Tout d’abord, bienvenue aux 2 000 nouveaux lecteurs qui se sont abonnés depuis ma dernière chronique. Depuis, je n’ai rien écrit.
Ai-je été intimidée par l’ampleur de votre enthousiasme ? Peut-être. Mais j’ai surtout été frappée par une pathologie lente, socialement applaudie, médicalement encadrée, et bizarrement sujette à toutes sortes de tendances grotesques : la grossesse.
Voilà. C’est dit, je suis enceinte, mais ne partez pas.
Je vous vois déjà lever les yeux au ciel, vous qui n’avez pas d’enfant, n’en voulez pas, en avez déjà trop, ou estimez, à raison, que le contenu utérin des autres ne mérite pas nécessairement une chronique. Moi aussi, jusqu’à une date récente, les femmes enceintes m’intéressaient à peu près autant que les gens qui racontent leurs rêves ou ceux qui font du trail.
Mais depuis, j’ai basculé dans une civilisation parallèle. Un monde peuplé de “bump”, de “matrescence”, de “projet de naissance”, de gender reveals, de baignoires sacrées, de doulas et de femmes qui disent “J’ai donné la vie” avec le ton grave d’un chirurgien revenu d’Ukraine.
Commençons déjà par ce mot : grossesse.
Il est immonde. Le français a choisi de nommer cette prétendue parenthèse enchantée d’après l’information la plus humiliante du dossier : vous allez être grosse.
Les Espagnols disent embarazo : empêchement, obstacle, encombrement. Les Portugais, gravidez : lourdeur, charge. Trois langues romanes réunies en concile pour m’avertir : tu seras grosse, empêchée, lourde.
On m’avait vendu un état de grâce, et voilà plus de cinq mois que je vis sur un bateau ivre, sans mer, sans issue. Mon cerveau fonctionne par intermittence, mon estomac menace de démissionner sept fois par jour, et une application me félicite chaque semaine d’abriter un être vivant de la taille d’un fruit, ce qui est censé m’émouvoir mais me donne surtout envie d’envoyer mon téléphone contre un mur.
Là où certaines femmes s’extasient devant leur bébé taille citron, poussin, noix de coco, renardeau – bientôt “votre enfant mesurera la taille d’une courgette bio” – moi je ne vois qu’une chose : le compte à rebours. “Félicitations, vous voici à 160 jours. Plus que 120 avant le terme !”
120 jours. C’est sans fin. J’ai l’impression d’avoir pris neuf mois ferme pour un délit que je ne regrette pas encore complètement, et de cocher les jours sur le mur de ma cellule avec un bâtonnet de magnésium.
Et puis il y a cette phrase qui me fait littéralement vriller :
— Profite.
Mais profiter de quoi exactement ? Des vagues de nausées qui vous font oublier l’existence passée d’une vie sans haut-le-cœur ? De ces soirées d’été où les autres glissent lentement vers l’ivresse douce, cette brume merveilleuse qui rend les conversations supportables, pendant que vous restez là, droite comme une punition, avec votre eau pétillante et la conscience tragique qu’on vous a ôté tous les plaisirs de la vie ?
Et il faudrait profiter. De ne plus décider de ce que je mange, de baver devant un pauvre morceau de jambon. Même un œuf mollet est devenu un sujet de débat. J’ai l’impression d’être sous tutelle alimentaire, condamnée à interroger chaque assiette comme une influenceuse reloue.
— Vous avez lavé trois fois les légumes ?
— La viande a été congelée ?
— La mayonnaise est maison ?
Je suis devenue cette personne. Celle qui pose des questions chiantes au serveur pendant que les autres commandent joyeusement des choses interdites avec l’insouciance obscène des gens dont le système immunitaire n’est pas devenu un dossier administratif.
Et toujours, quelqu’un pour ajouter :
— Mais c’est pour la bonne cause.
Phrase terrible, phrase qui interdit toute plainte. Comme si le fait qu’une chose ait une finalité heureuse devait automatiquement rendre son déroulé agréable.
On peut être contente d’avoir un enfant et trouver la grossesse franchement hostile. Pour l’instant, je ne flotte pas dans une lumière dorée en caressant mon ventre au ralenti. Je compte les jours, je renifle des crackers pour survivre, je m’endors à 21h14 malgré mes 3h de sieste quotidienne, et je hais ouvertement les femmes qui disent avoir “adoré être enceintes”.
Et pendant que je purge ma peine dans une dignité relative, je découvre que le développement personnel, non content d’avoir ravagé les librairies, s’est évidemment emparé de l’utérus des femmes.
On ne pouvait bien sûr pas nous laisser fabriquer un enfant tranquille. Il fallait y ajouter des concepts, des rituels, du marketing, de la spiritualité de supermarché, une arche de ballons et une injonction à rayonner pendant qu’on est juste malade.
