RSS Amplifier

La Source du Logos · May 31, 2026

Muxia - Lagos : 432 milles nautiques en solitaire

0
Sign in to vote or save

Bertrand Leroy · La Source du Logos

3 semaines déjà que je n’ai pas pris le temps de remplir ce journal de bord. J’en suis désolé, mais tout est allé si vite, et si loin ! Je voulais vous rappeler que pour avoir des nouvelles quotidiennes, vous pouvez me suivre sur Polarsteps. Mais Polarsteps n’est pas Substack, ça ne me demande pas le même travail : quelques photos, un petit mot, rien qui ne me demande de vraie réflexion. Ce journal de bord est différent, il me plonge davantage dans la profondeur du voyage, et me demande plus de temps.

Du temps pourquoi ? Pour déplier. Mais d’où vient cette expression que l’on entend souvent sur le Sentier ? C’est le philosophe Gilles Deleuze qui l’a popularisée, elle trouve son origine dans le fait que certaines situations, certains événements débordent notre capacité d’intégration.

Depuis mon départ, il y a 55 jours et 3 600 kilomètres, mon cerveau a été saturé d’informations contrastées, parfois même contradictoires : le froid et la pluie de Normandie, Pâques, la Résurrection, la lettre de l’évêque, les légendes arthuriennes de Brocéliande, la houle du golfe de Gascogne, les surfs endiablés du Portugal, les nuits sans lune, la crainte des orques, le dépaysement de Lagos, le franchissement du seuil de Gibraltar, l’Ascension, la douceur soudaine de la Méditerranée, la folie d’Ibiza, la Pentecôte, le Magnifica Humanitas du Pape sur l’intelligence artificielle, les retrouvailles avec Valérie à Minorque, mon échouage, son départ, la solitude…

Toutes ces situations ont été « compliquées », au sens étymologique : com-plicare en latin, plier ensemble, et issu du grec plékô πλεκω, tresser, entrelacer.

Et ces situations « compliquées » doivent être « expliquées », là aussi au sens étymologique : ex-plicare en latin, dépliées.

Tous ces plis ont créé comme une surchauffe, un télescopage entre le froid de la Bretagne et la douceur de Minorque, la houle noire de l’Atlantique et les Calas turquoises des Baléares, le sommeil polyphasique de la voile et le dorveille de la marche, la joie des retrouvailles et la tristesse de la séparation…

J’ai besoin de temps…

Je me demande comment font les gens qui voyagent d’un bout à l’autre de la planète, qui prennent l’avion tous les jours, comment les souvenirs s’impriment en eux ?

J’ai l’impression de vivre dans un brouillard d’émotions, de sensations et de couleurs, et je peine à ex-pli-quer cela !

Quelles traces de cette aventure restera-t-il à Champsecret à mon retour ? Un noeud inextricable, caché sous le tapis d’un choc traumatique ? Un mélange informe de couleurs ? Ou un arc-en-ciel étincelant, la lueur d’une âme renouvelée, un livre, une note de musique, un sourire, un regard ?

Je ne sais pas encore, je vis pour l’instant ce présent qu’on dit éternel mais qui pourtant ne fait que passer et se transformer.

Alors je vais tenter de revenir sur certains passages qui m’ont marqués ces 3 dernières semaines :

Je quitte enfin Muxia, seul à bord. Un dimanche soir, les muscles encore chauds de la marche à Saint-Jacques-de-Compostelle, enveloppé du parfum des eucalyptus, de l’encens de la cathédrales, réchauffé par la brûlure des ampoules qui m’ancrent dans le Sentier où je vis depuis 15 ans. Les ongles encore noircis par la réparation du coude d’échappement du moteur.

Le soleil se couche sur l’horizon, la lumière décline, l’atmosphère se rafraichit davantage. J’enfile mon « pyjama » de Mérinos.

Je ne le quitterai pas, jour et nuit, jusqu’à Lagos, tout au sud du Portugal : la chaleur ne s’est pas encore invitée au voyage.

Entre chiens et loups comme on dit, l’heure où l’inquiétude grandit, sur terre comme sur mer. En pèlerinage c’est le moment où l’on se demande où l’on dort, si on a trouvé du bois pour faire un feu, si le campement est sûr.

En mer, c’est le moment où l’on vérifie ses voiles, où on allume ses feux de navigation, et où une certaine forme d’angoisse monte. Il n’y a pas de lune, dans quelques minutes, la mer deviendra noire et le bateau filera à vive allure vers le néant, tenu par un cap, un chiffre sur le compas.

