J’aime profondément amener du soin aux personnes qui comptent pour moi et aux personnes que j’accompagne. Avoir des conversations avec mes ami·es sur ce qui leur fait du bien, préparer des surprises, appeler mes stagiaires avant les formations et les personnes que j’accompagne pour ajuster le cadre des accompagnements…
Je fais cela depuis longtemps. Etre grande sœur m’a sûrement beaucoup appris sur cela, aider mes parents dans leur travail aussi, et faire un métier d’accompagnement m’aide à cultiver cette capacité d’écoute et d’ajustement.
Mais je sais aussi que cet amour du soin peut s’ajouter d’injonctions à “faire plaisir”, à “faire attention aux autres”. Que je subis parfois la pression de normes sociétales où c’est globalement bien vu pour des personnes comme moi (des femmes, dans le métier de l’accompagnement en plus) de s’adapter aux autres, d’être gentille, flexible, d’écouter.
Et en soi ce n’est pas un problème. Ce qui peut devenir problématique c’est quand le soin aux autres prend toute la place, au détriment de mes propres besoins et m’emmène dans une forme de suradaptation.
Sur-adaptation : le fait de mettre, systématiquement et de manière disproportionnée, les besoins des autres avant les siens.
J’ai donc cherché à enrichir mon exploration du soin, pour qu’elle inclue de la réciprocité et de l’équilibre, pour honorer cette envie d’amener du soin aux personnes qui comptent pour moi, de manière équilibrée pour moi et pour l’autre ?
Dans cette édition, nous allons donc explorer :
Pourquoi le soin des autres est précieux
Pourquoi il peut aussi avoir ses écueils
Et si la relation elle-même avait des besoins ?
Comment en prendre soin concrètement ?
Une précaution avant de commencer : lisez cette newsletter en pensant aux relations où vous avez l’envie, l’énergie et les ressources de vous investir. Prendre soin d’un lien suppose d’en avoir l’envie et d’en avoir la capacité. Ce n’est pas une obligation morale absolue.
🩵 Le soutien d’amour de cette newsletter est Fertîles : une école de la coopération qui, partout en France, développe des parcours et ressources pour renforcer sa posture de coopération. Je suis amoureuse de leurs ressources et j’admire la pédagogie, le format et l’impact de leur formation - la PACoo’ - 6 jours d’immersion pour renforcer sa posture de coopération. Dans cette édition nous parlons de soin de la relation et vous découvrirez dans leur formation des manières de prendre soin de l’espace et du cadre dans des cadres collectifs. 🩵
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Merci à toutes les personnes avec lesquelles j’ai échangé autour de ce thème ces derniers jours et à toutes celles avec lesquelles je vis ce thème au quotidien.
C’est parti pour l’édition de la semaine !
Amener du soin aux autres personnes est un projet dans lequel je me reconnais. Il parle d’une vision du monde où nous avons conscience d’être inter-dépendants.
“Nous sommes pris dans un réseau de mutualité incontournable, liés dans un seul destin. Tout ce qui affecte quelqu'un directement, affecte tous indirectement.” Martin Luther King, Lettre de la prison de Birmingham
Nous sommes des êtres profondément sociaux, relationnels, et nos besoins sont souvent (voire quasiment uniquement) liés à des personnes. Que ce soient nos besoins alimentaires, nos besoins émotionnels, ou encore nos besoins en termes de logement, tous ces besoins sont liés à une présence humaine ou à une intervention humaine à un moment ou un autre. Autrement dit : nous avons besoin les uns des autres.
Nous pouvons prendre soin des autres en répondant à leurs demandes (quand c'est possible pour nous), et parfois par des gestes pro-actifs. Des actes de considération qui sont des attentions de choses, gestes, services imagines pour répondre à des besoins potentiels. On peut imaginer ces besoins soit parce qu'on connait très bien la personne, ou par projection de ce qui peut être soutenant pour ce qu'elles vivent à ce moment là.
Par exemple, quand j’ai annoncé mon divorce (il y a quelques temps maintenant) à un ami, il a décroché son téléphone le soir même pour prendre de mes nouvelles. Nous ne nous parlons pas beaucoup - c’est plutôt un ami où la relation est nourrie par les moments où nous nous voyons que le téléphone ou les messages. Je n’avais pas de demande non plus qu’il m’appelle. Mais cet acte là a tout changé pour moi dans notre relation. Cela m’a offert un espace de soutien, de considération à un moment où j’en avais besoin, de manière générale.
Le soin des autres, c’est aussi sortir d’une vision idéalisée des êtres humains où tout le monde serait autonome tout le temps dans ses besoins. De cette forme d’illusion que nous pourrions avoir que chaque personne est tout le temps en capacité de nommer ses besoins clairement et de faire des demandes claires. Non. Nous ne sommes pas des machines. Nous sommes des êtres fluctuants et aux capacités fluctuantes. Intervenir, être pro-actif.ve quand les personnes avec lesquelles nous travaillons, vivons, éduquons ne vont pas bien, qu’elles ne sont pas en mesure de faire des demandes, c’est aussi prendre soin de ces personnes.