Bienvenue donc dans une grossesse au XXIème siècle, le dixième cercle de l’enfer omis par Dante. Un oubli d’homme, manifestement.
Première curiosité de ce nouveau monde : le secret.
Tout ce qui tient à la grossesse doit être tenu secret. Absolument tout. On ne dit pas qu’on est enceinte avant trois mois. On ne dit pas le prénom. On ne dit pas le sexe. On se tait. On couve dans l’ombre comme un agent de la DGSE.
Je n’en peux plus de ces couples qui gardent le prénom comme s’ils avaient trouvé la formule du Coca. Ils baissent la voix, se regardent avec des airs de conspirateurs et lâchent :
— “On préfère ne pas le dire avant la naissance.”
Le sexe, pareil. Mystère absolu. Rideau de fer. Il faut ménager le suspense, organiser une révélation, faire durer l’intrigue. Comme si le monde entier retenait son souffle pour savoir si Jean-Michel et Capucine allaient produire un garçon ou une fille.
Mais bon sang : on s’en fout.
Enfin, on est contents pour vous, évidemment. Mais à un niveau raisonnable. Personne ne rentre chez lui bouleversé parce qu’on vient d’apprendre que votre fœtus avait potentiellement un pénis. Il faut se calmer.
Avec mon “co-parent”, comme il faut dire dans ce monde de dingue, on n’a manifestement rien compris au concept. Tout le monde savait que j’étais enceinte à trois semaines et demie. Oui c’est tôt. Mais expliquez-moi concrètement comment on cache une grossesse pendant trois mois quand on a une vie sociale et qu’on aime le vin, la vie tout simplement ? Moi, au premier “non merci”, j’avais déjà trois regards braqués sur moi comme des chiens de chasse.
— “T’es enceinte ?”
Voilà. L’enquête avait duré quarante-sept secondes.
Pour les prénoms, pareil. Au lieu de préserver ce mystère intime débile, nous avons choisi la démocratie participative de comptoir. On lance de grands débats. On soumet nos idées. On écoute les gens dire des horreurs.
— “Ah non, pas ça, j’en connaissais une, elle était imbuvable.”
— “C’est joli, mais ça fait vieux.”
— “C’est joli, mais ça fait chien.”
— “C’est joli, mais ça fait enfant qui aura une allergie au gluten.”
C’est passionnant. Inutile, mais passionnant. Et surtout beaucoup plus drôle
Après, je comprends la peur, la pudeur. Je comprends qu’on veuille protéger quelque chose de fragile. Mais doit-on vraiment transformer la moindre information en stratégie de communication ? Même un embryon doit aujourd’hui avoir son plan média. Teasing au premier trimestre, révélation progressive, annonce du sexe, shooting du ventre, publication calibrée. On ne fait plus un enfant, on gère un lancement produit.
Avec, comme tout lancement produit, ses événements presse.
La gender reveal, d’abord. Importée des États-Unis, où l’on ne fait rien à moitié, on réunit quarante personnes dans un jardin pour faire exploser un feu d’artifice et découvrir s’il est rose ou bleu. En version plus sobre, on donne à son pâtissier l’enveloppe remise par l’échographe pour qu’il confectionne un gâteau fourré à la crème colorée.
Déjà, découvrir le sexe de son enfant dans une génoise me semble être un signe assez net d’effondrement civilisationnel.
Tout ce suspense pour une information qui avait, rappelons-le, une chance sur deux de tomber juste. On n’est pas exactement sur une énigme de physique quantique. Et pourtant, tout le monde compte à rebours, filme, pleure, hurle, saute dans les bras les uns des autres comme si l’enfant venait d’être admis à Normale Sup.
Ensuite vient la baby shower. Vous connaissez le principe : réunir des femmes autour d’un gros ventre pour offrir des cadeaux minuscules en poussant des cris gigantesques.
— “Ooooooh une petite brassière !”
— “Ooooooh des chaussons !”
— “Ooooooh une gigoteuse beige !”
À ce niveau sonore, je demande grâce.
Tout est pastel, tout est mignon, tout est insupportable. Il y a des cupcakes, des ballons, des jeux débiles, parfois un quiz sur la future mère, parce qu’apparemment on n’a pas encore assez humilié les femmes avec les EVJF. Après la paille bite, le body taille naissance. Même combat esthétique version gaze de coton.
Et toujours cette injonction à l’émotion. Dire “merci les filles” avec les yeux humides devant un lot de bavoirs brodés.
Alors que, soyons honnêtes, la vraie baby shower utile consisterait à venir chez la femme enceinte, nettoyer son frigo, lui masser les jambes, lui préparer des lasagnes et repartir sans parler.
