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Marginalia · Jul 2, 2026

Là où Jancovici se trompe

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Emmanuel Martin · Marginalia

J’ai regardé hier le long entretien que Jean-Marc Jancovici a accordé à Clément Viktorovitch. Il faut saluer l’admirable travail de ce dernier et de son équipe de production : une conversation en profondeur, nourrie et qui prend le temps d’entrer dans les détails, y compris dans les domaines où l’incertitude règne encore, sans relancer systématiquement ni interrompre son interlocuteur, c’est rare et précieux.

On ne présente plus Jean-Marc Jancovici : fondateur du Shift Project, un think tank qui produit un travail approfondi sur la transition écologique et en particulier sur l’énergie, c’est aussi un orateur habile, habitué à résumer d’un trait des analyses appuyées sur sa propre expertise et celle de ses équipes. Sa voix compte parmi les acteurs qui prennent au sérieux l’exigence de changer de modèle économique face au réchauffement climatique. Je partage, à titre personnel, plusieurs de ses convictions, au premier rang desquelles l’idée que les économies d’énergie correspondent à un l’affaiblissement réel du niveau de vie — que l’on peut consentir démocratiquement, dans certaines conditions, mais qui pour l’instant paraissent inacceptables socialement, et qui ne seraient sans doute pas généralisables.

À plusieurs moments de cet entretien passionnant, Jean-Marc Jancovici fait précisément remarquer que l’énergie, au sens large, est “ce que consomment les machines”, et que l’histoire récente de l’humanité (depuis la révolution industrielle) est celle d’une accumulation de milliards de machines, qui déplacent et transforment une matière que nous n’avons plus à travailler de nos mains. C’est une autre manière de constater ce que les économistes remarquent quand iels parlent de gains de productivité : le travail effectué par un être humain moyen, de nos jours, produit une valeur ajoutée largement supérieure à celle d’un être humain des années 1950, qui était déjà vingt ou trente fois plus productif qu’un paysan médiéval. On compte cette valeur ajoutée par le biais d’une “convention marchande”, comme dit à juste titre Jancovici : plutôt que d’additionner des tonnes de petits pois, des kilomètres de fil à coudre, et des heures de soins médicaux, on fait la somme de leurs prix, ou plutôt de leurs prix auxquels on retire le prix des matières premières et de l’énergie (la valeur ajoutée, donc). La somme des VA pour tout un territoire donné, si vous vous souvenez de vos cours de seconde, c’est la définition du PIB.

Bien sûr, c’est une convention, au sens où l’on pourrait retenir un autre mode de calcul, et surtout attribuer des valeurs différentes, par exemple, aux services bancaires ou au prix de l’immobilier (qui font tous deux augmenter le PIB si les logements sont rares donc chers). Mais il faut bien un équivalent général de la valeur, pour savoir si l’on produit plus, mais aussi si l’on produit mieux. Deux épis de maïs, c’est mieux qu’un seul épi de maïs : on pourrait s’en tenir à la quantité, ou à leur poids par exemple. Mais le maïs que nous cultivons aujourd’hui est de bien meilleure qualité que le maïs de l’Amérique du Sud précolombienne : son rendement est meilleur, ses apports nutritifs plus importants, il ne pourrit pas quand on le stocke. Son prix est donc plus élevé. C’est le cas de beaucoup de biens et, plus encore, de services : remplacer votre rotule par une prothèse coûte cher non seulement parce que la prothèse est de très bonne qualité, mais parce que les professionnel.les qui s’en chargent font un bien meilleur travail (donc, de plus grande valeur) que le chirurgien de marine qui vous aurait rafistolé — ou plutôt amputé — sur un navire de guerre du XVIIIe siècle.

On peut, dans quantité d’exemples différents, faire remarquer que les prix ne reflètent pas toujours une augmentation de valeur réelle. Ainsi des prix de l’immobilier, qui en effet augmentent en raison de la rareté du foncier construit, beaucoup plus que de la qualité intrinsèque des logements, depuis les années 1980.

Et pourtant la convention marchande consistant à additionner des valeurs ajoutées (donc des prix, ou des équivalents de prix, pour la valeur ajoutée produite par des administrations publiques) est nécessaire. Non seulement pour des raisons pratiques (une unité commune), mais surtout parce qu’elle correspond réellement à des choix sociaux. Si nous attribuons une valeur de 10 000 € au travail effectué par une chirurgienne, c’est parce que nous sommes collectivement prêts à financer ce travail plutôt qu’autre chose. Affirmer, comme le fait Jancovici, que l’augmentation du prix des services ne correspond pas à un accroissement du niveau de vie réel, c’est donc faire l’impasse sur l’amélioration de la qualité de ces services. Et celle-ci ne s’apprécie pas par seulement par des quantités (des heures de travail, des mètres de fils de suture, etc.).

Revenons à l’énergie en tant que carburant des machines. Curieusement, alors que le raisonnement de Jancovici est toujours empreint de ce même souci (rapporter à des quantités matérielles ce qui est caché sous des conventions marchandes), cela le conduit à rejeter en doute la possibilité que nous puissions rapidement nous passer de pétrole. Pourquoi donc ?