Par exemple, un manager qui prend soin des besoins d’une personne qui revient d’un arrêt maladie et réajuste le rythme de travail pour qu’il soit plus lent qu’avant, que les tâches soient des tâches plutôt simples que complexes.
Nous connaissons nos ami·es, nos amoureux·ses, les membres de nos familles, mais est-on vraiment en capacité de savoir tous leurs besoins en permanence ? Non. Et nous sommes encore moins en capacité de prendre en charge tous les besoins de tout le monde tout le temps.
Cette pression peut nous conduire à :
Une hyper-vigilance constante aux besoins des autres
Une attente que les autres personnes devinent nos besoins en permanence
Un poids relationnel très fort (alors que nous ne sommes pas la seule personne dans la vie de cette personne)
De la déception (tomber à côté de la plaque, et décevoir ou être déçu·e dans la manière dont on prend soin des personnes).
Cela serait assez intuitif de se dire qu’on a intérêt à ne pas faire cela, mais en réalité, l’hypervigilance, l’attente et la pression relationnelle sont parfois valorisés dans les discours culturels.
Par exemple, les managers qu’on enjoint souvent à être empathiques, connaître les besoins de leurs équipes, “chouchouter” leurs collaborateurs.
Par exemple, la glorification du couple comme pilier absolu, parfois au détriment des amitiés comme le partage Alice Raybaud dans Nos Puissantes Amitiés.
Par exemple, les comédies romantiques avec des partenaires qui devinent magiquement les attentes des autres.
Pour alléger ce poids, nous pouvons décaler notre regard : plutôt que d’anticiper les besoins de chaque personne, prendre soin de la relation elle-même : créer suffisamment de sécurité dans le lien pour que chacun·e puisse y exprimer ses besoins et en prendre soin.
Il y a quelques jours, j’ai co-accompagné une équipe avec mon binôme Kevin Poussin. Nous avons demandé au groupe de fermer les yeux, puis de lever la main* s’ils se sentaient à l’aise pour exprimer leur opinion sincèrement dans ce groupe. Une personne n’a pas levé la main.
Nous aurions pu chercher à prendre soin de cette personne spécifiquement : lui demander ce dont elle avait besoin, adapter la réunion pour elle. À la place, nous avons ouvert la question à tout le groupe : “Qu’est-ce qui nous permettrait à toutes et tous de nous sentir à l’aise pour nous exprimer ici ?” La personne qui n’avait pas levé la main était incluse dans cette conversation, anonymisée par le dispositif.
Ce qui a suivi a été une discussion riche, qui a débouché sur des choix concrets sur la manière de prendre des décisions et d’exprimer les désaccords ensemble. Quand nous avons reposé la question initiale, tout le monde a levé la main.
Nous n’avions pas pris soin d’une personne. Nous avions pris soin du cadre, des relations et c’est ce qui avait permis à chacun·e de trouver sa place.
Nous ne pouvons pas répondre aux besoins des personnes et agir directement sur leur propre satisfaction de leurs besoins, pour la simple raison que nous ne sommes pas dans leur corps, leur tête ou leur cœur.
C’est ce que m’a transmis Katie Kurtz, experte en accompagnement et en leadership trauma-informé :
Nous ne pouvons pas créer la sécurité pour les personnes. Mais nous pouvons agir sur le cadre dans lequel nous interagissons (l’environnement, le rythme…) d’une manière à ce que ça permette a l’autre de prendre soin de ses besoins.
Bertrand Baudez, facilitateur et médiateur, propose une image que j’aime beaucoup : regarder la relation comme un jardin. Pas les jardiniers, le jardin lui-même, avec sa propre vie, ses propres saisons, ses propres besoins. Source
On peut donc considérer que dans une relation entre 2 personnes il n’y a pas 2 entités, mais 3 : une personne, l’autre personne, et la relation. Cette troisième entité, la relation, est vivante et elle a des besoins.
Cela marche aussi pour des groupes : il y a chaque personne, puis il y a la relation du groupe, le cadre collectif dans lequel on s’insère (+ toutes les relations inter-individuelles).
Regarder les relations comme des entités propres et en prendre soin en tant que telles c'est un peu comme la cohabitation dans une maison. On peut certes amener du soin aux besoins de nos colocataires, mais nous n’en sommes pas responsables. Nous pouvons par contre prendre soin de notre habitat, de comment nous y vivons, du cadre partagé, d'une manière qui permette aux personnes de prendre soin de leurs besoins et de faire des demandes si c'est pertinent.
J’ai déjà parlé du sujet de la sécurité dans les relations dans cette newsletter. Pour résumer les éditions précédentes (que vous pouvez lire ici), j’explore 3 piliers de la sécurité :
L’écoute (plutôt que chercher à convaincre, donner des conseils non sollicités)
La clarté (plutôt que le flou)
La présence (plutôt que l’abandon)
Dans cette newsletter-ci j’ai envie de mettre notre attention sur les moments où nous pouvons prendre soin des relations. Quand prenons-nous soin de notre relation ? C’est-à-dire, est-ce que notre manière d’être en lien nous va ? Comment est-ce qu’on nourrit ce que nous avons envie de vivre ensemble ? Et quel est le bon moment pour regarder, non pas une personne ou l’autre, mais l’interaction entre les deux personnes.
