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Marginalia · May 28, 2026

Déclin général de la natalité : à qui la faute ?

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Emmanuel Martin · Marginalia

La baisse tendancielle de la natalité (nombre de naissances vivantes par an) et de la fertilité (nombre d’enfants par femme) a été constatée dans des pays aussi variés que la France, la Turquie, l’Egypte, tous les pays d’Amérique Latine, le Japon, la Corée et la Chine, et j’en passe bien d’autres.

Sans faire le tour complet de tous les pays où ce phénomène se produit, on peut constater que la baisse de la fécondité a commencé dans les années 1970, pour les pays développés, et dans les années 1990 pour la plupart des pays en développement. Seuls les pays les moins avancés ont à l’heure actuelle des indices synthétiques de fécondité (ISF, ci-après) supérieurs à 4. A vrai dire, seule l’Afrique, l’Asie centrale, et quelques pays d’Amérique latine ont un ISF supérieur au seuil de remplacement des générations, soit 2,1 enfant par femme.

Il y a donc ici une tendance de fond, dont les causes ne peuvent pas être réduites à des particularités culturelles (religieuses, par exemple), ni à une question de niveau de vie, puisque ce phénomène s’observe dans des pays riches comme pauvres, et avec des niveaux de croissance économique très différents.

Une explication superficielle pourrait être l’effet de la technologie : nous passons de plus en plus de temps sur nos smartphones, donc nous faisons moins d’enfants. C’est très simpliste, et ça ne permet pas de rendre compte de la fin du 20e siècle. Mais il y a peut-être un rapport indirect entre smartphones et natalité — j’y reviendrai.

C’est une question de couples. Le graphique ci-dessus, tiré de l’un des admirables articles de John Burn-Murdoch (cf le dernier en date, malheureusement sous paywall) fait apparaître une corrélation assez nette entre le déclin de la fécondité (TFR= ISF en anglais) et celui de la proportion de personnes en couple. C’est ce qui fait dire à Alice Evans, une anthropologue qui le reprend et le commente dans l’un des articles de son substack, que l’explication principale se trouve ici : dans tous les pays du monde, ce n’est pas l’envie de faire des bébés qui a décliné au sein des couples, mais plutôt la propension à former des couples et à les maintenir.

Claudia Goldin, prix Nobel d’économie pour ses travaux sur les inégalités de genre, en formule un modèle dans plusieurs papiers, dont cette très récente conférence : “The Rise of Female Autonomy and the Decline of Fertility: The Role of Mismatch” (23 mars 2026). Le décalage (“mismatch”) dont il est ici question est celui des aspirations féminines et des priorités masculines. En deux mots :

Women who undertake greater investments in themselves will be more likely to have children if they can reap the financial and personal rewards from their education while raising their children. In the absence of that assurance, they will be more likely either not to have children or not to undertake the initial investment in themselves. The more that men can credibly signal they will be dependable “dads” and not disappointing “duds,” the more investment in women’s education and careers, and the higher will be the birthrate in the face of greater female agency.

[ma traduction] Les femmes qui entreprennent d’investir dans leur propre réussite auront une probabilité plus élevée d’avoir des enfants si elles peuvent obtenir les bénéfices financiers et personnels de leur formation, tout en élevant leurs enfants. En l’absence de cette assurance, elles ont tendance soit à ne pas avoir d’enfants, soit à ne pas investir dans leur formation. Et plus les hommes peuvent signaler de manière crédible qu’ils seront des pères sur lesquels on peut compter, et non des nullards décevants, plus les femmes investiront dans leur formation et leur carrière, et plus la natalité sera élevée, avec une plus grande agentivité féminine.

