RSS Amplifier

La Source du Logos · May 9, 2026

Muxia - Saint-Jacques-de-Compostelle

0
Sign in to vote or save

Bertrand Leroy · La Source du Logos

Me voilà enfin amarré dans la marina de Lagos, après une longue descente en solitaire des côtes portugaises. Une aventure extrême à mon échelle, un vent qui n’est jamais descendu sous les 20 noeuds, des rafales à 30, un record de vitesse pour Ancolie dans un surf à 12 noeuds, 3 nuits et 3 jours en mer avec très peu de sommeil, pour une distance parcourue de 450 milles environ. Soit une moyenne de 6 noeuds sur toute la descente !

Au fait, tout le monde sait ce que c’est l’unité du noeud en mer ? Parce que je l’utilise souvent, comme tous les marins, mais je réalise que ça ne parle peut-être pas à tout le monde ! Un noeud, c’est 1 mille nautique par heure :-)

Mais 1 mille nautique, qu’est-ce que c’est alors ? C’est la distance d’une minute d’arc sur un méridien. Et une minute d’arc sur un méridien, c’est quoi ? Un méridien, c’est un grand cercle qui passe par les pôles de la terre, qui fait donc 360°. Chaque degré est divisé en 60 minutes d’arc. Une minute d’arc (1/60e de degré) sur un méridien, c’est donc la mesure de ce cercle divisé par 360 degrés, puis divisé par 60 minutes.

La circonférence de la terre en passant par ses pôles nord et sud mesure environ environ 40 007,86 km, pour ceux qui sont d’accord avec la Terre ronde, ou patatoïde. Pour les platistes, je ne sais pas trop comment ils calculent par contre…

Donc 40 007,86 km divisé par 360 et divisé par 60 donne environ 1,852 km, l’unité de la mille nautique. Donc 1 noeud égale 1 mille nautique par heure, égale 1,852 km/h ! CQFD…

6 noeuds de moyenne, ça fait donc 11,11 km/heure. Ça parait peu sur terre, mais sur mer, sur un petit bateau comme Ancolie, ça envoie ! Et c’est 24h/24 , ce qui donne une moyenne de 267 km par jour…

Bref, passons, désolé pour les mathématiques, je sais que ça ne passionne pas tout le monde, pas de souci si vous avez lu tout ça en diagonale :-D Mais il faut savoir de quoi on parle, reprenons…

Certains amis me disent que je descends vite ! C’est plus ou moins vrai finalement. Je vais plus vite qu’un marcheur quand le bateau sprinte, mais moins vite qu’un coureur. Mais par contre, le bateau ne s’arrête jamais, il avance en continue ! Je ne peux pas jeter l’ancre au milieu de l’Atlantique, au mieux je peux affaler les voiles, mais dans ce cas le bateau devient le jouet des éléments, et se met à dériver au gré des vagues et des courants marins, et c’est souvent très inconfortable de se faire remuer ainsi.

La voile, c’est le mouvement perpétuel, on ne peut pas appuyer sur le bouton « pause », s’arrêter au bord du chemin faire une sieste quand on est fatigué, comme sur le Sentier. D’où une certaine fatigue, une usure sur le temps long, tant qu’on ne rentre pas dans le flow de la navigation, qui est différent de ce qu’on vit à terre. Ceux sont le vent, la mer et le bateau qui organisent toutes nos journées, pas nos habitudes, et ça peut être perturbant de n’avoir plus aucune habitude ! Ne plus manger à heure fixe, dormir et se réveiller sans réveil, quand on peut et non plus que quand on veut, ne pas pouvoir poser une question à Google quand on cherche un truc, ne plus lire les actualités de X, ne plus avoir quel jour on est…

Je vais vous raconter tout ça en détails dans le prochain article du Substack, mais là, je voulais revenir sur ce périple que nous avons fait avec Manu, de Muxia à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il y a environ une semaine de décalage entre ce que je vis et ce que j’écris, car il faut trouver les bonnes conditions pour le faire, et en mer, difficile d’écrire au clavier ou avec un stylo…

Je veux revenir sur ce périple, car tout s’efface chaque jour, comme les rêves le font chaque matin au réveil… Comme la veillée pascale du Sentier de Pâques, comme la traversée à pied de Brocéliande, ou comme la traversée du Golfe de Gascogne l’ont fait…

Tout ce que je vis est si intense depuis le 1er avril, que s’en est même trop pour mon cerveau, qui peine à tout intégrer. L’écriture est un moyen de fixer le volatile dirait l’alchimiste ! Je déplierai tout ça à mon retour, comme on a coutume de dire sur le Sentier…

Mercredi dernier, nous nous élançons donc avec Manu sur le Camino. J’ai commandé un nouveau coude d’échappement pour le moteur, il n’arrivera pas tout de suite, et les vents ne sont pas favorables pour descendre le Portugal, donc autant partir maintenant ! Nous faisons nos sac à dos, reprenons nos bâtons, et quittons Ancolie pour trois jours j’espère.

90 km à faire en 3 jours, c’est un bon rythme, mais nous sommes habitués à marcher :-)

Premier constat : nous remontons le courant ! Régulièrement, nous croisons des pèlerins, mais tous viennent de Compostelle, personne ne semble marcher dans le même sens que nous. Logique après tout, me dis-je, le nom de cette expédition est La Source du Logos.

Il est question de remonter à la Source, pas de descendre le courant !

Mais quid de tous ces enseignements spirituels qui nous conseillent de nous abandonner au courant de la vie ? Pourquoi choisir la friction, l’effort, plutôt que faire la planche et se laisser porter ? Je ne sais pas, mais aller vers l’Est, ce n’est pas le sens horaire, c’est remonter à l’origine du monde. Aller vers l’Ouest, je connais, l’Occident je connais, ça a donné le Far West, puis la Silicon Valley, berceau d’Internet et de l’intelligence artificielle. Notre époque nous le hurle, nous sommes au bout du développement, au bout du monde, Los Angeles et Hollywood, San Francisco et le garage de Steve Jobs sont au bout, après c’est le Pacifique, une masse océanique résonnant comme un présage, qui couvre la moitié de notre Terre. Et ensuite, c’est l’Orient, on a fait le tour.

Comme le saumon, remonter à la source, c’est retrouver nos origines. Quand on ne sait pas où on va, c’est peut-être bien de se rappeler d’où l’on vient ?