Et en réalité, nous faisons déjà tous et toutes beaucoup de choses pour prendre soin de nos relations.
Par exemple :
Des entretiens individuels de fin d’année, où on peut se demander comment est notre relation managériale / de travail et comment nous la nourrissons
Des temps de teambuilding, comme celui que j’ai vécu lundi à Hexafor où nous avons rempoté des plantes, peint une porte, ce qui nous a permis et de tisser plus de liens individuels et de vivre un moment d’équipe et de soin de notre relation en tant qu’équipe
Des moments de séminaire d’équipe, où nous pouvons nous demander de quoi a besoin notre équipe en ce moment dans les relations, comment fluidifier les interactions entre nous, réajuster les modes de fonctionnement
Des bilans réguliers dans une équipe projet, où on peut voir comment le projet fonctionne mais aussi comment la relation entre les personnes fonctionne et ce qui a besoin d’être ajusté
Avec les personnes avec lesquelles on vit, des balades le long de la plage où on parle de notre semaine et où on peut ajuster le rythme entre le travail, les enfants, les loisirs personnels
Avec des ami·es à distance, un petit message pour se demander à quelle fréquence on a envie de se voir, comment on a envie d’être en relation en ce moment
Ces temps sont parfois très ritualisés, mais peuvent être tout à fait informels également. L’intention est de pouvoir, à certains moments, s’extraire de ce que nous sommes entrain de faire dans la relation, pour monter dans un hélicoptère, regarder la relation, et voir si cela nous va. C’est aussi une occasion pour se dire tout ce qui nourrit les personnes grâce à la relation, pas seulement ce qui manque ou qui doit changer.
Sources pour approfondir ce thème :
L’épisode 34 de mon podcast - Faire tribu aujourd’hui : explorer nos liens collectifs - Hugo Paul
L’épisode 27 de mon podcast - Réciprocité dans les relations - cheminer vers l’équilibre - Claire Garin
Le travail de Katie Kurtz en facilitation et leadership trauma-informé
L’épisode 20 de mon podcast - La liberté commence par le lien, plaidoyer pour l’autonomie relationnelle - Kevin Poussin
👋 Prochaines dates :
En présentiel - Formation Radical Collaboration Inscriptions à ce lien.
Nantes - 29 juin-2 juillet 2026
Nantes - 16-17 septembre + 15-16 octobre 2026
🧵 Dans les éditions précédentes de Construire des Ponts
Et si le problème n’était pas les personnes ? Le rôle du contexte dans nos tensions
Quand la collaboration fatigue : repenser nos prises de décisions
Slow dans les relations : s’apprivoiser pour mieux collaborer
Générosité ou sur-adaptation ? Jusqu’où devons-nous nous adapter les un·es aux autres ?
Le pouvoir de la convivialité, le point commun entre Miley Cyrus et Pablo Servigne
Sortir des schémas répétitifs - sortir des boucles qui nous enferment et des histoires qui se répètent
Entraide v.s meilleure version de soi-même, comment développer des systèmes de soutien et de solidarité au travail
De la confiance à la demande d’aide - comment créer un cadre qui autorise à demander de l’aide
Réhabiliter le désaccord - et si nous avions besoin du désaccord ?
Et si nos organisations prenaient le temps du lien ? - comment inclure le soin comme un sujet récurrent dans une équipe
Sortir de l’escalade du conflit par la pause, faire une pause n’est pas une fuite
Sortir des conseils non sollicités - Soutenir avec écoute
Et si on créait plus de sécurité psychologique au travail ? Au lieu d’exiger plus d’authenticité.
Les limites, épisode 2 - Ecouter et respecter les limites des autres
Les histoires qu’on se raconte et comment les vérifier (ou pas) - le rôle des suppositions dans la communication
L’effet boomerang de l’honnêteté - comment sortir de l’honnêteté brutale
Faire une excuse en sincérité radicale - de la honte à la responsabilité, une invitation à s’excuser sans se justifier
Les ruptures professionnelles sont de vraies ruptures - comment mener nos ruptures professionnelles en prenant soin du lien ?
Laisser de la place à la colère - exprimer sa colère sans détruire les relations
Quand l’organisation prend soin des relations (tout n’est pas histoire de responsabilité individuelle)
Le pouvoir de l’appréciation - ou comment devenir supporteur / supportrice
Prendre soin des conflits (car ils sont inévitables, et utiles !)
Oser la sincérité radicale ( ce n’est pas l’honnêteté brutale ni l’empathie toxique)
Créer les conditions de l’écoute (ça ne suffit pas de bien écouter)
Dire non pour prendre soin de la relation (où vous découvrirez la carte de fidélité au non)
Coopérer avec ses concurrents (peut être découvrirez-vous de nouvelles zones d’opportunité)
Penser long terme (parfois les solutions que nous essayons sont de fausses bonnes idées)
Revenir à son intention (garder le cap, même en cas de conflit)
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