Même pour les gens qui connaissent aussi peu le Royaume-Uni que moi, la situation politique dans laquelle se trouve Keir Starmer paraît de plus en plus transparente. Après avoir essuyé des échecs répétés aux élections locales, vu deux de ses ministres démissionner, et un quart des députés de son parti réclamer sa démission, il est peu probable que l’actuel premier ministre puisse continuer à gouverner dans les jours qui viennent.
Pourtant Starmer avait, en théorie, tout pour réussir : arrivé au pouvoir à la suite d’une victoire écrasante (410 sièges sur 650), prenant la suite de conservateurs très impopulaires (Sunak et avant lui Liz Truss, qui mimaient les gestes politiques de Thatcher, sans aucun résultat économique probant), ayant rassemblé tant bien que mal le Labour derrière lui alors que celui-ci était traversé de courants contradictoires (avec notamment une aile gauche puissante mais incapable de conquérir des majorités), Starmer aurait pu être un nouveau Tony Blair, capable d’emprunter des idées à ses adversaires politiques pour leur couper l’herbe sous le pied, tout en professant sa fidélité à la gauche de gouvernement et à une version peu exigeante du progressisme en matière sociale.
Sans revenir sur toutes les affaires auxquelles il a été confronté, depuis l’antisémitisme de Corbyn jusqu’à Mandelson, en passant par les grooming gangs, on peut noter que Starmer a dû faire face à des contingences qui lui ont chacune coûté des points de popularité personnelle. C’est très certainement une question de courage personnel — Peter Mandelson aurait pu être viré beaucoup plus vite, par exemple. De ce point de vue, incapable de trancher et cherchant en permanence la validation d’une éditocratie conservatrice toujours plus hostile, Starmer ressemble plutôt à Hollande qu’à Blair. Jusque dans le style de gouvernance : modeste jusqu’à en devenir effacé, mais intransigeant avec les membres de son propre camp, tout en restant déférent envers ses adversaires.
Mais ce n’est pas qu’une question de personnalité. L’échec de François Hollande (lui aussi élu avec une majorité confortable pour gouverner, sans compter les nombreux exécutifs locaux et régionaux passés à gauche), c’est l’échec du néolibéralisme de gauche que défendaient, dans les années 1990, le New Labour, la SPD de Gerhard Schröder, ou le PS de… François Hollande, déjà (qui à l’époque rédigeait des manifestes “transcourants” pour infléchir à droite les congrès du PS).
Que proposaient ces gens, aussi bien en 1997 qu’en 2026 ? Essentiellement, de prendre acte de la mondialisation, en cessant de vouloir soustraire les économies développées aux vents contraires des marchés mondiaux, mais en cherchant plutôt à gagner en compétitivité (pour les entreprises), à attirer les capitaux étrangers, à parier sur “l’économie de la connaissance”, à laquelle on a progressivement ajouté une pincée de “croissance verte”, autant par calcul électoral que par conviction. Il fallait donc reconnaître que “l’État ne peut pas tout” si l’on consent à ce que des usines ferment. Il fallait aussi investir, autant que faire se peut, dans la croissance économique de demain (et tant pis pour les emplois perdus aujourd’hui)… tout en maîtrisant les finances publiques, car les marchés font aussi pression sur ce levier, et que les créanciers internationaux sont intraitables. Il fallait se résigner à ne corriger les inégalités qu’à la marge, car après tout la valeur ajoutée doit d’abord être produite, et le partage fait au sein des entreprises, et tant pis si les syndicats sont moins puissants que par le passé — nous n’y pouvons rien.
On comprend pourquoi Thatcher répondait, en 2002, “Tony Blair et le New Labour” à la question “De quelle réussite êtes-vous la plus fière ?”. Et d’ajouter “nous avons forcé nos adversaires à changer d’opinion”. Le Labour n’est pas devenu conservateur, mais il a accepté la discipline de marché, aussi bien dans le secteur privé que pour le financement de la dette publique — avec, à la clé, une banque centrale indépendante. C’est exactement le même mouvement qu’ont accompli les partis sociaux-démocrates européens, PS compris, à ce moment-là. Ce que Mitterrand appelait encore “le mur de l’argent”, ce que sa génération comprenait avant tout comme un obstacle à abattre, est devenu non seulement un élément de l’ordre social jamais remis en question, mais même un ensemble d’institutions à protéger : stabilité monétaire, ouverture financière, et compétitivité des entreprises. Je ne pense pas que le tournant ait été pris en 1983 (“la rigueur”). Du moins, il a été initié par un gouvernement socialiste qui n’assumait pas du tout ce revirement, jusqu’à ce que, dix ou quinze ans plus tard, celui-ci devienne la doctrine officielle du PS comme de ses alliés européens.
Et la stratégie de Blair, théorisée avant lui par Anthony Giddens, s’est établie comme une évidence partagée chez ces sociaux-démocrates néolibéraux (surtout ceux qui font face à des scrutins uninominaux et non proportionnels) : il faut “trianguler”, piquer des idées à la droite (dont parfois plus grand chose ne nous distingue), faire preuve de sérieux budgétaire pour deux, être ferme sur “l’assistanat”, et ne pas hésiter à renvoyer chez eux les migrants. La politique migratoire de Starmer comme celle de Hollande auraient certainement pu être mises en œuvre par Charles Pasqua.
La suite de l’histoire est connue (notamment de mes lecteur.ices) : les trente dernières années n’ont pas produit la croissance économique nécessaire à la réalisation des promesses néolibérales. Dans le cas spécifique du Royaume-Uni, le Brexit a conduit à un effondrement de l’investissement et à une terrible stagnation, dont la société britannique a encore du mal à se remettre dix ans plus tard.
Les Britanniques votent pour les Verts, pour Reform UK, ou pour les Tories, pour des raisons qui n’ont rien à voir, en grande partie, avec la santé de l’économie, et peut-être même pas grand chose à voir avec le bilan de Starmer. Mais le fait est que ce dernier n’a plus rien à proposer. Pas question de s’opposer aux marchés obligataires, qui commencent à s’agiter sérieusement et concourront sans doute à la chute de Starmer comme ils avaient précipité celle de Liz Truss. Pas question de demander à la Banque d’Angleterre d’aider le gouvernement — alors que c’est, comme le rappelle Adam Tooze, l’éléphant dans la pièce de la discussion sur les finances publiques. Et surtout pas question de revenir sur la stratégie de triangulation, alors que c’est un échec manifeste : s’ils veulent voter pour d’authentiques cyniques qui mettront en oeuvre une politique de fermeture (encore plus forte) des frontières, les électeurs préfèreront, comme disait Jean-Marie Le Pen, l’original à la copie, c’est-à-dire Reform UK.
Il est temps d’inventer autre chose, décidément. Les idées du Labour, celles du PS, celles que la SPD défend encore (quand elle ne se contente pas de recopier à la lettre ses adversaires conservateurs et libéraux) n’ont pas fonctionné ; elles ne soutiennent plus aucune majorité électorale ; et elles ne conviennent pas aux années 2020. Passons à la suite.
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