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PLOUC POWER par Lumir Lapray · Jul 8, 2026

Graham Platner, la violence masculine, la gauche... et les ploucs.

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Lumir Lapray · PLOUC POWER par Lumir Lapray

Cher·es Français·es, je sais : vous ne savez pas qui est Graham Platner, vous ne pourriez pas placer le Maine sur une carte et vous tentez déjà de survivre aux hommes violents de l’Hexagone. Me voilà qui viens en rajouter une couche, mais s’il vous plaît, lisez ma rage jusqu’au bout.

Cap Elizabeth, Maine - USA

Car cet article était dans mes brouillons depuis des semaines. Des semaines et des semaines de messages vocaux, échangés avec mes copines de gauche américaines, au sujet de Graham Platner, le candidat démocrate au Sénat dans le Maine. Des semaines de textes écrits dans mon journal, sur cet homme qui devait (enfin) offrir à l’Amérique rurale un héros radical, un héros socialiste, un héros du peuple. Petit ostréiculteur, vétéran des guerres d’Irak et d’Afghanistan, aficionado des chemises en flanelle et amateur d’armes à feu et de marxisme : nous avions notre champion, notre anti-Trump, notre Zohran Mamdani des ploucs.

Oui mais.

D’abord, il y a eu l’épisode « tatouage nazi » (oui oui, vraiment). Une tête de mort à la sauce SS, ensuite recouverte — de manière très médiatique — par un nouveau motif, caméra à l’appui, contrition en prime. Peu importe, il ne savait pas, on ne le lui avait jamais dit, il était ivre et il aimait bien le dessin. L’équipe de campagne Platner nous dit, en substance : cette polémique est un enfantillage, destinée à détourner l’attention des vrais sujets et dont la divulgation est orchestrée par le camp adverse, par les démocrates mous de Washington, terrifiés à l’idée qu’un socialiste remporte un siège au Congrès. Bien sûr qu’à l’heure où le parti démocrate se cherche un avenir autre qu’être l’éternel supplétif du capitalisme, sans réussir à changer de logiciel, ça se tient. Oui, mais…

Oui mais en mai, le Wall Street Journal révèle que sa propre épouse aurait alerté son équipe de campagne : il envoyait des sextos à d’autres femmes. Peu importe, le WSJ appartient à l’immonde Murdoch, magnat réactionnaire des médias en chef. Et puis, sexter quand on est marié, c’est un problème d’Américains, de puritains, non ? Moi, je suis française : si c’est consensuel entre adultes, franchement, qui s’en fout ? Chez nous, les Présidents de la République trompent, draguent devant leurs femmes, ont des enfants cachés, et baladent leurs maîtresses sur des scooters, au vu et au su de tous. Alors, quelques textos… Oui mais.

Oui mais, en juin, le New York Times publie les récits de trois de ses ex-compagnes, décrivant un schéma récurrent de comportements « toxiques » : accès de colère, intimidations et, dans certains cas, violences physiques présumées. L’une affirme qu’il l’a violemment tirée par le poignet pour la sortir d’un taxi après une dispute. Une autre, qu’il la saisissait parfois très fort par les épaules, au point de lui laisser des marques. Elle précise toutefois qu’il ne l’a jamais frappée au visage ni blessée physiquement. Ouf.

De toutes façons, peu importe : ces révélations ont été « téléguidées par l’AIPAC », le puissant lobby américain pro-Israël. Oui, car Platner dénonce le génocide des Palestinien.nes (à raison). Et puis, l’une de ses accusatrices est républicaine, a travaillé pour un think tank conservateur, a passé des années à mener des campagnes électorales destinées à battre des démocrates dans les urnes. La voilà immédiatement disqualifiée. C’est bien connu : les femmes de droite ne sont pas agressées.

Et puis, Graham Platner avait répondu : il traversait, à l’époque, une période de PTSD non diagnostiqué et d’abus d’alcool, reconnaissant avoir été « loin d’être un petit ami parfait » et disant en assumer la responsabilité. En revanche - qui aurait pu prédire ? - il niait les accusations de violences plus graves.

Depuis des mois, on nous présente Platner comme un homme en chemin. Un arc de progression, une coming of age story, comme Hollywood, la littérature et la politique nous en ont déjà vendu des tonnes. Des hommes faillibles — des hommes, donc — qui trébuchent, apprennent, se relèvent, et méritent, à chaque étape, notre absolution.