Sûrement que nos vies oscillent entre ces deux directions, comme ce mythe mélanésien le raconte :

Tout homme est tiraillé entre deux besoins. Le besoin de la Pirogue, c’est-à-dire du voyage, de l’arrachement à soi-même, et le besoin de l’Arbre, c’est-à-dire de l’enracinement, de l’identité.

Les hommes errent constamment entre ces deux besoins en cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre jusqu’au jour où ils comprennent que c’est avec l’Arbre qu’on fabrique la Pirogue.

Je vous laisse le méditer, il est assez explicite, et très beau je trouve…

Le chrétien pratiquant est lui aussi souvent comparé à un poisson qui nage à contre-courant du monde. C’est d’ailleurs l’animal que se faisaient tatouer les premiers chrétiens, signe de l’ère du Poisson pour l’astrologue. Le générique de la série The Chosen le montre bien, avec ce petit poisson bleu qui nage à contre-sens.

Générique The Chosen

Depuis des années, je cherche la contre-culture, la transgression positive d’un monde capitaliste dont les valeurs ne me conviennent pas. Le souci avec le capitalisme, c’est que c’est un système qui broie le monde, le digère, et l’exècre. Il a tendance à tout transformer en excréments qu’il nous revend à prix d’or, après en avoir capté l’essence et la magie. Il stérilise l’âme du monde en produits de consommation : le new age en est un exemple. Il transforme le Yoga en gymnastique du vendredi soir, l’Alchimie en développement personnel, l’Himalaya en tourisme, et même le Chamanisme en voyage sensoriel. Je lisais un article dans ELLE Magazine qui vantait les bienfaits de l’Ayahuasca dans les centaines de cérémonies hebdomadaires à New-York. Les nouveaux cadres de la Silicon Valley et les showrunners de Netflix sont tous micro-dosés en psilocybine, DMT, LSD, et bientôt Ibogaïne grâce à Trump. Résultat, tout se ressemble, sans même besoin d’un cahier des charges ou d’un agenda woke, n’en déplaise aux conspirationnistes. C’est juste une programmation, dont nous sommes tous victimes et complices, une Culture.

Pour bien connaître ces plantes, je reconnais instantanément une personne, un livre, un film ou une série dont le réalisateur a vécu l’expérience psychédélique. Ce n’est pas mal, c’est même une vision du monde plutôt positive, inclusive, pacifiste. Un retour aux mythes fondateurs dont Joseph Campbell a retracé les points communs dans son livre « Le Héros au mille visages », repris par Georges Lucas dans sa saga Star Wars. Ils étaient persuadés tous les deux d’avoir trouvé la formule magique du blockbuster, et l’histoire ne leur a pas donné tort !

Le héros naît, il grandit, il se perd, il trouve une quête, il vit un lot d’épreuves, il se réconcilie avec lui-même, et il rentre chez lui. On retrouve ça partout, de la Quête du Graal, aux contes de Grimm, des Mystérieuses Cités d’Or au voyage d’Ulysse, et ça marche, le lecteur ou le spectateur s’identifie instantanément. C’est dans notre ADN, développé par ces centaines de milliers de nuits passées autour du feu, à le veiller sous les étoiles, en écoutant les paroles du griot ou du conteur, en ayant mangés les petits champignons magiques qui faisaient de nous de meilleurs chasseurs, ou fumé de l’herbe qui anesthésiait nos douleurs…

Mais voilà, là encore le capitalisme a brisé cette magie pour nous le vendre à la pelle, le transformant en bien de consommation, et ça finit par blaser tout le monde. Alors on cherche dans le cynisme, dans les scénarios mindfuck, dans la technologie 4K et les effets spéciaux numériques, mais on quitte le monde de la sérotonine pour celui de la dopamine, les connaisseurs comprendront, ce n’est plus le même kiff…

Et voilà, j’ai encore creusé un tunnel dans cette histoire de contre-sens que je voulais aborder. Mais l’idée de remonter à la Source du Logos vient aussi de là. De ne pas vouloir, ou alors le moins possible, nager dans l’ordre de cette civilisation qui s’efface, comme toutes les civilisations. Ce n’est pas du pessimisme, c’est dans l’ordre du monde et cela s’est vérifié depuis toujours, comme pour les égyptiens, les mayas, les grecs, les romains… Une graine pousse, donne une fleur, elle se fane, donne ses graines, et une autre fleur repousse avec parfois une mutation génétique nous offrant une nouvelle couleur. Ou dans un style plus martial et caricatural :

Les temps difficiles créent des hommes forts,

les hommes forts créent de bons temps,

de bons temps créent des hommes faibles,

et les hommes faibles créent des temps difficiles.

Mais voilà une des raisons pour lesquelles je trouve qu’aujourd’hui, être chrétien est une force beaucoup plus puissante pour s’opposer au monde que prendre un psychédélique, croire dans la terre plate, ou de faire des stages de développement personnel.

C’est croire, comme J.R.R. Tolkien, qui a converti son ami C.S. Lewis, que le Mythe peut être vivant, et que celui du Christ est non seulement le plus grand Mythe, mais qu’il est devenu réalité !

Voilà pourquoi le Sentier résonne comme un antidote, car il est en contact avec le réel, il ne triche pas, il fait rire, pleurer, saigner, suer, il raconte une vraie histoire. Et je dois me battre pour lui garder cette forme. Tous les acteurs du tourisme nous réclament d’organiser du portage de sac à dos, de réduire les étapes, de proposer l’itinéraire en vélo électrique… Transformer le Sentier en bien de consommation, qu’il nous glisse dessus, sans effort, sans douleur, sans nous transformer, qu’il ne raconte rien de plus qu’une randonnée.

Idem avec l’Iboga, les américains synthétisent déjà l’ibogaïne, et lui rajoutent d’autres molécules pour ne plus vomir et pour ne plus avoir de visions. Tout ce qui donne du sang, de la sueur et des larmes, tous ces fluides que le transhumanisme cherche à tarir pour des vies pacifiées, mais surtout aseptisées. Du sucre, partout ! De l’humain cultivé en hydroponie, à l’IA, à l’ADN amélioré. Alors oui on sera tous beaux, car qui veut être moche, tous intelligents, car qui veut être bête, tous en bonne santé, car qui veut être malade, et enfin tous immortels, car qui veut mourir ?

Le premier enfant qui vivra mille ans est déjà né, nous dit le docteur Laurent Alexandre. Mais vivre mille ans pourquoi faire ? Mille années de jouissance des sens, mille années de savoir ? Mille années avant de mourir ? Le résultat restera le même ! Ces gens sont terrorisés par la mort, je les comprends, c’est effrayant, comme de quitter tous ceux que j’aime pour partir sur ce petit bateau Ancolie et de se retrouver seul en pleine mer, sans brettelles de sécurité et où la moindre erreur peut être fatale, comme de quitter le connu pour l’inconnu.

