Il est 16h47 quand une idée me tombe du ciel. Je lézarde au soleil après une journée de travail bien remplie. Pas grave, l’objet est trop volage pour espérer qu’il reste stocké dans ma mémoire.
Il est 16h58 quand je visse mes formes jumelles sur le cuir de ma chaise Ikea.
Il est 17h34 quand je m’aperçois que mon Google Doc est vide.
Mais pourquoi est-il si difficile d’écrire ?
Je veux dire, ça fait 10 ans que mon quotidien consiste à assembler des mots de façon à former des phrases assez intéressantes pour que d’autres personnes veuillent bien les lire.
Je veux dire, je donne 100 euros par mois à Claude pour qu’il devienne mon 2e cerveau (c’est ce qu’on m’a promis).
Rien n’y fait.
Mais pourquoi est-il si difficile d’écrire ?
D’abord, il paraît qu’il existe une espèce d’humains pour qui écrire est facile. Les mots coulent à travers leurs phalanges, c’est Mozart au clavier.
Si c’est votre cas, je vous déteste. Parce que je vous admire. Vous envie.
Pour nous autres pauvres mortels, la réalité diffère. Mais soyez rassuré, il y a parmi nous des talents de premier plan.
Ainsi Flaubert : “quelle chienne de chose que la prose”
Ou Duras : “Écrire. Je ne peux pas. Personne ne peut. Il faut le dire : on ne peut pas. Et on écrit.”
Ou Orwell pour qui l’écriture est : “une longue maladie douloureuse”
Rassurant. Mais emmerdant. Puisqu’il apparaît illusoire d’attendre que la tâche devienne plaisante.
La question se précise : qu’est-ce qui fait qu’à un moment la difficulté dépasse l’envie d’écrire ?
Celle-ci je l’avais lue au début de ma carrière dans un texte du copywriter Cole Schafer et je n’en serais pas où j’en suis aujourd’hui sans cette prise de conscience.
Ira Glass est un producteur et animateur de radio américain. En parlant de créativité, il a mis en garde contre le piège de l’écart du goût. En gros, quand vous désirez créer quelque chose - un texte, une peinture, qu’importe - c’est parce que vous avez suivi d’autres créateurs.
Donc vous avez développé un certain goût, une certaine sensibilité, mais pas encore la compétence, le geste. Il y a un écart entre ce que vous voulez et ce que vous pouvez produire. La plupart s’arrêtent ici. Par dépit. Ce qu’il ne faut surtout pas faire, bien sûr.
Autre personnage intéressant : un psychologue cognitif du nom de Ronald Kellogg (nom digne d’un roman) a consacré sa vie à comprendre ce qui se passe dans la tête des gens qui écrivent (courageux)
Ce qu’il a trouvé, c’est que l’écriture est l’une des activités les plus exigeantes pour l’attention humaine (ce qu’il en reste).
Il compare la pratique aux échecs, l’écrivain devant maintenir en mémoire ses propres idées, le texte déjà écrit, les lettres en train d’apparaître sur l’écran ou le papier, la suite du texte et l’interprétation d’un lecteur imaginaire.
Ce qui l’amène à affirmer qu’on n’y accède que par la pratique délibérée et pas par le talent.
Dans le premier afterwork de StoryClub, on s’est aperçu qu’on avait toutes et tous plein d’idées. J’ai moi-même longtemps soutenu que la page blanche était surtout le syndrome d’un manque d’idées, d’une source peu abondantes.
J’ai changé d’avis.
L’écriture, c’est confronter son idée au réel. C’est s’apercevoir à quel point elle était floue, mal formée, même si elle paraissait claire dans notre tête. Et c’est le point principal.
Quand on reçoit une idée, notre cerveau libère de la dopamine, c’est le moment Eurêka. Le fameux moment qui change toute l’histoire. Sauf que comme souvent la réalité n’est pas un conte de fée. C’est juste le début d’une grande bataille pour comprendre vraiment ce que signifiait cet instant d’inspiration.
C’est s’occuper de la graine jusqu’à ce qu’elle fleurisse.
L’arroser, lui laisser du temps. Lui parler avec des mots doux.
Quelqu’un disait qu’écrire, c’est la façon qu’a la nature de nous montrer à quel point notre pensée est bâclée. C’est une opération totalement différente.
C’est pourquoi écrire, c’est penser. Paul Graham disait qu’il trouve plus de la moitié de ses idées en écrivant. Pas avant.
Enfin si, disons qu’elle la facilite puisqu’elle génère des mots. Mais ça ne sert à rien.
Une étude du MIT Media Lab a montré que 83% des gens qui ont écrit avec ChatGPT étaient incapables de citer une seule phrase de leur texte. Ils appellent ça “dette cognitive”. Je trouve plutôt que c’est comme si j’étais sur une app de rencontre et je mets la photo de Brad Pitt. Forcément à un moment le retour du réel fera mal.
C’est une dette tout court. Si je passe sur un podcast après l’écriture d’un article et que je n’ai aucune idée de ce que mon texte raconte, ça la fout mal.
L’IA pour clarifier sa pensée avant, ok, c’est ce que je fais. Comme processus socratique. Et encore, au bout de 3 questions on sent bien que ce n’est pas Socrate derrière l’écran. Mais quand même, recherche et clarification, c’est ok.
Mais écrire restera toujours difficile, parce que la difficulté ne vient pas des mots mais de la pensée, en amont, d’une pensée floue, qui ne vous appartient pas encore.
En fait, écrire c’est s’approprier les idées et fulgurances que la vie nous offre. Normal que ce soit dur. Si ça arrivait tout cuit, on ne les valorisait pas, on ne pourrait pas les digérer, les intégrer pour ensuite les exprimer de manière unique.
Voilà la conclusion. Je crois. Ne vous attendez pas à ce que ça devienne facile, sinon ça signifie que vous ne progressez pas. Et je ne parle pas de votre livre, votre newsletter, votre business ou votre offre, mais de votre identité. Vous.
Cela étant dit, je terminerai quand même avec trois conseils tirés de mon expérience pour faciliter le processus.
Adopter la posture de l’explorateur, pas de l’expert. Explorez une question, un moment, un doute, une émotion, quelque chose de spécifique et servez-vous de l’écriture pour mieux le comprendre.
Ne pas rester seul avec ses idées. Je viens de lancer StoryClub pour travailler en groupe sur votre big idea, votre créativité et votre contenu. Quand je travaillais en agence, on n’avait aucune méthode mais j’étais créatif parce que j’étais dans le bon environnement. Il reste 3 places pour entrer en juillet si ça peut vous intéresser.
Aller sur YouTube, choisir une musique sans parole, clic droit pour jouer en boucle. La répétition me permet d’entrer dans un état de semi transe propice à la création sans distraction.
Loris
P.S. - Le titre sur lequel j’ai écrit cette édition : Il est vilaine de Surf Rider (morceau découvert dans la série Plaisir Maximum Garanti d’Apple TV). Quelle est la chanson qui libère votre créativité ?
SOURCES
Ira Glass on Storytelling, 2009 (YouTube)
Ronald T. Kellog, Training Writing Skills: A Cognitive Developmental Perspective (Journal of Writing Research, 2008)
Paul Graham, Putting Ideas Into Words.
Nataliya Kosmyna et al., Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task, 2025
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