Quand j’étais petite, l’été se déroulait comme suit : quelques semaines avec mon père, environnée de toutes sortes de couples d’amis et d’enfants en pagaille, où tarot, lecture de la presse et apéros tenaient le haut du panier. Le reste ? Avec ma mère, au camping ou au village, à dévorer des dizaines de livres - du matin jusqu’au soir, nous lisions sans jamais être rassasiées. Nous levions la tête vers 15h, nous rappelant qu’il nous fallait manger un peu - le corps finit par se rappeler à nous ! - et dès que c’était fait, nous replongions dans nos histoires. C’est ainsi que j’ai passé des mois d’août à gouter aux joies de la prose de Dumas, de Tolstoï, de Cohen - après avoir fait mon éducation chez la bibliothèque rose et les classiques pour ado de chez Scripto (if you know you know!).
Depuis, ma capacité d’attention a été largement abîmée par mes heures de scrolling. Durant l’année, difficile de conjuguer gros roman et boulot : c’est pas génial, mais je troque souvent mon bouquin pour une série (ce qui ne facilite pas mon endormissement, rendant ma concentration livresque encore plus mince… cercle vicieux, quand tu nous tiens !). Mais, l’été venu, il est enfin l’heure de se (re)plonger dans des pavés, des essais ardus, des histoires rocambolesques livrées par auteurs prolifiques - pour notre plus grand bonheur !
Si vous êtes abonné.e à PLOUC POWER, il est possible que vous fassiez partie de celles et ceux qui voudraient mieux comprendre les ruralités. Ce qui habite et agite les coeurs de ces millions de personnes dont le quotidien est structuré par la proximité de la nature, l’interconnaissance villageoise, la joie d’une liberté enivrante… et la colère qui gronde tout doucement. Si c’est votre cas, je vous livre donc quelques conseils pour attaquer la rentrée de cette année présidentielle en pleine forme, et remplie.s d’idées nouvelles !
Un chef d’oeuvre. Ce n’est pas pour rien que l’immense romancière a reçu, pour cette merveille, un prix Pulitzer. Je ne sais pas trop quoi vous dire à part : QUELLE CHANCE VOUS AVEZ, SI VOUS NE L’AVEZ TOUJOURS PAS LU ! Il est question d’un gosse, Demon, qui naît là où les hommes ont - des décennies durant - creusé la montagne pour lui arracher son charbon. De sa naissance (premières pages, absolument remarquables) à ses 21 ans, nous découvrons à travers ses yeux ce bassin minier ravagé par la pauvreté, l’addiction, la faillite du capitalisme et l’espoir ténu de s’en sortir, malgré tout. A ce David Copperfield des temps modernes, rien ne sera épargné : violences intra familiales, abandon, travail d’une dureté inhumaine, deuils après deuils après deuils, et la mort, partout, tout le temps.
Si tout cela pourrait être infiniment triste (et ça arrive, croyez moi…), la voix de ce Demon, petit diable qui refuse que la vie lui roule dessus, rend au texte une humanité qu’on n’avait pas vue depuis si longtemps. Avec lui, on rit, on crie, on espère, on est déçu puis on y croit encore. On vit, quoi.
Si vous me suivez depuis un moment, vous savez que j’ai passé, l’année dernière, de longs mois sur les routes des Appalaches. Hé bien, figurez vous que c’est grâce à ce livre que j’ai décidé de cette destination. Tout y est : la beauté fulgurante des montagnes ancestrales, la violence sans fond du capitalisme dégénéré, l’espérance malgré tous les obstacles que la vie s’obstine à placer sur le chemin de pauvres gens, qui n’ont d’autres torts que celui d’être né au coeur de la bête immonde. Si vous voulez comprendre le trumpisme rural, alors il faut comprendre les gens qui votent pour Trump - car avant d’être électeur.ices, ils et elles sont surtout le produit d’un lieu, d’une culture politique, d’un système économique.
Après avoir passé des années en Louisiane pour Strangers in Their Own Land, la grande sociologue américaine Arlie R. Hochschild pose ses valises à Pikeville, Kentucky, au cœur des Appalaches… dans l'une des circonscriptions les plus pauvres et les plus blanches du pays, qui vote Trump à 80%. Sa thèse tient en un paradoxe : que se passe-t-il quand un peuple fier, façonné par le mythe méritocratique du rêve américain, perd tout : les mines, les emplois, les proches emportés par les opioïdes ? La honte. Et que fait Trump de cette honte ? De l'alchimie : il la transforme en fierté « volée », et désigne les voleurs. Hochschild écoute tout le monde, des militants syndicaux aux nationalistes blancs, sans jamais céder ni au mépris ni à la complaisance. Si vous voulez comprendre pourquoi les nôtres, ici comme là-bas, se tournent vers l'extrême droite (et surtout, comment leur parler) ce livre est une boussole.