15-20 noeuds de vent au portant, la houle est longue et berce Ancolie doucement. Ce bercement me soulève légèrement le coeur, et m’ôte l’appétit.

Soudainement, je sens le bateau dévier de son cap.

La houle me vient par le côté, que se passe-t-il ? Je sors rapidement dans le cockpit : le pilote automatique est éteint !

Je retourne dans la cabine, vérifie les fusibles, tout fonctionne pourtant ! Je débranche, rebranche, rien… Et merde, le pilote automatique est cassé. Heureusement, j’en ai un deuxième de sécurité ! Mais galère, cela fait à peine 3 heures que je navigue et déjà un problème.

Je branche le second pilote, damned, il ne s’allume pas ! Les pensées s’accélèrent, comment faire. Barrer 24 heures sur 24, c’est possible, mais c’est difficile, très difficile, surtout le long des côtes où la moindre erreur de cap peut m’envoyer sur les rochers. Il doit y avoir une solution, ce n’est pas possible que les 2 pilotes soient morts en même temps, un problème électrique, de connexion.

Je retourne dans la cabine, vide la couchette cercueil à tribord pour suivre les fils électriques. Je déplace le frigo bien trop lourd, et tout mon bazar, car finalement cette couchette je ne m’en sers jamais pour dormir, juste pour stocker ce qui peut me servir et qui n’a pas besoin d’être trop « rangé ».

La houle s’intensifie, Ancolie sans pilote se balance au gré des vagues, je suis à quatre pattes dans la couchette exiguë à tout déblayer pour retrouver ces câbles électriques. Je les trouve, ils s’enfoncent dans un panneau de bois vissé. Ça va être compliqué de bricoler, surtout en se faisant secouer comme ça. Avant de partir chercher un tournevis, je secoue la planche de contreplaqué et remue les fils.

En sortant de la couchette, je vois une petite lumière rouge clignoter dans le cockpit extérieur : le pilote automatique s’est rallumé !

Incompréhension, mais surtout soulagement. Je lui redonne un cap, l’agitation ralentit, le bateau reprend sa route, la nuit est tombée.

Ancien informaticien, je suis habitué à ce genre de panne inexplicable des systèmes, et ça me rappelle cette blague :

Quatre ingénieurs, un électronicien, un chimiste, un mécanicien et un informaticien montent dans une voiture. Celle-ci ne démarre pas.

L’ingénieur mécanicien dit : “C’est le démarreur qui est cassé”.

L’ingénieur électricien dit : “Batterie à plat”.

L’ingénieur chimiste dit : “Impuretés dans l’essence”.

L’ingénieur informatique dit : “Hé les gars, j’ai une idée, et si on sortait tous de la voiture et qu’on remontait dedans ?”.

Bref, l’aventure reprend son cours, et quelle aventure !

432 milles nautiques, 6 noeuds de moyenne, 73 heures de mer sans escales…

20-25 noeuds de vent de nord, 2m50 de houle…

Sur un bateau de 9m50 comme Ancolie, c’est du sport !

Je vais trop vite pour pêcher, et je crains de me rapprocher près des terres, pour entrer dans des ports inconnus, affaler les voiles dans ces grosses vagues, allumer le moteur… Non, autant profiter de ce vent pour descendre le long de ce surf incroyable, direction le Sud ! Porto et Lisbonne attendront, je ne suis pas venu faire du tourisme !

Mais comment raconter ces 3 jours et ces 3 nuits encore une fois ? La vie en mer est à la fois incroyable de puissance, et d’ennui aussi. À 6 noeuds, avec des surfs à 12 noeuds, on ne peut pas faire grand chose à bord. La quasi totalité de mon attention est dirigée vers le cap du bateau et la confiance dans la pilote automatique. Je n’ai pas de ris dans la grand-voile, le génois un peu enroulé. Mais à cette vitesse, un empannage involontaire (quand la voile change de coté sans prévenir, car quand le vent vient à la perpendiculaire de derrière, la voile peut être à bâbord ou à tribord, ça ne tient qu’à un fil) et ça peut arracher le charriot, tirer un haubans. Bref, c’est tendu.