Et la société dans son ensemble, façonnée pour voir le potentiel des hommes, plutôt que leur réalité, pour leur pardonner leurs faiblesses, pour accepter leurs égarements, la société a dit “bien sur ! il faut comprendre !” Oui, car les hommes — a fortiori blancs — seraient à la fois les représentants uniques de la puissance et de l’intelligence… et des enfants qui se trompent, et qui ne savaient pas. Les femmes, elles mêmes, habituées à avoir de la compassion pour les hommes, plutôt que pour elles-mêmes, à tenter de les comprendre, plutôt que de faire confiance à leur intuition… elles aussi ont pardonné ! Avec toute leur patience, leur miséricorde, leur envie de les accompagner dans leur changement… Surtout s’ils s’excusent, évidemment. Ben oui, c’est déjà énorme, pour eux, de reconnaître leurs torts. Faute avouée, faute expiée… faute à moitié pardonnée, allez ! Oui, mais…

Oui mais, le lendemain de ces allégations ? Il lève 200 000 dollars. Deux cent mille dollars en 24 heures.

Là, vient le coup de grâce. Enfin, pour moi. La colère monte, me prend à la gorge, j’ai l’impression d’avoir bu une gorgée de feu, d’avoir avalé du poison. Car le boys club est là, devant nous, dans toute sa splendeur millénaire et inchangée. Ah, il fallait voir les commentaires sous les articles relatant ces accusations — jamais prises au sérieux, toujours tournées en ridicule, immanquablement minimisées. Toujours des hommes. Toujours, toujours, toujours. Les seuls à se précipiter pour le défendre. Tous ces hommes de gauche, censés avoir appris de MeToo, avoir écouté leurs femmes, leurs sœurs, leurs mères, leurs amies, leurs cousines — bref, ces dizaines de femmes qui les entourent —, ils criaient, à l’unisson, au complot.

Comment se sentir, quand ces hommes, avec qui on pensait pouvoir baisser la garde, prennent la défense d’un des leurs — un autre homme, donc — plutôt que la nôtre ? Leur premier réflexe, malgré des années à nous arracher la gueule à hurler ce qu’ils nous font subir, malgré nos manifs, nos dépôts de plainte, nos suicides, nos pleurs, nos anxiolytiques, nos crises d’angoisse, malgré tout : ils croiraient encore la terre entière avant de nous croire, nous.

Il faut redire à quel point, en tant que femmes, nous avons suivi ces révélations avec la boule au ventre. Comment — pour nous — ce ne sont pas des actualités, des embrouilles politiques, de petites chamailleries entre écuries. Ce sont nos vies et nos traumas, encore une fois ressortis sur la place publique.

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Je pense à aux victimes de Platner — peut-être sont-elles plus nombreuses, mais surtout, quelle femme ne l’est-elle pas ? Je repense aux hommes qui m’ont agressée. Au travail, dans la rue, durant mes études, dans la sphère intime. Je revois leurs visages, et mon cœur s’effondre, se fond dans mes entrailles, comme pour s’y cacher. Nous sommes des milliards — je pèse mes mots, des milliards — à avoir été victimes de la violence débridée des hommes. Comprenez-vous ces mots ? Hommes pauvres ou blindés, hommes blancs ou racisés, hommes diplômés ou illettrés, hommes beaux ou laids, hommes adolescents ou plus vieux que nos pères, hommes ouvriers ou patrons — peu importe, ils nous violent, nous agressent, nous insultent, nous tuent. En France, ils nous tuent même une fois tous les 2 jours. Quelle autre population peut-elle être assassinée si sauvagement — et si silencieusement ?

Et c’est bien pour ça que, même à des milliers de kilomètres de cette histoire, elle me touche autant. Car je reconnais, dans le traitement de cette affaire, les complaisances de notre camp — les « nous n’allons pas empêcher DSK, ce génie, de devenir président de notre République car il a “troussé une domestique” ». Ou : « Quatennens est l’avenir de la France Insoumise, et puis, les affaires privées sont les affaires privées, qu’importe qu’il ait giflé sa femme ? » Et puis le suivant, et encore, et encore. Pardonner, oublier, effacer.

Car voilà ce que disent ces 200 000 dollars : on s’en branle, de tout ça. Ce n’est pas l’important. Parler de la violence des hommes, c’est so 2017 ! C’est même devenu un truc de bourgeoise blanche, de dire que ça serait bien que les hommes arrêtent de nous violer. Non, la vraie lutte, elle, est matérialiste ! Elle n’est qu’entre classes, et nos victoires se gagnent sur un ring, avec les poings, elles s’arrachent aux méchants riches, et à eux seuls… Peu importe leur genre ! Le respect des coeurs et des corps — encore un truc de bonne femme qui n’a rien compris à ce que c’était, la vraie bagarre pour le pouvoir. C’est que que disent, ces 200,000 dollars levés en 24h - cette insulte, ce crachat à notre gueule. Soit, ils ne nous croient pas. Soit, ils nous croient, et ils s’en foutent. Il n’y a que deux options. Rien d’autre.

