« La démocratie libérale est en train d’être mise à mort, la tolérance libérale disparaît elle aussi sous l’effet de la judiciarisation de la société. » C’est le philosophe politique néerlandais Sid Lukkassen qui prononce ce verdict sur Doorbraak. C’est la conclusion que l’on peut aussi tirer du dernier sondage du principal journal flamand (et libéral) Het Laatste Nieuws. En Flandre, Anders, l’ancien Open Vld, ne recueille que 6,9 % des intentions de vote. En Wallonie, le MR de Georges-Louis Bouchez perd près d’un tiers de ses électeurs et tombe à 20,1 %. Un sondage n’est, comme tout homme politique en perte de vitesse se plaît à le répéter, « qu’un sondage ». Il n’en demeure pas moins qu’il paraît difficile d’en déduire que l’avenir soit ciel bleu et plein soleil, à court terme, pour les partis libéraux de Belgique.
Le malaise du libéralisme tel qu’il est promu par les partis politiques provient sans doute de ce que leur interprétation du libéralisme ne correspond plus guère à sa doctrine. Ce n’est d’ailleurs pas le cas qu’en Belgique. Aux Pays-Bas, selon le dernier sondage de Maurice de Hond, tant le VVD, qualifié de « libéral de droite », que D66, considéré comme « libéral de gauche », sont en recul. Le VVD perdrait cinq de ses vingt-deux sièges, D66, sept sur vingt-six. Le gouvernement minoritaire actuel, qui repose sur la famille libérale, ne disposerait plus, selon ce sondage, que de 51 sièges sur les 150 que compte la Seconde chambre des Pays-Bas.
En Allemagne, les perspectives sont encore plus sombres. Le Freie Demokratische Partei (FDP) végète autour de 3 %, soit largement en dessous du seuil électoral de 5 %. Les libéraux n’avaient déjà pas atteint ce seuil lors des dernières élections de 2025, ce qui les avait exclus du Bundestag. Un retour paraît peu probable : le mécontentement suscité par le gouvernement démocrate chrétien et socialiste dirigé par M. Merz profite surtout à l’Alternative für Deutschland (AfD), située à droite toute.
Poursuivons un rapide tour d’horizon en Europe occidentale. La France, colbertiste dans l’âme, a-t-elle jamais été libérale ? En Espagne et en Italie, les partis libéraux, Ciudadanos et Azione, sont devenus pratiquement insignifiants. Au Royaume-Uni, les Liberal Democrats n’ont pas réussi à tirer profit de l’impopularité du Premier ministre travailliste Starmer. Là aussi, c’est un parti de droite populiste, Reform UK, qui a le vent en poupe. Les libéraux britanniques sont crédités de 13 % des intentions de vote, leurs homologues italiens de 3 % et les Espagnols de seulement 2 %.
Cela ne signifie pas, s’empresse d’ajouter Lukkassen, que le libéralisme ait perdu toute popularité. Ce qui frappe davantage, selon lui, c’est que les partis politiques qui cherchent à réunir sous leur bannière l’ensemble des idées traditionnellement associées au libéralisme rencontrent aujourd’hui peu de succès. Ces idées sont au nombre de trois : 1) un État limité et une économie de laissez-faire ; 2) un individualisme émancipateur ou progressiste sur le plan éthique ; 3) un engagement en faveur d’un ordre international fondé sur des règles, avec la libre circulation des biens, des services et des personnes. L’Europe du Traité de Rome. Or, en Europe, de nombreux partis remportent des succès électoraux en défendant une ou deux des dimensions du libéralisme, mais rarement les trois à la fois.
Autrement dit, certains préfèrent le libéralisme économique mais rejettent le progressisme culturel ; d’autres soutiennent les libertés individuelles mais souhaitent davantage d’intervention de l’État. Le libéralisme intégral n’attire plus grand monde. Reste, en ce qui concerne les exemples mentionnés, que les circonstances diffèrent : en Allemagne, le FDP a souffert de sa participation chahutée à la coalition fédérale précédemment au pouvoir et de ses dissensions internes ainsi que du marasme économique ; aux Pays-Bas, la baisse de régime des partis libéraux peut s’expliquer par la fragmentation politique et la montée du vote protestataire ; au Royaume-Uni, le sort réservé aux Libéraux Démocrates est plus ambigu en raison du système électoral britannique (scrutin uninominal majoritaire) qui rend les comparaisons avec les systèmes proportionnels sujettes à caution.
La grille d’analyse du libéralisme en trois dimensions de Lukkassen permet néanmoins de comprendre pourquoi un parti nationaliste flamand tel que la N-VA, qui combine le libéralisme économique avec le conservatisme culturel, réussit en Belgique, et des partis sociaux-démocrates, qui combinent l’interventionnisme économique de l’État avec un libéralisme social, puissent attirer les suffrages (l’ordolibéralisme allemand en est un exemple).
Ceci posé, sans même en référer aux travaux du politologue suisse Hanspeter Kriesi qui postule que la mondialisation a créé une nouvelle ligne de fracture entre les « gagnants » et les « perdants » de l’ouverture économique et culturelle et a provoqué l’essor des partis populistes et la recomposition du paysage politique européen, ni à la théorie du post-matérialisme développée par Ronald Inglehart ou à celle du « cultural backlash » (retour de bâton culturel) de Pippa Norris, il faut bien constater la montée des conflits culturels autour de l’identité, de l’immigration et de la souveraineté – et, en filigrane, une inquiétude légitime à propos de la prospérité générale.
A cet égard, Doorbraak a publié dans sa revue trimestrielle une interview du parlementaire libéral flamand indépendant (ex-Open Vld) Maurits Vande Reyde. Sa pensée peut se résumer dans la formule « Minder overheid, meer welvaart » (« Moins d’État, plus de prospérité »), fortement ancrée dans le libéralisme classique. Son raisonnement est le suivant : un État très dépensier entraîne une fiscalité élevée ; cette fiscalité réduit l’entrepreneuriat, l’investissement et l’emploi ; la croissance économique ralentit ; la société s’appauvrit. Sa logique s’inspire de penseurs libéraux comme Adam Smith, Hayek ou Milton Friedman.
Vande Reyde propose une forme de recentrage du libéralisme sur sa dimension économique. En outre, il fonde sur les réseaux sociaux comme nouveau terrain politique ses espoirs de dribbler la particratie en Belgique. « Chaque homme politique doit devenir un influenceur », prétend-il. Reste à savoir s’il y a un marché (c’est le cas de le dire!). Ce serait pourtant la voie royale vers un retour à la démocratie directe.
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