La tendance, observée partout sur la planète, à la baisse de la fécondité, s’observe également en France. C’était l’objet de mon avant-dernier article (qui remonte déjà à loin, mais la fin de l’année est chargée, désolé pour le rythme de publication plus lent). Et c’est l’objet de préoccupations politiques toutes plus alarmistes les unes que les autres.
"Je suis maire de Lavoncourt depuis 31 ans et l'an dernier, pour la première fois, je n'ai pas eu de naissances dans ma commune, c'est une catastrophe mais ce n'est pas une surprise, depuis longtemps on voit bien que les populations dans les territoires ruraux sont vieillissantes et la jeunesse n'est plus là, du coup cela provoque un effet domino puisque les services publiques [sic] ou les commerces ont tendance à s'éloigner des villages", explique par exemple un élu local sur Ici Belfort-Montbéliard
Voir des écoles se vider et des communes se dépeupler, c’est bien évidemment dramatique. Voir la population se concentrer dans les villes, parce qu’elles offrent des services publics, des opportunités d’emploi, et des aménités absentes des territoires ruraux, c’est en revanche une tendance de fond depuis que la croissance économique existe — et qu’elle rend possible des surplus de nourriture, pas entièrement consommés par les habitants des campagnes. À très long terme, donc, il est normal que l’on continue à voir les campagnes françaises se vider, et d’ailleurs le phénomène aurait pu se produire bien plus tôt si l’industrialisation française n’avait pas été si lente au XIXe siècle.
Mais revenons à la natalité : moins de bébés, c’est moins de logements ou des logements plus petits pour les familles existantes, alors même que le marché immobilier est très tendu. C’est le premier effet bénéfique de la stagnation démographique, qui compense un autre phénomène de long terme : la taille moyenne des ménages (ensemble des habitant.es d’un même logement) a baissé, pour atteindre 2,15 personnes par résidence principale — et ça continuera à l’avenir, en raison de l’allongement de l’espérance de vie, mais aussi de l’essor du célibat.
Les familles relativement moins nombreuses font, en quelque sorte, leur part pour amoindrir la demande de logements, donc leur prix. Or celui-ci progresse, ces dernières décennies, pour une série de raisons qu’il serait difficile de résumer d’un trait ici, mais qui ont beaucoup à voir avec un manque de constructions neuves et un manque de rénovation de l’ancien.
Au passage, la construction représente 15,5% des émissions de gaz à effet de serre de la France. Moins de béton coulé (et de verre, et d’acier produits), c’est donc un climat qui souffre un peu moins.
Mais les bénéfices environnementaux du déclin de la natalité ne s’arrêtent pas là, et surtout pas à la France. Voir des populations riches faire moins d’enfants, c’est une excellente nouvelle si l’on considère l’identité de Kaya. Celle-ci fait remarquer que les émissions mondiales de gaz à effet de serre se décomposent comme suit :
G = N x (Y/N) x (C/Y) x (G/C)
où G correspond donc aux émissions annuelles de GES, N à la population, Y au PIB, et C à la consommation d’énergie finale. De cette simple identité mathématique (toujours valable, quelles que soient les valeurs, non nulles, des variables ici considérées), on peut tirer quatre stratégies de réduction des émissions de GES, qui ne sont pas exclusives les unes des autres :
on peut réduire l’intensité en carbone de l’énergie consommée (G/C), comme la France s’y est employée avec son parc nucléaire, et comme l’Espagne ou encore la Chine s’y attellent, à grands coups de renouvelables ;
on peut également diminuer l’intensité en énergie des biens et services produits (le PIB), découplage que les pays riches ont commencé à effectuer dans les années 1990, même en tenant compte de leurs importations ;
plus délicat : on peut militer pour des modes de vie plus sobres où la croissance du revenu moyen (Y/N, c’est-à-dire le PIB/hab) s’arrête voire s’inverse ;
et on peut enfin réduire les émissions en réduisant la population.
Cette dernière solution a des accents malthusiens, et dans les années 1960-1970, c’était la préférée des chercheurs alarmistes (et parfois carrément racistes) qui alertaient sur la “bombe P” en provenance des continents pauvres, qui allait bientôt réduire à néant nos stocks de pétrole et aboutir à une pollution mondiale intenable.
Un demi-siècle plus tard, force est de constater que la croissance des émissions de GES a été causée par l’accroissement du niveau de vie des régions développées et émergentes, et en particulier par les centrales à charbon, la viande bovine, et les moteurs à explosion, bien davantage que par le (quasi) milliard d’Africains supplémentaires depuis 1960. Il y a, de surcroît, d’excellents signaux dans les pays les plus pauvres, qui montrent qu’ils accèdent à l’électricité par le biais des renouvelables sans passer par la case charbon et diesel, par exemple — voir sur ce point le travail remarquable fait par Ember. Ce ne sont donc pas les populations pauvres qui polluent le plus, même quand elles commencent à se développer.