Dans la descente du Portugal, pour me changer les idées car j’étais pris par le mal de mer, et la nuit avec ses grosses vagues était effrayante, j’ai regardé le dernier film de Jan Kounen L’homme qui rétrécit. J’aime bien la voix-off du début, là aussi en voit bien qu’il a voyagé entre les mondes Kounen. À un moment elle dit que les sages disent parfois que vivre, c’est apprendre à mourir. Mais d’autres disent aussi que peut-être mourir, c’est apprendre à vivre ! On ne voit plus du tout la vie pareil quand on frôle la mort, les rescapés de NDE changent très souvent radicalement de vie après leur expérience.

Elle est là la véritable expérience transformative, quand on est seul au milieu de l’Atlantique sur une coquille de noix, quand on a mangé l’Iboga sur une natte africaine en pleine forêt équatoriale et qu’on croit vraiment qu’on s’est empoisonné pour de bon, quand on marche sur le Sentier après avoir dit au revoir à ses proches, et qu’on souffre au point de presque abandonner, avec des larmes sur le visages, le t-shirt trempé de sueur, et les pieds en sang.

C’étaient les premiers apôtres chrétiens qui sont morts en martyrs pour une histoire qu’ils avaient vécu et qu’ils ne voulaient pas renier, au prix de leur vie. Dévorés par les lions, crucifiés, brûlés, ébouillantés, décapités. Le prix de la chair, pas celui du chèque de notre compte en banque pour visiter la Grande Pyramide avec Burensteinas. Désolé pour la pique, je le remercie pour tout ce qu’il a donné il y a déjà bientôt vingt ans !

Le Christ est le caillou dans la chaussure du système capitaliste et du nouvel ordre mondial, la perle que Davos n’arrive pas à digérer, je le pense vraiment. D’ailleurs regardez en société, il est plus facile de faire son coming-out gay aujourd’hui, et j’en suis de tout cœur heureux après tant de souffrances et d’injustices, que de s’avouer chrétien ! Il est plus facile de dire qu’on a trippé au LSD que de dire qu’on croit Christ.

C’est un grand mouvement de notre époque que celui de l’apostasie. Avec du recul, on mesure l’énergie qu’a mis le système pour éloigner le Christ de nos vies. Un combat titanesque, même si perdu d’avance.

Donc voilà, j’aime être à contre-courant, pas tout le temps car c’est fatiguant, mais suffisamment pour savoir d’où il vient, et où il va si on n’y prend pas garde. Et aujourd’hui, être chrétien, être pèlerin, c’est être à contre-courant du monde.

Conséquence concrète d’être à contre-courant sur le Camino de Santiago, c’est que toutes les personnes qu’on croise, et on en croise beaucoup, nous disent « Buen Camino ! ». Ça sonne comme un encouragement, c’est gentil, mais au bout d’une centaine par jour, c’est difficile de garder la fraîcheur et le sourire pour répondre !

Interlude avant d’aborder le second constat, car oui, je ne pers pas le fil !

Interlude sur la beauté des paysages de la Galice, 3 journées de marche magnifiques, je me serai cru par moment en Bolivie, avec des petits villages espagnoles perdus, des forêts de pins et d’eucalyptus à perte de vue, des citronniers, des parfums incroyables. Des montées et des descentes aussi, beaucoup ! Physiquement, c’était relativement costaud, ça aurait été un peu plus doux en 4 jours, mais je n’oublie pas que je suis en mission pour l’évêque et que je dois livrer cette lettre mystérieuse en 100 jours ! La traversée de la Bretagne à pied ne faisait pas partie du voyage au début, et quand je vois la distance qu’il me reste à parcourir d’ici le 10 juillet, je ne peux pas trop me relâcher !

La nature est vraiment belle là-bas, différente de la Bretagne, mais pas dans ses formes, ses falaises, et son climat, un petit air de Finistère !

Nous n’aurons pas eu besoin de dormir dehors, même si j’avais le tarp. Il y a des albergue partout sur le Camino, avec des nuits pas trop chères, une dizaine d’euros. Et le soir, sans parler espagnol, fatigués par la trentaine de kilomètres quotidienne, je dois avouer que nous avions un peu la flemme de chercher un spot, d’autant qu’il ne faisait pas chaud. J’ai déjà eu mon lot de nuits dehors avec le Sentier et la traversée de la Bretagne, et même si je reparle dans ce message de la nécessité de la chair et du réel, je ne suis pas un survivaliste non plus !

Second constat : Réflexion sur les deux tuniques de l’évangile de Marc, un peu de théologie à ma sauce…

Alors là, je vais parler un peu spiritualité et théologie, ceux que ça n’intéresse pas, n’hésitez pas à sauter cette partie ! Mais je voulais partager une réflexion qui m’habite depuis quelques temps sur le Sentier et dans ma vie personnelle : le rapport à la Providence.

Qu’est-ce que la Providence ? Étymologiquement, cela signifie Le Plan de Dieu. Cette notion sous-entend qu’il y aurait donc un ordre dans le chaos du monde, et à fortiori un rapport au monde, une façon de vivre sa vie dans un courant particulier, le Flux, comme l’explique Arthur à Pierre dans La Porte Mystérieuse du Mont-Saint-Michel.

Comment vivre dans le Flux ? Un échange avec Manu me permet de donner ma vision sur ce sujet…

Ce Flux est selon moi protégé par 3 verrous, qui nécessitent donc 3 clés ! Et la Bible les décrit…

Dans mon précédent message, j’évoquais Marc 6:7

Alors il appela les douze, et il commença à les envoyer deux à deux, en leur donnant pouvoir sur les esprits impurs.

Il leur prescrivit de ne rien prendre pour le voyage, si ce n’est un bâton; de n’avoir ni pain, ni sac, ni monnaie dans la ceinture; de chausser des sandales, et de ne pas revêtir deux tuniques.

J’y repensais en marchant car étrangement, en quittant Ancolie, j’avais oublié de prendre mon portefeuille ! Je partais donc sans argent… Enfin plus ou moins, car maintenant on peut payer avec le téléphone. Je regarde mes pieds, j’ai des sandales, et je porte un bâton. Bon, j’ai un sac, et un sandwich préparé par Manu. Mais je me posais la question :

Et si les évangiles étaient un véritable mode d’emploi de la vie, à prendre au premier degré ?