La question cruciale pour les femmes est donc : que faire si une partie des hommes ne sont pas de bons pères (“dads”) sur lesquels on peut compter, mais des nullards (“duds”) ? Dans la réalité, il y a tout un continuum depuis le papa génial qui s’occupe des enfants encore plus que la mère, jusqu’au boulet immature et violent, incapable de pourvoir aux besoins de la famille. Simplifions : la “dependability” (fiabilité, disons) des pères est égale soit à 0, soit à 1. Une partie des pères s’avèrent complètement nuls, le reste d’entre eux sont très fiables. Seuls les pères très fiables permettent à leur conjointe (qui dans ce modèle est la mère de leurs enfants) de tirer des bénéfices de ses années d’étude, pour une raison simple : ils déchargent les mères d’une partie du travail domestique, de sorte qu’elle peut continuer sa carrière. En revanche, les pères pas fiables (“duds”) conduisent leur conjointe à travailler seulement à temps partiel, à renoncer à une partie de leur carrière, etc.

Donc, par avance, les femmes se méfient de ce qui peut leur arriver une fois que leur conjoint devient père. Celles qui ont fait des études supérieures et sont en couple craignent que leur conjoint s’avère être un gros nul, et les conduise à gagner moins (on simplifie, vous dis-je). Donc elles ne font pas d’enfant, pour certaines au moins, car les hommes ne peuvent s’engager par avance, de manière crédible, à être de bons pères.

On a toutefois vu plus haut que l’essentiel se joue non au sein des couples, mais dans le choix d’être en couple… ou non. Le problème est ici l’asymétrie d’information : même si tout le monde connaît la proportion globale d’hommes qui s’avèreront être des pères nuls, à l’échelle individuelle, c’est chaque fois un pari de choisir celui-ci plutôt qu’un autre. Il n’y a pas de mécanisme de marché qui pourrait allouer les (futurs) bons pères aux femmes qui en auraient le plus besoin — alors que d’autres se satisfont de s’occuper seules de leurs enfants, dans ce modèle (vous ai-je déjà dit qu’il était simplificateur ?). Résultat : les femmes les plus éduquées hésitent à se mettre en couple, ou à rester en couple, surtout s’il s’agit de trouver le père de leurs enfants.

Claudia Goldin formule ce modèle en référence à la société américaine, où l’accès des femmes à l’enseignement supérieur est encore plus précoce et général qu’en France. On comprend que les femmes ayant fait des études longues et cherchant à en tirer les fruits espèrent avoir un mari qui ne les laisse pas s’occuper seules des futurs enfants. On n’explique pas, pour l’instant, d’où vient la proportion non nulle (croissante ?) de “duds”, de pères pas fiables. Après tout, il y a un siècle, même aux États-Unis, l’idée selon laquelle une partie du temps quotidien des hommes devait être consacrée aux soins et à l’éducation de leurs enfants était extrêmement minoritaire. De nos jours, on peut sans trop de peine avancer qu’une partie importante des maris iraniens ou afghans s’imagine spontanément qu’il revient à leur femme de changer des couches, d’aller aux réunions parents-profs, et d’acheter un nouveau manteau au petit quand l’ancien s’avère trop étroit. D’ailleurs pourquoi aller jusqu’à des contrées si lointaines ? En France aussi, une partie non négligeable, mais difficile à chiffrer, des (futurs) pères sont de (futurs) pères pas fiables.

En réalité, la nullardisation des pères est donc relative : apparaissent comme nuls ceux qui en sont restés à un modèle traditionnel de paternité, où le temps masculin passé avec les enfants reste très faible. Par comparaison avec ceux qui ont adopté un modèle plus moderne, les premiers sont donc des “duds” alors qu’ils s’imaginent benoîtement être de vrais “dads”.