Que les Japonais et les Polonais aient une démographie en berne, alors que les pays les plus pauvres entament ou poursuivent leur transition démographique (avec un accroissement naturel fort) est donc une très bonne nouvelle pour l’ensemble de la planète. Et ça affole les racistes, bien sûr.
Pendant que les retraités français se pressent au salon de l’immobilier marocain, les migrants les plus courageux (car il faut un courage immense pour franchir les frontières qui mènent de l’Afrique jusqu’à l’Europe du Nord, de nos jours) font augmenter la population en âge de travailler, qualifiée, et motivée pour ce faire. D’où le fantasme du “grand remplacement”, qui n’a aucun fondement empirique, mais qui correspond à la peur de voir la population européenne (parlons clair : la population blanche) céder la place à une population immigrée ou descendante d’immigrés. Il y a une dizaine d’années encore, cette idée était affirmée tout bas par des écrivaillons confidentiels et méprisés, et par les quelques néonazis qui acceptaient de lire leurs livres. De nos jours, elle est défendue par l’homme le plus riche du monde, et la droite “de gouvernement”, telle qu’elle aime à s’appeler, lui emboîte le pas avec à peine plus de précautions oratoires. Prenons au sérieux, non pas leurs préoccupations pétries de xénophobie, mais l’idée selon laquelle l’immigration pourrait compléter une population vieillissante et trop peu nombreuses. Après tout, l’Allemagne d’Angela Merkel (pas vraiment une gauchiste) a bien ouvert la porte à un million de réfugiés en l’espace de deux ans.
Accueillir des migrant.es dans de bonnes conditions devrait être un mot d’ordre progressiste largement partagé, de nos jours et dans les années qui viennent. Question d’opportunités économiques (les États-Unis n’auraient jamais eu la croissance qu’ils ont connu sans des vagues migratoires successives et massives), mais avant tout question d’humanité. La population immigrée qui entre sur le marché du travail français apporte avec elle des compétences, des entreprises nouvelles, des recettes fiscales et de la consommation locale, mais elle est avant tout une richesse en elle-même. Ce point, qui ne devrait même plus être démontré, classe aujourd’hui les gens qui se permettent de le rappeler parmi les droits-de-lhommistes naïfs et wokes. C’est précisément pour cette raison qu’il faut porter haut et fort ces mots d’ordre.
L’angle le plus étroit selon lequel on peut appréhender les conséquences du vieillissement de la population (par le bas, c’est-à-dire par le biais de la réduction du nombre d’enfants et de jeunes) est celui du financement des retraites. Là encore, cette discussion mériterait bien plus qu’un article. Une chose est à peu près sûre : les réformes des retraites qui se succèdent depuis 20 ans n’ont pas réglé définitivement le problème (aucune d’entre elles). Le patrimoine élevé des retraités (au total, avec bien sûr de fortes inégalités) peut être mis à contribution, non seulement pour financer l’ensemble de leurs revenus, mais aussi pour les dépenses liées à la dépendance. On peut encore jouer sur les paramètres classiques — durée de cotisation, taux de remplacement, âge légal, etc.
Il faudra tout de même quitter le domaine des “réformes paramétriques” si l’on veut maintenir une véritable solidarité dans des sociétés où les personnes âgées dépendantes mais fortunées vivent très longtemps, et leurs enfants héritent à 55 ans ou plus. C’est bien aux successions qu’il faudrait ici s’attaquer : organiser la transmission du patrimoine à un âge plus jeune, en le répartissant mieux, donc en supprimant les trop nombreuses exceptions qui aboutissent à un taux effectif d’imposition très faible. J’en ai parlé dans un précédent article.
Du point de vue fiscal, les droits de succession sont, là encore, un élément parmi d’autres. Des pays développés où les enfants beaucoup moins nombreux coûtent, potentiellement, moins cher à la collectivité, tandis que les retraité.es continuent à voir leurs dépenses de santé augmenter, c’est une tendance à laquelle il faut se préparer. Dans l’idéal, la baisse du nombre d’élèves pourrait être l’occasion de repenser leur scolarité et de diminuer la taille des classes, par exemple (l’un des leviers les plus efficaces pour réduire les inégalités scolaires). On n’en prend pas le chemin, puisque le non-remplacement des profs qui partent en retraite est, d’un point de vue budgétaire, plus simple à court terme.
En définitive, la baisse de la natalité ne devrait pas conduire qu’à de simples arbitrages comptables à court terme. Voir la population des pays européens atteindre un maximum dans les années 2030 devrait en réalité encourager dès maintenant des programmes ambitieux pour permettre un nouveau modèle de croissance — et non des mesures seulement destinées à inciter les couples à faire plus d’enfants, ce qui historiquement ne fonctionne jamais.
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