Par contre, cette histoire des deux tuniques, je ne l’ai comprise qu’en marchant avec Manu. En effet, Manu m’accompagne depuis ce petit village de Bretagne, il a traversé le Golfe avec moi, et nous sommes bien envoyés deux à deux, comme conseillé par Jésus.

Mais Manu a un souci que je n’ai pas : il a une directrice dans son travail. Il a déjà réussi à négocier quelques jours pour prolonger ses vacances de Pâques, mais s’il veut continuer le voyage avec moi, au moins jusqu’à Gibraltar, il a besoin d’au moins quinze jours de plus de congé. Il a bon espoir, moi pas trop car quand on parle travail avec un patron, c’est rarement le cœur qu’il écoute, mais plutôt ses impératifs de production à lui…

Je comprends alors que Manu porte deux tuniques : celle du pèlerin qui m’accompagne, mais celle aussi d’administrateur réseau de son lycée. Et il y en a une en trop pour continuer ce voyage…

S’ensuit un échange un peu vif entre nous, et sur cette phrase de Jean dans l’Apocalypse « Dieu vomit les tièdes ». Cette phrase m’a toujours gêné, car je suis plutôt pour la tempérance dans ma vie. Être tempéré, c’est être tiède ?

Non, je pense qu’être tiède, c’est ne pas choisir. Vouloir le beurre et l’argent du beurre. Et pour Manu, ce serait vouloir participer à ce voyage, et garder la sécurité de son travail. Ne pas plonger totalement…

Je comprends que ce ne sera pas possible. De mon côté, ce grand saut dans le vide, je l’ai fait il y a 15 ans, quand j’ai tout quitté pour me consacrer au Sentier. Tout pour cette aventure que mon cœur m’intimait de vivre.

À l’époque, le Sentier était tout petit, avec quelques amis et Valérie, nous accompagnions dès qu’une personne nous le demandait, même si elle était seule. Aucun modèle économique, à peine un statut associatif balbutiant pour déclarer les dons, car nous faisions tourner un chapeau à la fin du voyage. Nous rentrions en train, nous n’habitions même pas encore au Secret Knight !

Fallait-il être fou pour se lancer ainsi, sur l’appel d’une vision ? Ce n’était pas rationnel, et pourtant 15 ans après, ce sont 8 000 marcheurs qui sont venus, un reportage dans Des Racines et des Ailes, et notre petite fille qui est née ! Mes autres enfants vont bien, j’ai du m’éloigner de quelques kilomètres, mais je ne les ai pas abandonnés. On se voit dès qu’on peut, et maintenant qu’ils sont grands, ils me témoignent que même si ça a été douloureux, ils ont aussi aimé grandir comme ça, entre leur mère et moi qui portons deux visions du monde différentes, mais complémentaires. Des Racines et des Ailes, l’Arbre et la Pirogue, Saint Michel et le Dragon…

Revenons-en à notre échange avec Manu. Alors qu’on boit une bière dans un petit bar perdu de la Galice à 11h30, oui on a commencé tôt, mais on marche depuis 7h30 le matin, et il fait un peu chaud pour une fois. Synchronicité, ma mère m’envoie une vidéo sur une scène d’Indiana Jones et la dernière croisade, une version moderne de la Quête du Graal :

Cette vidéo résume parfaitement ce que je voulais dire à Manu. Il y a des choses que seule la foi permet d’accomplir. Que seul un réel engagement de notre corps et de notre âme permettent de dévoiler. Et c’est parfait ainsi, c’est un réel verrou de la Tradition qui fait que le Flux ne s’ouvre qu’à ceux qui sont sincères dans leur démarche.

J’en parle souvent sur le Sentier, c’est selon moi l’humilité, elle aussi représentée dans la première épreuve d’Indiana Jones avant qu’il ne saute : « le pénitent s’agenouille devant Dieu ». C’est cette humilité, au sens de poser un genou à terre, l’humus, qui permet à la Providence de s’accomplir.

Toute l’arnaque du New-Age est de taire cette humilité dans son orgueil de loi de l’attraction. Ce n’est pas notre volonté qui décide...

Que Ta volonté soit faite, et non la mienne…

Et la volonté du Très-Haut ne nous traverse que lorsque nous sommes à terre, ou à genoux. De sorte qu’ainsi, personne ne peut s’enorgueillir de recevoir la Providence, ni la maîtriser, la manipuler ou penser la posséder comme une formule magique ! Elle teste la sincérité de notre Cœur. Le Flux est un chemin de vulnérabilité…

La Providence arrive en condition réelle, pas dans nos pensées. La rencontre avec Ryszard Zurek à Mortain, elle est arrivée quand j’ai posé un genou à terre, acceptant de dormir sous l’orage à la Toussaint avec soixante personnes, et que j’en avais les larmes aux yeux…

La Providence, c’est comme un savon humide, plus on veut le serrer pour l’attraper, plus il nous glisse des mains. Chaque fois que l’on aimerait penser la comprendre, elle nous échappe. Et c’est tellement mieux comme ça, plutôt que d’imaginer un monde où la volonté des ego de chacun se manifesterait à leur bon vouloir. Quel chaos ce serait !

Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir

Elle dérange cette phrase, j’ai même accompagné certains marcheurs qui vont parfois à la messe, et qui changent cette phrase en « Seigneur, je suis digne de te recevoir »…

Intérieurement, cela me désole car j’y vois un tel orgueil ! Pour avoir été confronté à un aperçu de l’infini du cosmos, de Dieu et de l’existence, bien évidemment que nous ne sommes pas dignes de le recevoir ! C’est tellement énorme. Rien que les distances cosmologiques nous le rappellent… et elles ne sont rien par rapport à Dieu.

Il est dévoilé dans les évangiles Matthieu 5 et 6, le moment où Jésus enseigne ses disciples sur la montagne. Il leur dévoile de très hautes vérités spirituelles, la prière du Notre Père, bref, tous les outils pour vivre ici-bas ! Je reviens sur ce passage en particulier que je résume mais qui correspond à ce dont on parle, Matthieu 6-26 :

Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?

Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas: Que mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus?

Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin.

Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par-dessus.

Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu… Vers quoi orientons-nous notre vie ? Pour le chrétien, il n’y a qu’une direction, c’est le Christ.