Il serait complètement illogique de s’arrêter là, et de ne pas expliquer pourquoi certains hommes ont embrassé un modèle de paternité censément “moderne” (le terme lui-même est bien évidemment contestable). Mais on voit assez vite que, plus l’émancipation féminine progresse — c’est-à-dire plus les femmes ont le choix de leurs études, leur carrière, et leur couple — plus elles essaieront de choisir le bon partenaire, et au besoin, en changeront au moment où il se révèle nul. Le recul de l’âge au mariage, et le recul de l’âge au premier enfant, sont donc des symptômes de ces essais-erreurs par lesquels les femmes, en particulier diplômées, cherchent à trouver un père pas trop nul pour leurs futurs enfants. Face à cette contrainte nouvelle, les hommes sont bien obligés — surtout pour ceux qui veulent être en couple avec des femmes diplômées du supérieur — d’essayer de s’engager à ne pas être des “duds”, et si possible de s’y tenir.

Claudia Goldin attribue un poids décisif à la pilule contraceptive dans cette évolution. Les femmes américaines ont commencé à faire des études supérieures en masse dans les années 1950, mais elles n’ont pas vu immédiatement leurs salaires progresser. En effet, elles continuaient à se marier jeunes et à renoncer à tout ou partie de leur carrière, lorsque l’accès à la contraception était conditionné au mariage. Une fois que la pilule est devenue disponible pour les femmes non mariées, on a vu à la fois les carrières féminines progresser, l’âge au mariage reculer, et la fécondité décliner. Bref, l’émancipation individuelle des femmes leur laisse davantage de possibilités de choix : non seulement celui de ne pas faire d’enfants, mais aussi celui de faire des études qui s’avèrent payantes, même lorsque l’on a des enfants, si du moins on trouve un père fiable.

Revenons à la remarque initiale sur les smartphones. Si nous passons du temps devant des écrans, c’est notamment parce que ces derniers nous ouvrent à des univers culturels qui auraient été totalement inaccessibles avec des médias traditionnels, y compris la télévision. Alice Evans explique ainsi que ses enquêtées turques, égyptiennes ou pakistanaises regardent autant Emily in Paris et Quand Harry rencontre Sally que des jeunes femmes européennes et américaines. Elles sont abonnées aux comptes instagram de célébrités féminines qui mènent une vie indépendante et autonome. Elles en ont marre de voir leurs maris découper la première part du gâteau de mariage pour leur maman (celle du mari bien sûr). Elles aspirent à autre chose que ce que la tradition patriarcale a à leur offrir — et d’autant plus qu’elles sont éduquées, mobiles, amenées à choisir au moins une partie de leur carrière.

Ce n’est donc pas le temps d’écran excessif qui nous détourne de notre devoir conjugal — surtout si les couples continuent à faire à peu près autant d’enfants qu’avant. C’est plutôt l’ouverture à des modèles culturels nouveaux qui va dans le sens d’une plus grande émancipation féminine, là encore.

Dernier élément d’explication, dans les recherches en économie récente : les enfants sont des biens de consommation de plus en plus coûteux.

Acheter une nouvelle cuisine, une voiture, ou une PlayStation, c’est dépenser une partie de son revenu dans un bien d’équipement, qui par la suite vous apporte satisfaction, utilité, bien-être, voire plaisir, et parfois pas mal d’emmerdements. De ce point de vue, un enfant, c’est la même chose. C’est ce que racontait Gary Becker, à qui la profession a également remis un Nobel pour ce genre de travaux (ce qui tend à prouver que les idées les plus cyniques sont souvent les plus célèbres, chez les économistes).

Si le temps passé, mais aussi les frais engagés dans l’éducation, deviennent de plus en plus importants, alors un enfant continue, certes, de vous apporter d’immenses joies et un bonheur indicible, mais… son prix s’élève. C’est le cas lorsque les parents sont censés s’occuper de très près de l’éducation scolaire des enfants, par exemple dans les pays asiatiques (Japon d’abord, puis Corée, puis Chine) où la compétition scolaire est devenue tellement rude que les plus fortunés payent des cours particuliers de langues à leurs gamins dès la maternelle. Ceci pourrait expliquer une partie du renoncement aux enfants — mais les constats empiriques sont plus difficiles à faire.

Dans un prochain article, je reviendrai sur les conséquences économiques de la baisse de la natalité : et si c’était avant tout une bonne nouvelle ?

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