Je vis dans cette tension continuelle. Les surfs font que je ne peux pas beaucoup lire, pas écrire, et à peine manger, ou un alors bol de ramen. Je pisse dans une bouteille en plastique, à genoux dans le cockpit, en m’interrogeant sur ma dignité humaine. Quelques cafés, quelques cigarettes pour rythmer mes journées. Des siestes coincé dans la toile antiroulis de la couchette bâbord, l’écran de l’iPhone à portée de regard pour surveiller la vitesse, le cap et les routes de collision avec l’AIS.

Qui peut aimer ça ? Que ferait Valérie ici ? Je ne sais pas, je dois juste traverser, un mille après l’autre, une heure après l’autre, une journée après l’autre…

Une nuit où le vent baisse légèrement, je m’autorise à regarder un film, par tranche de 30 minutes, avec toujours ce fond de stress. « L’Homme qui rétrécit » de Jan Kounen avec Jean Dujardin. Bon, pas grand chose à en dire, c’est bien fait, mais finalement c’est la voix-off écrite par Kounen dans les 15 premières minutes qui m’aura le plus intéressé. Le reste, c’est très science-fiction des années 60, peut-être qu’enfant, quand je rêvais devant L’aventure intérieure, le film où ils voyageaient de façon microscopique dans le corps humain, ça m’aurait davantage plu.

Mais je retiens une phrase de ce film : « on dit souvent que vivre c’est apprendre à mourir… Mais peut-être que mourir, c’est apprendre à vivre ! » et cette idée assez chrétienne finalement, rétrécir, n’est-ce pas grandir ? L’infiniment petit rejoint l’infiniment grand, rétrécir ou grandir nous rapprochent de l’infini dans un même cosmos…

Ce film fait écho à mes états d’âme du « Mais qu’est-ce que je fous là ? »…

Comme de nombreux marcheurs se le demandent quand ils sont sur le Sentier sous la pluie et dans la boue, sans dormir à cause du froid et les pieds en sang au fond du duvet…

Comme je me le demandais au Gabon, agenouillé sur la natte, la corde au cou pour avaler le Bois Sacré qui révulsait tout mon corps, pour m’endormir dans le vomi de ma bassine percée…

Comme je me le demande maintenant, le mal de mer, les envies de pisser quelques centilitres avant chaque manœuvre, que je relie à la peur de mes reins, les journées interminables, où je ne peux m’avachir dans l’ennui ou la torpeur, ni dans la stabilité d’un horizon fixe.

Par moment, je me force à aller m’allonger pour ne plus voir les vagues qui débordent à la poupe d’Ancolie et qui la font plonger dans le surf, faisant vibrer sa coque tout autour de moi.

Quelle fragilité, quelle humilité, ou quel orgueil… Ma vie ne tient qu’à un fil, une fine couche de polyester qui flotte sur des milliers de mètres de fond, quelques câbles d’acier qui retiennent une grand-voile qui ne demande qu’à s’envoler, le circuit intégré, quelques micros moteurs électriques et quelques soudures d’étain qui maintiennent allumé mon pilote automatique.

La moindre défaillance peut bouleverser cet équilibre fragile. Quelques noeuds de vent supplémentaires peuvent faire surchauffer tout ça…

Mais cela tient, j’avance, toujours cap au Sud. Et ensuite, j’irai à l’Est, je me rapprocherai de Saint Michel à Symi et Patmos de Saint Jean, je me rapprocherai de la Grèce et de notre histoire…

Pour l’instant je médite dans un chaos d’émotions pour y trouver du sens.

Ai-je vraiment pris du plaisir depuis que je suis parti de Champsecret ? Je ne pense pas qu’on puisse appeler ça plaisir. C’est autre chose, enroulé dans une couche de souffrance.

La souffrance physique de la marche, car finalement, j’aurai quasiment toujours eu mal quelque part jusqu’à Locmiquélic, et même sur Saint Jacques, il y avait toujours ce bruit sourd d’une légère douleur quelque part. Mais ces douleurs m’ont régénéré, je le sens encore aujourd’hui. C’était un rééquilibrage, le contrôle technique de mon véhicule à l’approche de la cinquantaine et des mes 430 000 heures de conduite humaine. La médecine est amer, je le sais depuis que je suis infirmier et qu’un jour j’ai mangé cette poudre de Bois Sacré.

Mais là, sur le bateau, je découvre une nouvelle souffrance. Non plus physique, car certes il y a un fond de nausée (qui finira par passer avant d’arriver quand même), quelques chocs quand je me cogne à droite à gauche, de la cale aux mains qui apparaît. Mais grosso modo, je suis dans un petit cocon qui flotte sur l’eau. Mes pieds ne frottent pas l’humus, mes muscles ne se contractent que rarement car c’est le pilote qui barre et je ne prends pas un ris toutes les cinq minutes.