« Je suis le chemin, la vérité et la vie »

Jean 14:6

Alors voilà, je ne vais pas m’appesantir là-dessus, déjà que je parle beaucoup plus de la Bible que je ne pensais le faire. Mais c’est pourtant ce qui fonctionne dans ce que j’observe de ma vie. Au nom de quoi ou de qui fait-on cette Quête ?

Quand nous avons acheté le Secret Knight avec Valérie, à la Chambre du Commerce ils nous ont ri au nez pour ainsi dire. Quelle idée folle d’acheter un pub dans un village perdu de l’Orne ! Vous êtes fous !

Mais nous étions dans l’Œuvre, pas dans le calcul… Chose incompréhensible pour celle qui nous recevait. Peut-être que le poète aurait vu de la beauté à notre démarche ? Là, on nous disait juste que peut-être en vendant du tabac et des jeux à gratter, on arriverait put-être à survivre…

Pourtant chaque jour où nous étions ouvert, le nombre juste de clients franchissaient la porte. Pas en nombre excessif, juste assez pour faire bouillir la marmite, nourrir les enfants, et ne pas sortir la calculatrice pour faire les courses. Pas assez pour prendre des vacances à l’autre bout du monde non plus, ni acheter une belle voiture, ni tout ce qui finalement nous aurait éloigné de notre Quête.

Une pauvreté heureuse, mais pas misérable… On vivait d’Amour et d’eau fraîche comme on dit, sans savoir ce que chaque journée pouvait nous offrir !

Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

Matthieu 6:34

Matériellement, nous ne savions pas trop où nous allions, mais intérieurement, nous avions un cap, le Mont-Saint-Michel et l’Archange Saint Michel !

Pour naviguer, il faut un cap. Pour pèleriner, il faut une destination sacrée, sinon on randonne, ou pire, on erre… Même s’il y a des vertus à l’errance, c’est un chemin qui ne s’offre pas à tout le monde… C’est pareil pour vivre, et je pense sincèrement que choisir un cap vers le Christ, c’est s’ouvrir un très beau chemin !

Il est nécessaire d’œuvrer, humblement, comme ces petits oiseaux qui pourtant ne sèment ni ne moissonnent, pour que le Flux ouvre un chemin. Et la direction de ce chemin, pour qu’il aille quelque part et qu’il nous protège, c’est Dieu, le Christ. Enfin c’est mon avis, je ne vous l’impose pas !

Beaucoup n’arrivent pas à prononcer ce mot Christ, connoté par les médias avec les scandales de l’église, défiguré par la spiritualité moderne sous forme de simple initié, ou ringardisé par la science et quelques historiens. Idem pour le mot Dieu, beaucoup préfèrent utiliser le terme Univers, Grand Tout, Source, Unité. Avec certaines personnes, on se comprend, après tout ce n’est qu’une question de linguistique, mais avec d’autres, je me rends compte que non, ça ne colle pas. Car le Dieu des chrétiens apporte une nuance importante : l’altérité. C’est à dire que le chrétien peut communiquer avec Dieu. Sans pour autant le considérer comme un vieux barbu sur un nuage, Dieu est aussi une personne, une intelligence majestueuse, infinie, avec qui l’on peut dialoguer !

Ça pourrait sembler trop beau pour être vrai, une personne me disait d’ailleurs un jour « Comment serait-ce possible, tu crois qu’il aurait le temps et la capacité à parler à chacun et dans toutes les langues du monde ? Non, je veux bien croire à une source abstraite de l’ordre du monde, une formule mathématique, mais pas à une intelligence qui pourrait se soucier de nous… ».

Nous nous limitons tellement dans notre vision de l’infini. Et pourtant à notre petite échelle, n’avons-nous pas déjà crée une « intelligence » qui parle toutes les langues, et qui peut répondre à chacun en quelques secondes, avec l’Intelligence Artificielle ? Que donnera cette intelligence dans dix ans, cent ans, mille ans, un milliard d’années si elle continuait son évolution ?

Alors que penser d’une Intelligence avec 13,8 milliards d’années d’existence minimum depuis le Big Bang, si l’on se fie à notre modèle cosmologique ? D’autant plus que pour les mystiques, Dieu est en amont de notre existence physique, éternel et infini… Rien à voir avec l’IA qui est incrémentale et chronologique, c’est une comparaison simpliste et fausse que je fait, mais c’est pour donner une idée.

Le Mystère est infini, et dépassera toujours tout ce que nous pouvons envisager…

Chez les chrétiens, cette notion de Cap à un nom : le Discernement. Savoir s’il faut aller à droite ou à gauche, s’il faut trancher un lien, ou le réparer.

On dit souvent qu’il faut écouter son Cœur. C’est vrai, mais prudence, avant d’entendre son Cœur, il y a un tel nettoyage à faire ! Des couches de sentimentalisme, d’ego, de peurs, de mémoires familiales, de mensonges qu’on se fait…

C’est peut-être plus facile d’aller écouter le Sacré-Cœur de Jésus, comme l’apôtre Jean l’a fait pendant le Cène. Mais bon, l’homme moderne est comme ça, il préfère que tout vienne de lui, quitte à simplement réinventer l’eau chaude.

Voilà la promesse de Dieu au roi Salomon qui illustre très bien le Discernement, et sa place capitale :

A Gabaon, l'Éternel apparut en songe à Salomon pendant la nuit, et Dieu lui dit: Demande ce que tu veux que je te donne.

« Accorde donc à ton serviteur un coeur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le bien du mal ! Car qui pourrait juger ton peuple, ce peuple si nombreux ? »

Cette demande de Salomon plut au Seigneur.

Et Dieu lui dit: Puisque c’est là ce que tu demandes, puisque tu ne demandes pour toi ni une longue vie, ni les richesses, ni la mort de tes ennemis, et que tu demandes de l’intelligence pour exercer la justice, voici, j’agirai selon ta parole. Je te donnerai un coeur sage et intelligent, de telle sorte qu’il n’y aura eu personne avant toi et qu’on ne verra jamais personne de semblable à toi.

Je te donnerai, en outre, ce que tu n’as pas demandé, des richesses et de la gloire, de telle sorte qu’il n’y aura pendant toute ta vie aucun roi qui soit ton pareil.

Et si tu marches dans mes voies, en observant mes lois et mes commandements, comme l’a fait David, ton père, je prolongerai tes jours.

Salomon s’éveilla. Et voilà le songe.

