Cadeau ! A la fin de cet article, tu pourras retrouver une fiche de consultation à télécharger pour mieux préparer tes rendez-vous médicaux.
Hier au cabinet, une patiente me pose une feuille bleue sur le bureau, en début de consultation. J’ai la couleur bien en tête pour ne pas m’attarder sur les tirets déroulés qui remplissaient la feuille. Mon coeur s’accélère. J’ai déjà trente minutes de retard sur mes consultations. La liste des courses, ça n’était pas le bon moment. A vrai dire, il n’y a jamais de bon moment. Je détourne le regard. Iman, concentre toi, ça va aller. Yeux rivés sur l’écran maintenant, je lis le dossier de la patiente. En plus, je ne la connais pas. C’est mon confrère qui la suit. J’essaie de ne pas soupirer.
“ Alors Madame, qu’est ce qui vous amène ?” je demande, en faisant mine d’ignorer le post-it noirci de doléances.
Cette scène, je la vis bien trop souvent : quelqu’un s’assoit, sort une feuille, une liste. Et sur la liste, il n’y a pas un motif, il y en a huit. Le dos qui tire depuis l’automne, la fatigue, un grain de beauté qui a changé, un renouvellement d’ordonnance, une question sur un vaccin, un certificat pour le sport, le sommeil, et tant qu’on y est docteur, ce genou qui fait mal depuis deux ans.
Et là, quelque chose monte en moi. Une petite angoisse. Je la sens dans le corps. Une voix qui dit, on ne va jamais y arriver. Comment je fais tenir tout ça dans le temps que j’ai ? Et lequel de ces huit motifs cache le vrai, le grave, celui qu’il ne faut surtout pas rater.
Je vous le dis en toute franchise. Et parce que je préfère regarder cette angoisse en face plutôt que faire semblant qu’elle n’est point. Parlons-en ensemble, voulez-vous, et soyez - patients - avec moi.
Longtemps, je l’ai mal comprise, cette angoisse. Je me disais qu’elle venait du patient, qu’il en demandait trop, qu’il aurait dû prendre plusieurs rendez-vous, respecter le cadre, qu’on ne va pas chez le médecin comme on va au supermarché du coin quand même.
Et puis un jour je me suis regardée penser. C’est un exercice que je fais souvent, m’observer en train de réagir. Pourquoi ça m’agace comme ça ? Cette angoisse, elle parle de moi. De ma peur de mal faire, de passer à côté, de devoir trier vite et bien avec une responsabilité qui pèse lourd. Et elle parlait du reste, ce système qui nous avait mis, cette personne et moi, dans une pièce trop petite avec trop peu de temps.
Parce que si quelqu’un débarque avec huit problèmes sur une feuille, ce n’est pas qu’il abuse. C’est qu’il n’a pas vu de médecin depuis des mois. Qu’il a attendu, entassé ses inquiétudes dans un coin de sa tête en se disant, je réglerai tout ça d’un coup quand j’aurai enfin un rendez-vous. Cette liste, ce n’est pas un caprice : c’est la trace d’un manque. C’est le désert médical qui se dépose là, sur une feuille quadrillée.
Alors son angoisse et la mienne, au fond, c’est le même problème vu des deux côtés du bureau. On est dans le même bateau et se jeter la pierre ne changerait absolument rien, si ce n’est entasser les rancoeurs d’un côté comme de l’autre.
Il faut dire d’où ça vient, parce qu’on accuse souvent les mauvaises personnes.
On imagine que les médecins se font rares parce qu’ils seraient devenus paresseux, ou trop gourmands, moins dévoués que leurs anciens. C’est assez faux, voire bien injuste. La vraie raison est plus vieille, et plus froide. Dans les années quatre-vingt, la France a serré le robinet de la formation. On formait neuf mille étudiants en deuxième année de médecine. On est tombé à trois mille cinq cents. Une décision de comptable, prise il y a quarante ans, dont on paie aujourd’hui l’addition.
Le résultat, on le connaît tous, parce qu’on le vit. Presque tout le pays manque de médecins, même Paris. 6 millions de Français n’ont pas de médecin traitant, et parmi eux 400 000 personnes en affection longue durée, c’est-à-dire les plus fragiles. Dans certains coins, trois mois d’attente pour une consultation avec son propre médecin traitant.
Et pendant ce temps, la profession change. Elle se féminise, en 2026, 50,5% des médecins généralistes sont des femmes. Certains voudraient y voir un problème, comme si les femmes travaillaient moins. Je dis le contraire. Ces jeunes femmes, et les jeunes hommes aussi, refusent de se détruire au travail comme la génération d’avant, celle des semaines de 80 heures et de la vie sacrifiée. On a vu trop de soignants s’effondrer. Certains en sont morts. Vouloir soigner sans y laisser sa peau, ce n’est pas de l’égoïsme : c’est arrêter un sacrifice qu’on n’aurait jamais dû demander.
Le décor est posé donc. Moins de médecins, débordés, qui tiennent un système fissuré à bout de bras. Et en face, des patients, hommes et femmes, qui attendent des mois pour dix minutes, qui trinquent.
Alors finalement, ma question de départ, à qui la faute n’est pas celle qu’il faut vraiment poser. C’est plutôt qu’est-ce qu’on fait de ces dix minutes ?
