L’ère de l’information a enfanté une ignorance nouvelle, plus subtile et plus redoutable que celle des âges obscurs. Nous nous flattons de vivre dans le siècle le plus éclairé que l’humanité ait jamais connu, c’est nier la vérité historique effacée par nos élites qui nous font passer nos vessies pour des lanternes.
Un homme, retiré dans la solitude de sa chambre, dispose aujourd’hui d’un trésor de savoirs que le plus savant des humanistes de la Renaissance n’eût pu assembler au prix de toute une existence de labeur dans les rares bibliothèques des princes et des rois.
Avant même que le jour n’ait blanchi l’horizon, grace à internet, il peut interroger Platon et Marc-Aurèle, sans même avoir le don de lire le grec classique et le latin.
D’un simple mouvement de la main,
il évoque les lois de la physique,
les secrets de l’âme,
les rouages de l’économie,
les leçons de l’histoire
et les mystères du cerveau.
Internet est à la fois la vitrine du savoir mais également, celle du faux savoir.
En marchant dans la foule anonyme des rues, il peut prêter l’oreille aux voix des plus grands esprits qui furent jamais. Et cependant, un étrange et triste phénomène s’accomplit sous nos yeux.
Plus l’homme se gorge d’informations,
plus la certitude se retire de lui comme une ombre.
Il sait à peu près tout, mais en fait, il ne sait rien tout en croyant savoir.
Plus il rencontre d’opinions,
plus la clarté de sa pensée s’obscurcit.
Plus il amasse des connaissances,
Plus ses décisions hésitent, se troublent et se perdent dans un labyrinthe de contradictions.
Pourquoi ce paradoxe cruel ?
Parce que la plus grande ennemie de l’intelligence n’est point l’ignorance pure et avouée ; C’est la fausse science !
C’est cet amas d’idées qui, sous les apparences de la profondeur et de la modernité, enferment l’esprit dans des chaînes invisibles et le condamnent à une captivité plus indigne encore que celle de l’illettré.
Les penseurs de la Renaissance, ces solitaires qui portaient en eux la lumière d’un monde renaissant, avaient découvert, il y a des siècles, une vérité que notre époque tumultueuse a laissé s’effacer :
Un esprit vraiment puissant ne se mesure point à la quantité de ce qu’il peut contenir, mais à la force avec laquelle il sait rejeter, écarter, retrancher,
car la grandeur de l’âme réside moins dans l’accumulation que dans le choix,
moins dans l’abondance que dans la pureté,
moins dans le bruit des savoirs que dans le silence souverain où l’intelligence, enfin délivrée, contemple ce qui demeure digne d’être pensé.
Armé d’une telle ignorance, l’Américain moyen, le Français moyen, l’homme de la rue, cet être anonyme que l’on rencontre dans le tumulte des cités, ne considère plus les événements de la vie à travers le prisme des connaissances qu’il a perdues.
Ces connaissances, autrefois laborieusement acquises, se sont évanouies comme des ombres au lever du jour.
Il ne regarde plus le monde qu’à travers son Moi, cet Ego qui s’enfle démesurément, à l’image de la grenouille de la fable antique, celle qui, dans son orgueil ridicule, voulut se faire plus grosse que le bœuf et finit par éclater.
Ainsi s’installe, sournoisement d’abord, puis avec la violence d’un torrent, le chaos social, car chacun, retranché dans la forteresse étroite de sa propre psyché, ne juge plus les choses selon une mesure commune, selon ces vérités que les siècles avaient patiemment édifiées. Il ne voit plus que le reflet déformé de ses désirs, de ses rancunes et de ses illusions.
Le monde entier devient le miroir de son âme trouble.
Et lorsque l’imbécile, par la force du nombre ou par la faveur des temps, impose sa vision, alors nous devenons les victimes consentantes — et parfois consenties — de la perception d’un esprit médiocre.
Nos gouvernants,
ces hommes qui tiennent les leviers du pouvoir temporel,
semblent chercher précisément cet état.
Ils ne détruisent point seulement la culture et l’éducation par négligence ; ils les transforment délibérément en un flux d’informations de basses fréquences, propres à n’émouvoir que les régions les plus sombres et les plus instinctives de l’âme humaine. Là où jadis l’école et les lettres élevaient l’esprit vers les hauteurs de la raison et de la vertu, l’on ne trouve plus guère qu’un spectacle permanent destiné à exciter le cerveau primitif, ce vestige ancien qui ne connaît que :
la pulsion,
la peur
et l’appétit.
Ainsi se prépare une génération livrée au carnaval des instincts.
La violence y est offerte comme un divertissement,
la sexualité y est réduite à sa forme la plus brute,
et les notions les plus sacrées — celles qui protégeaient jadis l’innocence et la dignité de l’enfance — sont obscurcies, altérées, presque effacées.
L’on glisse, par degrés insensibles, vers un univers où le consentement lui-même devient une marchandise malleable, et où les barrières que la civilisation avait élevées avec tant de peine s’effondrent sous le poids d’une ignorance organisée.
Le sage, contemplant ce spectacle depuis la solitude de sa pensée, ne peut s’empêcher de frémir, car il sait que lorsqu’un peuple renonce à la connaissance pour s’abandonner à l’Ego enflé de chacun, il ne reste plus qu’un agrégat d’individus isolés, incapables de s’élever au-dessus de leurs passions.
Et dans cet abaissement général, ceux qui dirigent, trouvent leur avantage :
un peuple qui ne pense plus selon la raison, mais selon l’instinct, est un peuple plus aisé à conduire,
plus docile aux suggestions,
plus prompt à confondre la liberté avec le déchaînement des appétits.
Telle est la triste destinée de notre âge. L’ignorance nouvelle n’est point le vide ; elle est le trop-plein d’un Moi démesuré. Et tant que l’homme de la rue continuera de juger l’univers à la seule aune de sa psyché enflée, le chaos poursuivra son œuvre silencieuse, et les grands desseins des puissants trouveront, dans cette dissolution des esprits, le terrain le plus favorable à leur accomplissement.
Nous vivons une époque formi…Diable !
Philippe A. Jandrok
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