encore participer à des day drinking, mais mon vocabulaire vient de s’abonner à Notre Temps.
Merci de m’avoir lue jusqu’ici, et merci surtout d’être encore là, chronique après chronique, N’hésitez pas à diffuser largement cette newsletter : c’est la seule façon de faire grandir notre petite communauté de mauvais esprits !

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