Il est un monde, hélas, trop aisé à concevoir, où le « je » a tout dévoré. Dans les rues des grandes cités funestes, les regards ne rencontrent plus d’autres regards. Chacun s’avance comme s’il était le seul être digne de porter le nom d’homme.
Les passants ne sont point des frères :
ils ne sont que des obstacles qu’il faut écarter,
des miroirs où l’on cherche sa propre image,
des instruments que l’on use,
ou des menaces que l’on redoute.
L’empathie, cette divine pitié qui unit les cœurs, a disparu ; on la tient pour une faiblesse ridicule, presque pour une maladie de l’âme. Les passions y éclatent sans frein, hystériques, théâtrales, démesurées.
La moindre contrariété soulève :
des tempêtes de rage,
des tempêtes de larmes
des tempêtes de cris.
On s’outrage en public sans rougir ;
on proclame à grands cris sa souffrance ou sa gloire sur tous les toits, qu’ils soient de pierre ou de ces réseaux invisibles où la vanité se répand.
La mesure, le silence, la retenue passent pour de la lâcheté.
Celui qui ne se met pas sans cesse en scène est comme s’il n’existait pas. Dans cet ordre perverti, tout devient permis dès que le soi y trouve son compte.
Écraser un homme pour conquérir une place, un regard, un avantage ? Cela semble naturel.
Humilier publiquement afin de goûter un instant de supériorité ? C’est un divertissement.
Mentir, trahir, ruiner une réputation ? Simple stratégie digne d’un esprit habile.
Et lorsque l’obstacle se fait trop pressant…
la mort elle-même n’est plus un interdit.
Elle n’est qu’une solution radicale à un problème personnel.
La vie d’autrui n’a nulle valeur en soi ; elle n’en prend que si elle sert ou distrait
le « moi ».
Les liens humains n’y sont plus que transactions et poisons.
L’amour s’est réduit à la possession ou à la soif de validation.
L’amitié n’est qu’un calcul.
La famille, un fardeau ou un outil.
On n’étend jamais la main sans attendre un retour immédiat, et souvent, l’on préfère saper le succès d’un autre plutôt que de le souffrir.
Le langage lui-même s’est corrompu.
On ne parle plus pour comprendre, mais pour dominer, pour blesser, pour briller. Les mots sont devenus des armes. Les débats ne sont plus que des combats de coqs furieux où triomphe celui qui crie le plus fort.
La technique, loin d’adoucir les mœurs, multiplie les arènes.
Ces espaces où l’on s’exhibe sont des lieux de déchirement mutuel, où l’on détruit des existences pour quelques instants de plaisir narcissique. Chacun épie la faute de l’autre, guettant l’heure de le faire choir. Il n’est plus de bien commun.
Les institutions, la culture, la science, l’art… tout a été livré à l’égoïsme absolu.
On ne bâtit plus : on se dispute les ruines.
La confiance a fui.
La coopération n’apparaît que sous la contrainte ou l’intérêt le plus étroit.
C’est une société bruyante, violente, épuisante, où la solitude demeure immense au sein de la foule, et où la plupart des hommes finissent par se haïr eux-mêmes aussi profondément qu’ils haïssent les autres… sans jamais oser se l’avouer. Un enfer où chacun est à la fois le bourreau et la victime de son propre nombril.
Il est, dans l’âme humaine, une disposition secrète et funeste que l’on nomme le narcissisme pathologique. Ce n’est point cet amour mesuré de soi que la nature accorde à tout être pour qu’il se conserve et s’élève, mais une passion démesurée, une idolâtrie du moi qui s’élève comme une forteresse fragile au milieu d’un désert d’inquiétude.
L’homme qui en est possédé se contemple sans cesse dans le miroir d’une grandeur imaginaire, et ce reflet le console mal d’une misère intérieure qu’il ne veut point avouer.
Deux visages se présentent à nous de ce mal.
L’un, éclatant et hautain, marche au grand jour : il proclame sa supériorité, exige l’admiration comme un tribut dû, et traite les hommes ainsi que des instruments destinés à servir sa gloire.
L’autre, plus sombre et plus caché, se retire dans l’ombre, blessé à la moindre atteinte, nourrissant une rancune muette et se croyant incompris du vulgaire.
Souvent ces deux formes se mêlent dans une même âme, oscillant entre l’orgueil insolent et le désespoir secret. Cette âme, pour se soutenir, a besoin d’un tribut constant d’hommages, et sans eux, elle chancelle.
Toute critique,
tout oubli,
toute comparaison défavorable devient une blessure profonde,
une offense faite à sa majesté intérieure.
Alors, s’élève cette colère particulière que l’on a nommée la rage narcissique : non point la juste indignation de l’homme outragé dans son honneur, mais la fureur d’un faux dieu dont on a ébranlé le piédestal.
Ou bien, plus douloureuse encore, survient l’effondrement, où le grandiose s’écroule et laisse voir le vide qu’il dissimulait.
L’autre homme n’existe presque pas pour lui. Il n’est ni un frère ni même un compagnon, il n’est qu’un objet, un moyen, un miroir… ou un obstacle.
L’empathie, cette divine faculté de partager la souffrance et la joie d’autrui,
demeure comme endormie ou refusée.
Ainsi, les relations se nouent et se dénouent selon les seuls intérêts du moi : idéalisation soudaine, puis brusque dédain lorsque l’autre cesse de nourrir l’illusion.
D’où vient ce mal ?
De l’enfance souvent, où l’âme encore tendre a reçu tantôt des louanges excessives qui lui ont persuadé qu’elle était d’une essence supérieure, tantôt des humiliations qui l’ont contrainte à se bâtir une cuirasse d’orgueil.
Le destin, la nature et la société concourent quelquefois à former ces caractères isolés, destinés à marcher seuls au milieu des hommes, admirés ou haïs, mais rarement aimés d’un amour véritable, car telle est la loi austère de cette passion : elle condamne celui qui s’y livre à une solitude immense.
Autour de lui les cœurs se ferment, les liens se brisent, et il demeure, roi d’un empire imaginaire, sur un trône d’où il contemple le monde avec mépris ou avec envie.
Avec les années, parfois, la fureur s’apaise, le masque s’use, mais le fond demeure, comme une cicatrice que le temps n’efface point entièrement. Quel remède offrir à cette âme captive ? La médecine de l’esprit peut tenter d’approcher par la parole patiente et la connaissance de soi.
Mais le malade, longtemps, refuse de se reconnaître souffrant :
il préfère accuser le monde de son malheur !
C’est seulement lorsque la souffrance devient trop pesante, lorsque le désert intérieur se révèle dans toute son étendue, que parfois, s’ouvre une voie étroite vers une plus juste mesure de soi-même. Ainsi, le narcissisme pathologique apparaît-il comme l’une des formes les plus tragiques de l’orgueil humain, non point la fierté du sage qui se connaît et se contient, mais l’illusion d’un être qui, pour échapper à sa propre fragilité, s’est fait dieu qui découvre, trop tard, que ce dieu n’avait point d’autre temple que sa solitude.
Nous vivons une époque formi…Diable !
Philippe A. Jandrok
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