1 Rois 3 : 5-15

A méditer…

Enfin, il est question tôt ou tard pour rejoindre le Flux, la Providence, de sauter dans le vide. D’un instant où il faut lâcher le bord de la piscine pour nager dans le grand bain, de sauter du nid pour voler dans le ciel, de lâcher-prise…

C’est ce saut de la Foi, pour reprendre la métaphore d’Indiana Jones, mais on le trouve aussi dans Assassin’s Creed, ou Matrix, qui nous ouvre un nouveau chemin que notre intelligence ne pouvait pas voir. C’est ce que résume la vidéo plus haut. Indiana Jones doit sauter pour que le chemin apparaisse, ses yeux ne pouvaient pas le voir. Le chemin apparaît car il a sauté !

Mais attention ici, je pense qu’il y a peut-être un moment pour faire ce saut ! Sûrement avoir été mis à genoux par la première épreuve de l’humilité sincère, et avoir trouvé son Cap pour ne pas plonger à côté du pont…

J’ai vu trop de personnes sauter dans le vide et s’écraser assez violemment au sol pour ne pas être prudent dans cette affirmation. Notamment dans le milieu des coachs spirituels, des auto entrepreneurs ou des artistes. Un oisillon attend que ses ailes aient poussé avant de quitter le nid, et malgré tout certains s’écrasent au sol. Avant de lâcher le bord de la piscine et d’aller dans le grand bain, c’est quand même mieux de savoir nager, ou au moins de savoir faire la planche… Idem pour ce saut de la Foi, il nécessite du courage, et paradoxalement de la Raison, pas de l’inconscience

Humilité, Discernement et Foi… Ces trois vertus, pas au sens théologales, ont ouvert un sentier dans ma vie, celui de l’Œuvre. Un sentier nourricier, d’équilibre, et d’amour. Une vie qui n’est plus un travail.

Mais une vie avec ses épreuves ! Bien souvent profondes et initiatiques. Ce n’est pas une vie de repos qui nous est proposée sur ce chemin, mais une vie d’incertitudes, de fragilité, d’efforts, car notre mental ne comprend pas comment ça marche, il ne peut pas anticiper, il a fait un saut de le vide et il pense plonger à toute vitesse avec sa crainte de l’atterrissage.

Donc ça ouvre des inquiétudes peut être plus fortes que celles du fonctionnaire par exemple. Tous les entrepreneurs et beaucoup d’artistes connaissent ça, et beaucoup voudraient retrouver la quiétude du fonctionnariat, mais beaucoup de fonctionnaires rêvent de la vie aventureuse de l’entrepreneur…

Donc voilà Manu, peut-être que toi aussi à un moment, ce sera le moment de sauter dans le vide, de partager ce que tu aimes le plus, la respiration, en écrivant, en créant une association, en structurant ton projet. Tu as déjà l’humilité et le discernement.

Mais pour l’instant ce n’est pas le moment…

Et tu dois rentrer bosser lundi, reprendre cette ligne souple de Deleuze dont je parle dans La Porte Mystérieuse du Mont-Saint-Michel. Une ligne permissive, mais pas totale, qui oscille entre boulot et vacances, avec ses avantages aussi quand on doit élever des enfants, et jamais je ne porterai de jugement là-dessus. Tous les fruits ne mûrissent pas à la même vitesse, car il en faut pour toutes les saisons, l’essentiel reste qu’ils mûrissent !

Moi, je dois rester seul maintenant, à avancer sur cette étroite ligne de fuite, sans brassard, sans filet de sécurité, à nager contre ce courant pour retrouver la Source… J’aurai pu tomber dans l’errance, mais Saint Michel m’a offert un cap, une destination, un rocher, une église, et maintenant une île (encore loin !).

Merci à toi, chef oui chef !

Troisième constat (car 3 c’est bien !) : Bienvenue à Astrub ! 25 ans, ça laisse des traces, et le monde change plus vite que les pierres de la cathédrale de Compostelle.

Je marche avec Manu, on s’explique, on se connaît depuis la maternelle et on a toujours été dans la même classe jusqu’à la fac. Donc on se connaît bien, peut-être même mieux qu’un frère de sang.

La marche est un peu rude quand même, je m’imagine devoir emprunter ce chemin tous les mois, comme je le fais avec le Sentier… Ce serait dur !

Mais là, c’est important pour moi de revenir ici, de saluer Saint Jacques, et de le remercier aussi.

On me dit que Saint Jacques est tranchant, ça me rappelle l’Archange Saint Michel et son épée. Saint Jacques veut notre dépouillement, et c’est vrai que je ressens cette énergie du dépouillement pendant que je marche, comme je l’avais ressenti quand j’ai fait ce pèlerinage il y a 25 ans, j’avais alors 24 ans.

Je venais de quitter au mois de mai un job de rêve en informatique, où l’on me proposait d’aller sur Antibes comme ingénieur. Mais j’étais écœuré par la productivité exigée sur des sujets qui ne m’intéressaient pas du tout. Je décidais donc de revenir à ma passion, la mer, et comme je devais commencer la formation de skipper à Cherbourg en septembre, ça me laissait donc quelques mois de libre.

Tout de suite l’idée de Compostelle est venue à moi. Ma mère en avait un bout l’été dernier, et je venais de lire à l’époque Le Pèlerin de Compostelle de Paulo Coelho.

Ce pèlerinage fut parmi les plus beaux moments de ma vie, sincèrement. Pas un jour à rajouter, pas un jour à enlever. J’ai été transfiguré par l’expérience. Boulversé. Radicalement transformé.

Je réalisais que les plus beaux moments de ma vie étaient ceux où je ne possédais qu’un sac à dos de 7 kg. Comment revenir dans le monde après ?

Comment retrouver ses anciens amis qui parlent de leur premier crédit pour le canapé, la télé, le monospace pour l’enfant à venir ?

Radical au point de faire peur tellement j’ai compris que je ne pourrai plus vivre dans ce monde comme j’y vivais avant. Et je continue toujours à mettre en garde les jeunes qui partent faire Saint Jacques : allez-y, c’est incroyable, mais attention au retour ! On pourrait faire un parallèle avec les plantes enthéogènes, c’est formidable, mais attention à l’intégration dans son quotidien, sous risque de désintégration !

Bon là, j’ai eu de la chance, je partais faire l’école maritime de Cherbourg pour devenir skipper, donc l’intégration s’est faite sur la mer, avec des copains. J’étais toujours un peu sur Saint Jacques finalement. Je ne retrouvais pas une routine de type métro-boulot-dodo, et j’étais jeune: pas grand chose à casser avant de reconstruire !