Non, là je souffre psychiquement. Je souffre de la peur, du stress, de la solitude. Pourquoi avoir peur à 50 ans ? J’ai déjà vécu une belle partie de ma vie, peut-être la plus belle d’ailleurs. J’ai connu l’amitié, l’amour, j’ai eu 4 enfants merveilleux, j’ai écrit un livre, bâti une œuvre qui me nourrit matériellement et spirituellement avec le Sentier. Je n’ai pas planté d’arbre, mais bon ça viendra peut-être un jour…

Pourquoi avoir peur de mourir alors que j’ai déjà accompli plus de rêves que je ne pensais avoir ? Avoir 50 ans, c’est déjà un bel âge, et la tristesse de mon départ sera bien compensée j’espère par le fait qu’on dira que j’ai bien vécu et que j’ai été comblé par cette vie.

Chaque journée supplémentaire passé sur Terre, c’est désormais me rapprocher des soucis de santé, de la vieillesse de mes parents, de l’usure de mon corps, de l’éloignement de mes enfants, du rire cristallin de l’enfance de Trinité, des câlins du canapé avec Prune…

Non, je ne devrai pas avoir peur de mourir, de façon raisonnable. Mais pourtant, à chaque manœuvre dangereuse, mes reins se contractent, et je dois retrouver cette maudite bouteille. Mes pensées sont parfois sombres, je voudrais retrouver la sécurité, le confort, Valérie, le Secret Knight, les voisins, les amis…

La médecine est amère. Pour le corps, mais pour l’esprit aussi. Ça me nettoie, je le sens… Mais ce n’est pas marrant, non, vraiment pas, même si la couleur du ciel qui s’embrase au coucher du soleil ravit mon âme, même si l’odeur du café le matin et la cigarette au lever du soleil réveille mon corps, je n’ai pas de filet de sécurité, pas de bretelle à mon pantalon. Chaque moment possède son intensité, mais tendu sur un abîme. Responsabilité totale… C’est beau, mais sérieux. Comme une prière…

J’essaie de lire, mais tout me fatigue. La pensée humaine m’ennuie, sans aucun orgueil, mais par état de fait. J’ai déjà trop lu d’histoire de dragons, d’elfes, de vaisseaux dans l’espace, de romances parisiennes, de soupe new âge spirituelle. C’est difficile quand on a beaucoup lu, beaucoup regardé de films et de séries, de trouver de la nouveauté. Je me souviens de mes 13 ans quand je découvrais Le Seigneur des Anneaux et tout cet univers de Fantasy, elfes, dragons, orcs, idem avec Star Wars, l’espace, les voyages supra-luminiques, les extra-terrestres…

Enfant, notre cerveau est vide et il se remplit de tout ce qu’il entoure, comme un ventre affamé. Tout est nouveauté, tout est nouvelle saveur, nouvelle couleur, nouvelle pensée, nouveau sens. Mais à 50 ans, le goût du déjà-vu, déjà-senti, déjà-goûté, déjà touché, déjà-entendu s’immisce dans nos vies si l’on n’y prend pas garde…

Et la pensée franc-maçonne, symbolique, psychédélique, s’immisce elle aussi entre les lignes des romans, entre les images de Netflix, entre les notes des pops-stars… Les chapitres courts, les cliffhangers, les twists mindfucks… Et je n’y arrive plus. Je sais bien que ces artistes ne le font pas forcément consciemment, que certains sont heureux de partager ce qu’ils pensent moderne, original, dans le but d’améliorer notre bien-être ou de nous donner du plaisir.

Les blockbusters surnagent dans notre océan de culture comme des containers abandonnés polluant ma quiétude de marin solitaire.

Giacommeti et ses Éveillés, Dan Brown et le Secret des Secrets, Le 6e Sens de Dos Santos, La femme de ménage de Mac Fadden, les intrigues de Sanderson. J’ai essayé, mais ce n’était plus le moment.

J’ai fini par trouver quelque chose qui me plait d’ailleurs, mais j’en parlerai plus tard !