Si ce (petit) livre est un extrait de la thèse du sociologue, vous l’oublierez vite, car il y a si peu de jargon qu’on croirait lire un roman ! Malgré le détachement nécessaire à la fonction, B. Coquard laisse poindre une compassion et une volonté obstinée de dire la vérité, dans toute sa complexité. Il est donc question de relations femmes / hommes, de rapport au travail, d’ouvriers qui se rêvent petits patrons, de petits patrons qui se rêvent riches. D’ouvrières qui naviguent un environnement villageois qui laisse peu de place à la différence, de jeunes relégués à un statut de '“cassos” car ils sont nés pauvres. Rien n’est passé sous silence, ni la violence de nos milieux, ni l’obsession de distanciation des classes populaires stabilisées, et encore moins la tentation du vote d’extrême droite. Pourtant, jamais les sujets d’étude ne cessent d’être ça : des sujets agissants, qui réclament leur part de dignité, qui se meuvent dans un système capitaliste qui tente de les broyer mais n’y arrive pas complètement. Bref. Un must have en 2026.
Un peu de poésie rurale et industrielle pour parfaire cette liste ! Dans cette Bretagne peuplée d’usines que décrit Juliette Rousseau (La Vie Têtue), Joseph Ponthus a travaillé des années durant. Vous vous demandiez à quoi on pense, quand on empaquette des milliers de crevettes décortiquées ? A quoi on rêve, quand les 3x8 brouillent tout, tant et si bien que même un litre de café ne saurait nous tenir éveillé.e. Si vous lisez tout d’une traite, alors le rythme de la chaine rentre en vous, il vous habite de sa monotonie, jusqu’à ce qu’une phrase, plus belle ou triste qu’une autre, ne vienne vous transpercer en plein coeur. Ou alors, à picorer, pour vous rappeler pourquoi, en 2018, des millions de Francais.es ont pris ronds points et Champs Elysées d’assaut, à la demande d’une plus belle vie.
PS : J’avais un peu parlé de ma propre expérience en usine, dans ce chapitre de mon livre mis en accès libre sur substack il y a un an, si ça vous dit !
Le livre que j’ai le plus offert, je crois. Dire - comme j’ai pu le faire - que cette histoire est une version haïtienne de Roméo et Juliette… serait mentir. Car il n’est nul besoin de le comparer, tant cette fresque d’un amour impossible est unique et se tient toute seule, loin de tout tumulte. A son retour de Cuba, où il a passé 15 ans, Manuel découvre que son village, qu'il avait hâte de retrouver, est plongé dans une profonde misère. La beauté des souvenirs qu'il en avait est désormais enfouie sous la poussière due à la sécheresse, et la source qui donnait la vie ? Tarie. Avec elle, la division en deux clans et la haine qui existaient déjà entre les villageois s'est exacerbée. Oui, mais sur son chemin, Manuel rencontre Annaïse et par amour, ils décident d'entreprendre un projet : ramener l'eau à Fonds Rouge et rassembler un peuple désuni. Leur amour, écrit dans un Français que personne, dans l’hexagone, ne pourrait reproduire, est d’une luminosité absolue. Il est question de dignité, d’amour de soi - et de l’autre - et de la farouche liberté qui naît dans leur coeur des hommes se voulant promis à un avenir meilleur. C’est le récit d’un retour à la terre, aux siens et à soi, la fable poétique d’une rage féconde et pleine de vie.
Un roman rapide et percutant, où les phrases qui jaillissent nous (enfin, me) transportent au dernier rang du car du soir, qui me ramène du lycée à mon village. Soirées en pavillon, embrouilles entre potes, jeux de carte pour tromper l’ennui assassin de nos bleds : Fief vous ramènera dare-dare à votre prime jeunesse. On croirait entendre nos chéris lorsqu’ils passaient nous chercher sur des mobylettes trop frêles pour trimballer toute notre fougue adolescente, nos camarades du bal des conscrit.es, nos meilleures copines avec qui on avait juré de ne jamais s’oublier, avant de se séparer car le tri scolaire fonctionne ainsi : il trie. A lire en coup de vent !
PS : bien sûr, vous pouvez aussi… lire mon livre, “Ces Gens-Là”, sur mon retour dans l’Ain industriel et ce qui agite mes proches - à l’heure du RN qui monte. Mais bon, si vous êtes là, vous avez sans doute déjà l’info :)
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