J’avais le sentiment que grâce à Saint Jacques, j’allais pouvoir construire ma vie sur des bases saines…

7 ans plus tard, en voulant retrouver l’esprit du Camino, je m’élançais pour la première fois sur le Sentier. Et à mon retour, j’écrivais ce livre La Porte Mystérieuse du Mont-Saint-Michel, qui devait changer toute ma vie… Mais j’y reviendrai une autre fois, sinon cette lettre va devenir elle aussi un livre !

Mais alors, qu’est-ce que ça fait de revenir ainsi sur un lieu si marquant après tant d’années ?

Ma mémoire me joue des tours déjà, je me rends compte que finalement, je n’ai pas tant de souvenirs que ça de Santiago. Je me souviens de la dernière étape, où j’avais marché plus de 75 kilomètres dans la journée, pressé d’arriver car il y avait déjà beaucoup trop de monde sur cette dernière portion des 100 kilomètres, surtout lorsqu’on a marché deux mois seul ou en petit groupe dans la nature.

Je me souviens d’une arrivée un peu décevante, avec une traversée de zone industrielle, puis une zone commerciale, et un centre-ville touristique.

Je me souviens avoir posé ma tête sur les reliques de Jacques dans la cathédrale et avoir ressenti un éclair de lumière me traverser.

Et je me souviens surtout avoir voulu quitter ce lieu rapidement, car trop d’agitation. Direction Fisterra en bus, et retour à Caen dans la foulée.

Aujourd’hui, c’est différent : déjà nous arrivons par l’Est. Et c’est beaucoup plus doux psychologiquement, mais plus âpre physiquement, avec une longue, longue montée avant d’enfin apercevoir la cathédrale.

Nous redescendons ensuite par de petits chemins creux, loin de la ville, quasiment jusqu’au pied de la cathédrale, qui ne réapparaît qu’au dernier moment.

Et là un choc, une autre vision qu’il y a 25 ans. Des dizaines de pèlerins errent ou déambulent sur la place. Certains pleurent, d’autres sont posés par terre, beaucoup prennent des photos. Des sac à dos partout… J’ai une vision qui me traverse, celle des héros arrivant au bout de leur quête, comme dans les jeux de rôle en ligne sur PC.

Pour ceux qui n’ont pas joué à ce type de jeu, il y a des zones dans ces programmes faites pour accueillir les héros après leur quête, qu’on appelle des Hubs. On y croise des centaines de joueurs, avec leur pseudo écrit au dessus de leur personnage. Des centaines de joueurs qui courent dans tous les sens, qui font des sauts, qui saluent, et qui viennent chercher la récompense de leur quête. Un joyeux bazar, pas très esthétique, et qui rappelle qu’on est bien dans un jeu vidéo multijoueur.

Mon fils aîné, qui a justement fais Saint Jacques cet hiver, rira de la comparaison que je lui fais, il me dira « Bienvenue à Astrub dans Dofus ! »

Le syndrome du « Personnage principal » que j’évoquais précédemment. Nous sommes tous le héros de notre quête, le personnage principal de notre film. C’est un grand pas de le réaliser je pense. Mais quand on croise une centaine de personnages principaux, ça laisse un goût étrange, comme un sentiment de dépossession, une amertume de réaliser que ce que l’on pensait unique et en fait réalisé par des centaines de milliers de personnes.

Ça nous fait pareil sur le Sentier, notre aventure nous semble héroïque, les touristes portent un regard différent sur nous, mais nous portons aussi un regard différent sur eux. Mais le Sentier, c’est une petite échelle, intime, mystérieuse, protégée.

Là, à Saint Jacques de Compostelle, j’ai l’impression d’arriver dans la capitale mondiale du pèlerinage avec sac à dos. Le Disneyland du pèlerinage, sans cynisme, ni jugement, je suis déjà allé à Disneyland avec mes enfants, ça a sa place aussi (enfin peut-être pas comme première destination touristique française, hein, mais bon, l’époque…) !

Les regards se croisent mais n’accrochent pas. Personne ne peut comprendre ce que l’on a vécu, et pourtant nous avons marché sur le même chemin. Chacun préserve sa bulle de réalité, protège du mieux qu’il peut ce trésor face au choc de l’arrimage au monde…

Nous, c’est un peu différent, nous n’avons marché que 3 jours cette fois-ci. Je ne me sens pas vraiment impacté, c’est pour ça que peut-être je vois ça de loin.

Je viens remercier Saint Jacques, mais ma route continue vers Saint Pierre et Saint Jean, c’est le tout début du voyage…

Nous voulons boire une bière avec Manu, on marche encore un kilomètre à tourner en rond, un peu secoués, pour trouver un endroit sympa. On finit par se mettre dans la première taverne venue. Beaucoup d’agitation, un camion vient déboucher une canalisation, ça fait un bruit de dingue. On rentre au chaud dans la taverne pour protéger nos oreilles, je commande des moules sauce piquante. On ne sait toujours pas où on dort, et ça me semble plus compliqué que dans la nature ou sur le chemin. Les auberges doivent être bondées.

Coup de chance, la première sera la bonne. Là aussi, beaucoup d’agitation, tout le monde se croise, mais plus personne ne se rencontre. L’aventure est terminée, c’est trop difficile de partager une telle expérience avec un inconnu qui pourtant a lui aussi vécu la même. Ce serait peut-être lui ôter son suc, la rendre banale.

Des sac à dos partout, toujours, des mollets musclés, des bâtons, de l’expérience de baroudeur qui suinte par tous les pores. Pas de friction, mais pas de contact, même dans ce grand dortoir de 50 personnes. Tout le monde est habitué, sort ses boules Quies…

Je repense au Sentier, à la chance que nous avons d’avoir ce petit royaume encore protégé, authentique. Je repense aussi à Mélodie Proust et Caroline Conte, les réalisatrices qui ont fait le documentaire Des Racines et des Ailes sur le Sentier, à contre cœur au début, tellement le précédent documentaire sur Compostelle qu’elles avaient tourné les avaient dégoûtées. Elles ne supportaient plus les pèlerins m’avaient-elles avoué ! Partout on leur disait « Tu n’as pas fait Saint Jacques, tu ne peux pas comprendre »…

C’est vrai, mais en même temps tellement limitant. Et je ressens dans cet entre-soi ici, ce qu’elles ont pu ressentir. Ça me rappelle certaines personnes avec les enthéogènes. Rares sont les personnes qui naviguent d’une plante à l’autre. Beaucoup tombent dans une relation presqu’exclusive, jalouse, avec leur plante…

Ça le fait moins avec le Bois Sacré, ça le fait moins avec le Sentier je pense. Quand l’expérience est sincère, authentique, honnête, pourquoi être jaloux ?