Enfin je digresse, je digresse… Pas de jugement, juste une âme qui vieillit et qui cherche une eau vive pour ne pas s’aigrir ou se lasser du monde, du regard d’un enfant…

Et une après-midi, le cap Saint Vincent se profile enfin à l’horizon. Le vent forcit encore, 25 noeuds… Je souffle, je soupire, quand aurai-je droit au repos !

Franchir un cap, c’est toujours un Événement, et celui-ci me parle bien. Je regarde la carte, le prochain port, c’est Lagos. Je dois m’y arrêter, me reposer, reposer Ancolie. Derrière le cap, la mer devrait être abritée par la côte et de ce vent du Nord. Et l’histoire du lieu me parle. Lagos, c’était le Cap Canaveral du XVe siècle, le Houston de l’exploration transocéanique ! Henri le Navigateur, l’invention de la caravelle qui permet de remonter au vent et d’explorer les côtes africaines, autant de récits qui ont bâti notre civilisation sans que beaucoup le sachent…

Et Lagos, c’est aussi la capitale du Nigeria, la ville de Fêla Kuti et du funk comme me le fera remarquer un ami : Water No Get Enemy ! Souvenir de Stelio et de toute cette époque des Stalkers, pionniers du Sentier…

C’est toujours très sportif, mais je finis par enrouler ce cap ! Et derrière, enfin, la mer se calme. Le bateau file sur une mer d’huile, comme c’est doux et agréable ! Mais de courte durée, car le vent forcit et tourne…

En l’espace de quelques minutes, alors que j’allais me servir un rhum pour fêter ce moment presque onirique, je me retrouve avec 30 noeuds de vent, au près. Heureusement la mer est plate, mais il faut prendre encore un ris, enrouler le génois, renoncer à ce rhum…

Bon au moins je garde ma moyenne, et j’arriverai à Lagos vers 22 heures.

La nuit tombe, j’affale les voiles, allume le moteur. Le phare de Lagos est là et sa grande embouchure. Aucune houle ne pourra rentrer dans ce port, c’est l’assurance d’une nuit calme et d’un bon repos après cette longue descente des côtes portugaise.

Par contre, le port est fermé, il est trop tard. Je vois sur la carte l’emplacement du ponton d’attente, je vais m’y amarrer en attendant l’ouverture du port demain matin.

Je remonte le chenal, l’air est doux. Dans la pénombre, éclairée de vieux lampadaires, je distingue des palmiers, une architecture nouvelle. J’entends le rire des passants, je sens la ville ! Le dépaysement est là, je suis au Sud !

Je vois le ponton d’attente, il est déjà rempli de voilier. Ahlala, jusqu’au bout il faudra que je vive cette tension. Je vois un gros catamaran, je vais me mettre à couple, c’est à dire que je vais m’amarre à lui, qui est amarré au ponton. C’est la coutume, c’est normal de faire ça.

La manœuvre se passe bien, mais tout seul c’est toujours un peu compliqué. Il faut gérer le moteur, l’inertie du bateau pour ralentir, l’angle d’approche, la direction du vent, et tenir les amarres pour sauter rapidement sur le quai ou le ponton pour attacher le bateau.

J’ai beau l’avoir fait des centaines de fois, c’est toujours stressant, ça ne se gare pas comme une voiture avec un frein à main !

La différence aujourd’hui c’est que je ne saute pas sur un ponton, mais sur le flotteur d’un gros catamaran. Et en fait, je ne saute pas cette fois-ci, mais j’escalade le flotteur du catamaran qui me dépasse d’au moins un mètre.

Avec mes deux amarres, avant et arrière, à la main.

J’attache l’arrière d’Ancolie, le vent latéral commence à déporter la proue et à m’éloigner du catamaran. Mais c’est normal, je l’avais anticipé, il faut vite que je courre sur le catamaran pour amarre l’avant, et éviter un demi-tour à Ancolie.

Je cours, enfin je fais quelques pas de course, et soudain un choc brutal. Une onde jaune me zèbre le crâne, ma vision se brouille un instant. Un choc dans les jambes, un choc dans les côtes, mon corps vibre de toute sa chair. Je mets quelques fractions de seconde à comprendre que je suis tombé. Je regarde autour de moi, je suis à l’intérieur du flotteur du catamaran, toujours cramponné à l’amarre d’Ancolie à la main. Mais que s’est-il passé ?!