Oui mais, hier, le château s’effondre. Politico publie le témoignage d’une ancienne compagne, qui l’accuse de l’avoir violée en 2021. D’être entré chez elle, ivre, et de l’avoir forcée malgré ses refus répétés. Bien sûr, Graham Platner nie catégoriquement, mais publie tout de même une vidéo face caméra pour annoncer qu’il réfléchit à la suite à donner à sa campagne — selon les lois du Maine, il reste une semaine au parti démocrate (dont il a gagné la primaire) pour proposer un·e autre candidat·e.

Alors aujourd’hui, chacun, chacune saute sur l’occasion (voyez-moi publier cet article !) pour donner son avis sur cette histoire. Tout ce que la gauche radicale compte d’influenceurs, de journalistes, de consultants… Tous ceux-là — surtout les hommes ! — se « désolidarisent ». Comme s’ils découvraient, sidérés, qu’un homme de gauche pouvait être violent avec les femmes.

Mais qui est surpris ? Qui peut — encore — se dire surpris d’apprendre qu’un homme (quel qu’il soit) puisse violer une femme, et nier l’accusation lorsqu’elle est révélée ?

NOUS VOUS L’AVONS DIT. VOUS NE NOUS AVEZ PAS CRU. PIRE, VOUS N’AVEZ PAS ÉCOUTÉ.

Il faut remettre le contexte, pour mesurer l’inconséquence de la décision de Platner de se présenter, malgré tout cela. Le Sénat US compte 100 sièges, et aujourd’hui, les républicains disposent d’une majorité. Pour que les démocrates puissent en reprendre le contrôle, ils doivent réaliser un gain net de plusieurs sièges lors des élections de mi-mandat de novembre 2026. Et… le Maine est l’une des très rares circonscriptions républicaines que les démocrates pourraient reprendre. Il faut voir à quel point le Sénat décide de tout un tas de trucs qui va au-delà des simples lois — nominations judiciaires, confirmations des membres du gouvernement, composition de la Cour suprême, et bien sûr, application du programme de Trump.

Et comme tant de fois, donc, les hommes puissants nous empêchent — par leur incapacité à voir la violence dans les actes de leurs frères — de faire gagner nos idées. Nos idées merveilleuses — le temps libre, la libération du travail, le bris de nos chaînes, une planète vivable, la paix — ces batailles qui nous demandent déjà tant d’engagement, de sacrifices, de temps. Ces bagarres sont remises à demain par leur refus de se regarder, collectivement, dans la glace. Leur refus de grandir, de regarder leurs insuffisances, leurs réflexes défensifs immatures, leur incapacité chronique à se remettre en question, même lorsqu’il est évident que quelque chose ne tourne pas rond. Que le nombre de red flags est tel, qu’il signifie forcément qu’il y a bien un problème.

Pendant des mois, des femmes ont mis la gauche radicale en garde - pendant des mois, le boys club les a ignorées. Vous comprenez, l’alternative est pire. Oui. Bien sûr, la sénatrice républicaine, Susan Collins, est une adversaire politique de premier plan. C’est elle qui a permis la nomination de Kavanaugh à la Cour suprême — Kavanaugh qui a participé à priver des millions de femmes de leur droit à disposer de leur corps en abattant Roe v. Wade. Alors, encore une fois : nous nous retrouvons en tenaille. Si nous affirmons notre refus de voter pour un homme violent, on nous accuse de faire le jeu des adversaires, d’être une ennemie de l’intérieur. De trahir.

Mais qui trahit vraiment ? N’est-ce pas les hommes en question, qui osent se présenter devant nous ? Qui osent prétendre nous représenter ? Même si Platner avait — vraiment — changé, s’il avait réalisé à quel point la militarisation violente de la société américaine l’a façonné à son image, lui a donné une facilité (voire un goût ?) du recours à la violence, une manière d’habiter le monde en conquérant. Qu’il aurait réalisé que - bien sûr - les hommes sont victimes du patriarcat : il les enferme, les prive de leurs émotions, les tient dans une forme de violence, intime et sociétale, qui leur coûte tant. C’est vrai. Quand bien même il aurait vraiment voulu changer. Eh bien, cela lui donne-t-il immédiatement droit d’être absout, puis élu ? Il aurait grandi, et mériterait donc sa place au Sénat ? Quel exemple criant du privilège masculin. C’est à se taper la tête contre un mur ! Chaque humain est libre de faire les choix qui l’autoriseront à s’échapper des systèmes de domination auxquels il contribue. Pour autant, dans la vie politique, comme dans la vie intime : leur prise de conscience et leur progression ne sont pas notre responsabilité.