Enfin ça peut le faire, je me souviens d’un pèlerin qui avait fait le Sentier il y a quelques années, et qui avait été très touché à la fin de sa marche. En rentrant, il s’inscrit sur le groupe Facebook des Compagnons, et quelques semaines après il le quitte, fâché. Je lui demande pourquoi ? Il m’avouera que voir d’autres groupes que le sien rayonner et arriver au Mont-Saint-Michel semblait lui voler son expérience, qu’il pensait unique…

Je peux comprendre… Mon premier Sentier a été unique aussi. Mais j’ai voulu le partager. Un pas pour soi, un pas pour les autres, et un pas pour Dieu…

Il arrive un moment de sa vie où il faut se décentrer de soi-même, arrêter de se regarder le nombril, de chercher à se guérir… Car comme le dit Don Pierre, « si ton seul horizon, c’est toi-même, tu ne vais pas très loin ! ». D’où les limites du développement personnel, de la psychanalyse, de l’Œuvre au Noir…

On peut creuser sans fin à l’intérieur de soi, quitte à bien souvent finir par s’inventer des histoires. Alors que dès que l’on s’intéresse à l’autre, une autre aventure commence ! Et enfin Dieu, pour un chemin infini…

Mais nous oscillons entre ces 3 pas-sages, nous faisons des allers-retours, et c’est normal je pense… On ne peut aimer l’autre que lorsqu’on s’aime, et on ne peut s’aimer pleinement que lorsqu’on aime l’autre. Idem avec Dieu…

Le Sentier est une famille, une machine à laver dirait Amma, où c’est la friction des pierres dans le tambour qui finit par les polir…

Alors voilà, je regarde les photos que j’ai prises, ce selfie devant la cathédrale. Mes cheveux sont tombés, ma barbe a blanchi, mes rides se sont creusées. J’ai 4 enfants, une vie que je n’aurais jamais pu imaginer quand j’avais 22 ans.

J’ai une vie qui me plait, qui me ressemble. Sans patron, libre, mais sur un fil, une vie d’équilibriste, une ligne de fuite. J’ai beau réfléchir, je ne vois pas de plus belle Œuvre à dessiner avec les crayons de couleur que j’ai dans ma trousse.

Je fais des erreurs aussi, j’essaie juste de ne pas faire deux fois les mêmes, même si ça m’arrive. Mais je ne me couche pas le soir avec de la culpabilité ou des regrets.

Une vie passe tellement vite finalement, on ne fait pas tant de choses que ça je pense. J’ai la chance d’avoir pu faire quelque chose, grâce à mes amis et tous les Compagnons.

Je remercie Saint Jacques, Saint Michel, Valérie, Elsa, mes enfants, mes parents, ma famille, et tous les Compagnons qui dessinent dans le réel ce beau tableau du Sentier, aux couleurs toujours changeantes de la Baie.

Manu rentre en bus le lendemain jusqu’à Paris, puis Caen en train, et je me retrouve seul.

Je retourne à la gare routière, mange un kebab sans goût, et enfile une heure trente de route en bus pour résumer 3 jours de marche…

Ça me fait étrange de retrouver Muxia seul. Téléportation.

J’ouvre la porte d’Ancolie, je m’assois, j’essaie de fixer un peu toutes ces images, ces paysages, ces émotions. C’est très difficile, déjà tout glisse comme un rêve. Et je suis rattrapé par tout ce que j’ai à faire avant de lever l’ancre demain !

Le coude d’échappement est là, il m’attend à la capitainerie. Je pensais souffler en arrivant, me reposer, dormir. Et non, je me glisse dans la cale moteur, il est 19 heures, j’y resterai plié en 4 jusqu’à 23 heures, a essayer de fixer ce coude. Les goujons reçus ne sont pas tous à la bonne taille, il m’en manque un !

Je suis dégouté… Aucune idée de comment je vais faire. Je vais devoir redémonter demain tout ce que j’ai fait aujourd’hui qui n’a servi à rien. Demain c’est dimanche, tous les magasins sont fermés, et il n’y a pas de garage ici, et je n’ai pas de voiture, je ne parle pas espagnol, et je suis fatigué de marcher…

Mon corps est tout cabossée, à se cogner dans tous les angles de la cale si exiguë. Mes mains sont noires de cambouis, griffées. Il fait nuit, je suis seul, sans arriver à réparer ce moteur. Mes mollets et mes pieds sont encore en feu de la marche.

Je vais prendre une douche à minuit, et m’endors comme une masse.

Chaque jour suffit sa peine…

Le lendemain, je repense à notre voisin de ponton Eric, que Manu avait rencontré. Il est français et est coincé depuis un an à Muxia sur son bateau. Il a besoin d’une grue pour le sortir de l’eau et réparer la coque. C’est la deuxième grue qui tombe en panne ici, repoussant à chaque fois ses travaux.

Voyager, c’est rencontrer des personnages principaux, des histoires de dingue, qu’on ne saurait imaginer… Eric est l’une de ces histoires !

Un ancien skipper, qui chante de la variété dans les campings l’été désormais, car la visite médicale l’a recalé. Il vient de prendre sa retraite, s’est acheté ce bateau en acier, un beau ketch. Mais il est coincé…

Par contre il a du matos pour bricoler à bord ! Il m’offre une bière, je lui parle de mon goujon.

« T’inquiète, regarde, j’ai des tiges filetées ! »

Je regarde, c’est du 8mm !

« Attends, j’ai même la disqueuse, vas-y je te le donne ! »

J’ai du mal à y croire. Je retourne au bateau, je fixe l’étau sur la table, un coup de disqueuse sur la tige filetée. Je redémonte en 30 minutes ce que j’ai mis 5 heures hier à monter, je le remonte en une heure. Et c’est parfait, ça tient !

Je démarre le moteur, il ne fume plus !

Je rapporte la disqueuse à Eric, et un des exemplaires de mon livre pour le remercier.

« Tu viens prendre l’apéro ce soir ? »

Non, désolé Eric, je pars ! Je sens l’appel, c’est l’heure ! J’ai encore tellement de route…

« Je comprends, quand on entend l’appel, c’est comme ça, il faut y aller… »

Je le remercie encore une fois, le voyage continue grâce à lui !

Je prépare le bateau, 19 heures sonnent, c’est l’Angélus.

Je largue les amarres, direction le sud du Portugal !

Read the original on lasourcedulogos.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.