Parce qu’elles existent quand même, ces dix minutes. Rares, précieuses, durement gagnées. Et pour l’instant on les gâche, des deux côtés, sans le vouloir. Le médecin court après la montre. Le patient déballe dans le désordre et garde souvent le plus important pour la fin, la main déjà sur la poignée. Ce moment-là, tous les médecins le redoutent, c’est celui où la vraie inquiétude sort enfin, une fois qu’il est trop tard.
On peut faire mieux. Pas en travaillant plus, il n’y a plus de marge. En préparant. Et préparer sa consultation, ce n’est pas se méfier de son médecin, ni lui forcer la main. C’est l’aider à vous aider au mieux. Quelqu’un qui arrive avec clarté fait gagner un temps précieux au médecin. Et ce temps gagné, c’est du soin en plus. Pour vous, et pour la personne qui attend derrière vous.
Je prêche pour ma paroisse, certes, de médecin, mais il m’arrive d’être aussi comme vous, cette patiente qui attend parfois des mois pour son propre rendez-vous, et je vous propose mes conseils pour préparer au mieux votre consultation.
Je vous entends me dire que c’est contradictoire. Comment ça optimiser ce qui ne devrait jamais se compter ? Votre santé. Hélas, je suis d’accord avec vous. Cette société où tout se compte, même les minutes pour parler de ce qu’on de plus précieux, est assez humiliante. C’est malheureusement la réalité avec laquelle on doit composer, alors plutôt que de râler sans agir, je préfère vous proposer quelques pistes pour mieux le vivre.
Choisissez avant de venir. Sur vos huit motifs, entourez le ou les deux qui comptent vraiment aujourd’hui. Le reste attendra, ou fera un autre rendez-vous. Dix minutes ne règlent pas huit problèmes. Elles en règlent un ou deux, correctement. Mieux vaut ça qu’un survol de tout où l’on passe à côté du principal.
Annoncez la couleur en vous asseyant. Une phrase suffit, je viens surtout pour ça, et j’ai deux petites choses en plus si on a le temps. Le médecin peut alors organiser son temps au lieu de le découvrir en chemin. Et vous évitez le problème lâché à la porte.
Ne gardez pas le plus gênant pour la fin. Ce qui vous embarrasse, la question intime, la peur qu’on n’ose pas dire, mettez-le en premier. C’est souvent le vrai motif. Beaucoup viennent pour une ordonnance et repartent sans avoir parlé de ce qui les tenait éveillés la nuit. Votre médecin a déjà tout entendu.
Apportez vos chiffres. Le nom exact de vos traitements, vos derniers bilans, les dates de vos symptômes. Pas pour jouer au docteur. Pour lui éviter de reconstruire votre histoire de mémoire dans un temps qu’il n’a pas.
Et si on vous dit que tout est normal alors que vous vous sentez mal, ne repartez pas avec ça en poche. Demandez, normal ça veut dire quoi, c’étaient quoi les chiffres, est-ce qu’un examen en plus aurait du sens. Pas pour défier. Parce que normal dans un labo et aller bien, ce n’est pas toujours pareil.
Je ne donne pas ces conseils contre les médecins. Je les donne pour que la rencontre, la vraie, celle qui devient si rare, puisse être.
Parce que c’est ça qu’on est en train de perdre, dans la course et le manque. Pas juste du temps. Le fait qu’une personne en regarde une autre, l’écoute, relie les points de son histoire. Ça ne reviendra pas tout seul. Mais chacun peut faire un pas. Le médecin en écoutant du mieux qu’il peut malgré tout. Le patient en arrivant préparé.
On ne réparera pas quarante ans d’erreurs politiques avec une feuille de conseils. En attendant que le système se soigne, si un jour il y arrive, on peut au moins arrêter de gâcher le peu qui reste: ces dix minutes, qu’au moins elles servent à quelque chose.
Je vous ai préparé une feuille qui vous accompagne pendant votre consultation, à remplir avant votre prochain rendez-vous. Pas une liste d’exigences à brandir, mais une préparation, pour arriver clair et repartir vraiment soigné.
Vous pouvez la télécharger ici :
Dites - moi en commentaire ce que cette lecture a suscité en vous ? Vous êtes vous déjà retrouvé.e vous même avec une liste à rallonge chez votre médecin ?
N’hésitez pas à raconter vos anecdotes, lire le ressenti patient m’aide à être une meilleure médecin, toujours. Et vous me direz également si cette feuille d’aide à la consultation proposée vous aura servie, vos retours pour l’améliorer me seront bien utiles !
Sources
Conseil national de l’Ordre des médecins. Atlas de la démographie médicale en France, situation au 1er janvier 2025. Paris: CNOM; 2025.
Conseil national de l’Ordre des médecins. Atlas de la démographie médicale 2026. Paris: CNOM; 2026.
Assurance maladie. Installations des médecins généralistes libéraux, baisse de près de 10% en 2024. Données CNAM; 2025.
Sénat. Rapport sur la proposition de loi visant à lutter contre les déserts médicaux. Paris: Sénat; mai 2026.
Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES). La durée des séances des médecins généralistes. Paris: DREES.
Aucun post

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.