Il reste une semaine au parti démocrate pour présenter un·e autre candidat·e, si Platner venait à se retirer. C’est bien trop peu pour gagner, de toute évidence. Une campagne — surtout de cette envergure, surtout pour gagner un siège si convoité — ne s’invente pas en 7 jours. Mais c’est bien Platner qui a fait ce choix. Celui de se présenter au scrutin, malgré son passif, malgré ce qu’il savait, lui, de ce qu’il avait fait. Car, bien sûr que les hommes qui violent… savent qu’ils violent. Moi, je refuse l’idée selon laquelle ils ne sauraient pas ce qu’est un refus, un corps qui se débat, un non répété. Bien sûr qu’ils savent.

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La dernière chose — et la plus importante, peut-être, pour l’avenir — est la leçon à tirer pour la place des ploucs dans la politique.

Platner a, très vite, été érigé comme un modèle de la nouvelle gauche : avec ses chemises en flanelle, son travail manuel et son passé de militaire, il devenait le représentant idéal des classes populaires blanches rurales masculines ! Il était notre Zohran des champs, notre AOC des villages, notre Bernie rural. Alors oui, la violence, la misogynie, le racisme, c’est vrai, ça faisait partie de lui mais… finalement, n’est-ce pas au cœur de la culture populaire des ploucs ? Un plouc, un vrai, n’est-il pas toujours un peu… violent ? Car c’est bien cette conviction qui a sous-tendu toute sa candidature.

D’abord, c’est bien vite oublier que le sexisme et la haine des femmes (quand je dis haine, je ne pense pas qu’à leur détestation, mais plutôt à la croyance profonde qu’elles leur sont inférieures et donc, inféodées) ne connaît pas de frontières idéologiques. Aucune.

Mais SURTOUT, c’est espérer si peu des hommes blancs des classes populaires. C’est penser que la construction d’un mouvement populaire parvenant à unir les classes laborieuses se fera au détriment des femmes et de leur bien être. C’est — littéralement — assassiner le travail de décennies de femmes (surtout de femmes noires !) qui se sont battues pour que nous n’ayons pas à choisir entre féminisme, antiracisme et anticapitalisme. C’est affirmer que les ploucs ne peuvent pas voter pour un homme non masculiniste. C’est les abandonner aux stéréotypes qui les enferment.

Encore une fois, pour le reste du monde, voilà ce que sont nos hommes : des espèces de bêtes sauvages. Bien sûr, les hommes violents existent, bien sûr que la misogynie infuse toute la société et se retrouve dans tous les milieux, à tous les étages. Mais croire qu’accepter la violence de certains hommes des classes populaires est une condition pour parler aux classes populaires, c’est la confusion entre masculinisme et inclusion. C’est croire qu’un homme non violent n’est pas l’essence du monde populaire blanc — et donc, inversement, que le monde populaire blanc est forcément violent. Voyez-vous un peu le problème ?!

Depuis l’émergence de Trump, on nous répète qu’il faudrait des hommes, des vrais, pour contrer le mouvement MAGA. Des hommes qui, d’apparence, ressemblerait à de gros mascus mais qui — EUX — auraient un grand cœur et porterait fièrement nos idées de solidarité, d’égalité, de justice sociale. Des hommes qui seraient un peu violents - oui ! - mais contre les vrais méchants ! Il s’avère que - de gauche ou de droite - quand un homme vit dans la violence, pratique la violence, aime la violence… il a de grandes chances d’être violent. Et COMME A CHAQUE FOIS, que les premières victimes de cette violence seront les femmes (et les enfants) qui partagent sa vie.

La solution, donc, n’est pas de faire changer la violence de camp politique, mais de construire un mouvement politique ou elle n’est plus la réponse, la preuve d’une appartenance populaire, la marque d’une authenticité, ou je ne sais quelle connerie. La violence tue. La violence viole - c’est dans le mot.

Vous vouliez savoir pourquoi je vous demandais de lire ma rage jusqu'au bout ? La voilà. Le Maine est loin, mais le boys club, lui, ne connaît pas les fuseaux horaires. Gageons que notre féminisme le prive de pouvoir, méticuleusement, jour après jour.

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