Mais non. On préfère lui faire deviner le goût d’un petit pot pour bébé les yeux bandés.
Puis enfin, dernière tendance en date, la babymoon.
Parce qu’il ne suffisait plus de partir en vacances. Elles aussi, il faut les nommer pour leur donner une fonction existentielle. La babymoon, donc, c’est le dernier voyage en couple avant l’arrivée du bébé. Une sorte de lune de miel du naufrage à venir.
Le concept est à la fois poétique et légèrement menaçant : partez maintenant, pauvres fous, car bientôt vous ne dormirez plus, vous ne parlerez plus, vous ne mangerez plus chaud, et vos week-ends consisteront à fixer un siège auto sans étrangler votre partenaire.
Moi, l’idée de faire une escapade romantique avec un corps aussi sexy qu’une bétonnière et une vessie de hamster me laisse modérément rêveuse. Mais j’admire le marketing. On a réussi à vendre à des femmes enceintes un voyage pendant une période où prendre le métro ressemble déjà à Pékin Express.
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C’est là que ça devient vraiment beaucoup plus grave. Je découvre un monde où l’accouchement n’est visiblement plus du ressort des médecins, ces techniciens sans âme avec leurs diplômes et leur manie de ne pas laisser les gens mourir. Non, désormais, l’idéal serait d’accoucher dans une baignoire, entourée d’illuminées en lin qui murmurent “tu es puissante” pendant que tu hurles comme un mammouth blessé.
Il ne s’agit plus seulement de faire sortir un bébé de son corps, ce qui, entre nous, me semble déjà constituer un projet honnête pour une journée, mais de vivre une expérience “puissante”, “physiologique”, “souveraine”.
Souveraine. Voilà. On ne parle plus de femmes enceintes, mais de petites monarques du bassin. Là où nos mères disaient sobrement : “J’ai accouché à la clinique”, certaines annoncent désormais :
— J’ai choisi un accouchement naturel, en conscience, dans l’eau, accompagnée par ma doula, avec une playlist vibratoire et une lumière tamisée.
Ah.
Moi qui pensais naïvement demander une péridurale et insulter tout le monde, je découvre que ce projet manque d’ambition. Le mien tient pourtant en une phrase simple : ne pas mourir et avoir un bébé en bonne santé.
Avant, quand une femme accouchait dans une baignoire, c’était une catastrophe domestique. Une histoire qu’on racontait vingt ans plus tard avec des yeux ronds :
— La pauvre, c’était trop tard pour aller à l’hôpital, elle a accouché dans la salle de bain.
Maintenant, c’est un choix. Comme si demander de l’aide médicale, c’était déjà trahir son corps.
Eh bien moi, je le trahirai volontiers, mon corps. Il me trahit de toute façon déjà tous les jours à coups de nausées et de fatigue de labrador mourant. Je ne vois pas pourquoi je lui devrais une fidélité mystique au moment le plus critique de l’affaire.
La péridurale, elle aussi, est devenue suspecte. Trop chimique. Trop interventionniste. Il faudrait sentir, respirer, accueillir la contraction comme une vieille amie venue vous ouvrir le bassin à coups de pioche.
Il y a dans cette glorification de la douleur quelque chose qui me laisse stupéfaite. Des siècles de patriarcat ont expliqué aux femmes que souffrir était leur destin biologique ; la médecine a fini par proposer une porte de sortie, et voilà qu’une partie d’entre nous réclame désormais le pack complet de la douleur version premium.
Vous l’aurez compris, je laisse la baignoire et l’accouchement physio aux autres. J’ai mille ans de statistiques et des cimetières pleins de femmes mortes en couches qui me prouvent que mes aïeules auraient tué pour être à ma place.
D’ici là, il me reste 3 mois et demi à purger. Après quoi, on reviendra sûrement m’emmerder avec le post-partum, le quatrième trimestre et tout le SAV post-accouchement. Mais je garde foi en l’avenir : quelqu’un aura bien la décence de m’accueillir dans le monde des vivants avec une coupe de champagne et un plateau de sushis.
Voilà, je vais essayer d’écrire davantage durant ce mois d’août car je profite pour une fois d’un mois complètement off. Enfin, si mon “baby brain” me l’autorise : pas plus tard qu’hier, j’ai lancé une lessive avec du détergent pour le sol. Ce qui laisse présager une rentrée de très haut niveau.
Je vous retrouve d’ici deux semaines pour une chronique autour du tourisme, enfin du surtourisme, et de ce sujet sous-exploité : le Français et son amour pathologique de l’eau du robinet, persuadé d’avoir déjoué le capitalisme mondial parce qu’il a refusé de payer une bouteille d’eau.
Je vous souhaite d’ici là de très bonnes vacances !

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