D’abord parce que le pétrole est omniprésent dans “les machines”. Mais de quoi parle-t-on ici ? Si on laisse de côté le fioul lourd brûlé dans des centrales thermiques, lui-même largement remplaçable, et déjà remplacé, par d’autres sources d’énergie, restent les moteurs à combustion interne. Ceux que l’on trouve sur des véhicules particuliers sont très largement remplaçables par des moteurs électriques (scooters, motos, voitures, camping-cars, etc.) : il ne reste que dix à vingt ans pour que la majorité des ventes de véhicules neufs pour les particuliers soit constituée de véhicules électriques. Dès maintenant, en Chine, 14% des automobiles utilisées (pas vendues cette année ; l’ensemble du parc) sont électriques. On peut regretter que l’Europe et les États-Unis n’aillent pas plus vite, mais la voiture thermique — et les deux-roues thermiques, plus encore — deviendront bientôt des antiquités.

Les utilitaires et les camions suivent le même chemin, dès maintenant. En 2025, un camion sur quatre vendu en Chine était électrique. Et ce n’est que le début. L’idée selon laquelle les transports de marchandises sont dans l’ensemble impossibles à décarboner est donc fausse, tout simplement.

Restent bien sûr l’aviation et le transport maritime, soit au total 5% des émissions, grosso modo. Les substituts au pétrole (c’est-à-dire au fioul lourd et au kérosène) sont ici beaucoup plus hypothétiques, il faut en convenir. Mais il n’y a aucune raison de ne pas envisager des rendements plus élevés, donc des économies d’énergie possibles à l’avenir, ainsi que des régulations plus strictes sur le fioul lourd, par exemple. Restent enfin le pétrole et le gaz utilisés dans l’industrie pour chauffer des fours (production de verre, par exemple), qui là encore sont techniquement remplaçables par de l’électricité, de la même manière que l’on sait déjà construire des hauts-fourneaux électriques qui économisent du charbon. Quant aux robots, perceuses, fraiseuses, tours, chariots élévateurs, et autres instruments de détail, ils sont tous électriques.

En tant que source d’énergie, le pétrole est donc très facilement remplaçable, dans la plupart de ses usages, d’un pur point de vue technique. C’est son prix encore relativement faible qui conduit à ce qu’on l’utilise encore — le meilleur exemple est ici l’Amérique du Nord, bien sûr. Il faut donc renchérir le prix du pétrole, par des taxes, partout où c’est possible. On a commencé à le faire en Europe, au Canada, et (un tout petit peu) en Chine. Bien sûr, ce n’est pas suffisant. Mais on ne peut ignorer complètement la possibilité politique d’une augmentation volontaire du prix du pétrole.

Un dernier dérivé du pétrole est bien plus malcommode à remplacer : le plastique. Celui-ci, selon les sources, représente de 4 à 12% de l’usage des hydrocarbures (gaz et pétrole). Mais là encore, affirmer que, puisque l’on a besoin de circuits électroniques dans quantité de produits technologiques, on ne pourra jamais se passer de pétrole, c’est commettre une erreur sur les ordres de grandeur. Des circuits électroniques, des coques de smartphone, des gaines de câbles, des pneus et des fibres textiles synthétiques, ce sont pour l’instant des produits difficilement substituables. C’est, en soi, un problème écologique — qui tient à notre incapacité collective à ne pas rejeter du plastique dans les sols et dans les océans. Mais c’est un tout petit problème en ce qui concerne le réchauffement climatique : par définition, ces produits ne sont pas destinés à être brûlés, ils ne rejettent que peu de CO2 au total dans leur production, et leur consommation consiste à stocker du carbone pendant des années !

Je ne comprends donc pas le pessimisme de Jean-Marc Jancovici quant au pétrole, auquel nous serions condamnés à nous accrocher comme unique source de prospérité — l’alternative consistant apparemment à voir notre niveau de vie se contracter, avec les soubresauts politiques qui s’ensuivent, depuis 2007 (il me semble que l’on peut difficilement, ici, ne pas passer par la macroéconomie, mais passons). Électrifier tout ce qui peut l’être, investir massivement dans les renouvelables, dans un réseau électrique plus intelligent, et pourquoi pas dans des centrales nucléaires, c’est au contraire la voie qui garantit à la fois une baisse certaine des émissions de GES (de l’ordre des trois quarts des émissions actuelles) et une prospérité grandissante. Que celle-ci continue à être fondée sur le plastique ; qu’elle appelle des économies d’énergie en matière de chauffage ou de climatisation ; que nous devions à terme nous résoudre à moins de transport de personnes en avion ; ce sont autant de questions à poser aux tenants un peu naïfs de l’abondance techno-solutionniste. Mais il me semble dangereux et contre-productif de regarder l’état actuel de la demande de pétrole — en baisse constante dans les pays développés — en en tirant la conclusion que nous nous appauvrissons irrémédiablement. Ce n’est pas le cas.

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