Je ne comprends pas, mais je dois sortir d’ici, l’amarre me cisaille la main, Ancolie veut s’échapper ! Est-ce que je me suis cassé quelque chose ? Pas le temps de réfléchir. De toutes façons, avec la violence du choc, les endorphines me masqueraient la douleur. Autant en profiter, j’ai quelques minutes avant d’avoir mal quelque part si c’est grave.

J’escalade comme je peux l’intérieur du catamaran et sort par le panneau de pont, un hublot horizontal posé sur le pont du catamaran.

Et je comprends. Le propriétaire du catamaran n’avait pas fermé ce panneau de pont. Dans l’obscurité, je n’ai pas vu qu’il était ouvert, ni qu’il était sur mon chemin. J’ai donc fait une chute d’un mètre quatre-vingt à l’intérieur du bateau, par surprise.

Mais quand est-ce qu’on peut faire pause ? J’amarre Ancolie, et retourne à bord prudemment. On ne tombe plus souvent quand on est adulte, ça surprend tellement ! Jusqu’au bout, tout le temps, je dois garder la vigilance. Comme sur le Sentier, où j’attends toujours que le bus soit garé devant le Secret Knight et que je sois plongé dans mon bain pour me détendre.

Là, j’ai du mal à m’en vouloir. C’était tellement improbable de tomber dans ce trou. À la limite, j’en veux davantage au propriétaire du catamaran qui n’a pas fermé ce panneau de pont !

Je profite des endorphines pour ranger le bateau à toute vitesse. Après 3 jours de mer, c’est un peu le bazar. En dix minutes, c’est fait. Un chant orthodoxe résonne à bord, ma Harpe sacrée a retrouvé sa place, j’ai rallumé la neuvaine à Saint Michel, ça sent bon dans le carré, la flamme de la bougie et de la lampe tempête donnent une ambiance chaleureuse.

Je tâte mon corps, mais tout semble aller bien. J’ai du mal à y croire ! Je me fais réchauffer cette boîte de cassoulet que je rêvais de manger depuis 2 jours, mais que l’agitation de la houle et la digestion des graisses m’auraient empêcher de savourer.

C’est un miracle, je n’ai rien de cassé ! Je ne comprends pas comment c’est possible avec la violence du choc. Certains se tuent en tombant d’un trottoir, et là je chute d’un mètre quatre vingt dans le noir par surprise dans un local plein de matériel coupant ou contondant, et je ne me fais pas une bosse ?

Je réalise la fragilité de mon voyage. Une jambe cassée, même une côte cassée, et c’est la fin de l’aventure, ou tout le moins son retard…

Une côte cassée ? Ah si, j’ai une douleur qui apparaît sur ma côte flottante tribord. Mais ça va, c’est très largement supportable. Elle n’est pas cassé, à peine fêlée je pense.

Je vais me coucher, trop d’émotions, trop de souvenirs. C’est trop Compliqué pour être Expliqué ce soir.

Mince, j’ai mal quand je m’endors sur le côté droit. Alors que j’aime bien penser sur le côté droit avant de m’endormir sur le côté gauche. Bon, si ce n’est que ça, je paie l’addition avec plaisir.

Le matin, le jour se lève, et Lagos m’apparaît enfin !

Aujourd’hui, ça fait presque 3 semaines, et la petite douleur s’éloigne enfin. C’est long une côte portugaise à descendre, mais c’est long aussi une côte fêlée à guérir !

Je suis au Portugal, j’ai réussi :-)

Mais je dois arrêter là ce récit pour aujourd’hui, car il me reste à le relire pour corriger les fautes, et mettre quelques photos. Et ensuite j’aimerai reprendre la mer cet après-midi vers la Corse. 48 heures de navigation je pense. Mais ce sera encore une autre histoire ! Je raconterai la folle aventure de l’Espagne, d’Ibiza et des Baléares…

Merci de m’avoir lu, je pense fort à vous tous que je connais et qui lisez ces lignes !

À très vite !

Bertrand

PS : marrant, alors que j’illustre l’article, je me rends compte que l’affiche de L’Homme qui rétrécit montre un chat, et ce fameux catamaran avec le panneau de pont ouvert s’appelait Just Cat… Mais vivons-nous dans une simulation ? Ce sera sûrement le thème du prochain article, car cette idéologie à la mode ces jours-ci dans la Silicon Valley m’intrigue beaucoup depuis quelques années, et se relie à beaucoup de thèmes de notre époque en perdition du réel !

Read the original on lasourcedulogos.substack.com

Comments

Nothing yet. Say the first thing.

    Sign in to join the conversation.