Ce que la maternité coûte au corps des femmes.
Je vais écrire une phrase qu’une femme, et surtout une médecin, n’est pas censée dire.
La plupart du temps, je n’ai pas aimé être mère.
J’ai eu mon fils à vingt-deux ans, en quatrième année de médecine. Sa sœur cinq ans plus tard. Je les ai élevés seule, entre les gardes, les révisions, les nuits coupées, un métier qui ne pardonne pas et deux enfants qui ne comprennent pas pourquoi maman est fatiguée. J’ai vécu une grande partie de ces années comme un cauchemar. Voilà. C’est dit.
Et dans la même respiration, je dois écrire l’autre phrase, celle qui ne l’annule pas mais vit à côté : je les aime plus que ma propre vie. Ils sont l’épreuve - ou les preuves - de mon existence, et sa raison.
Longtemps, j’ai cru que ces deux phrases ne pouvaient pas tenir ensemble. Que si je n’aimais pas jouer par terre, si je subissais le bain du soir comme une corvée, alors c’est que j’étais une mauvaise mère. Je m’en suis énormément voulu. Tellement culpabilisée. Personne ne m’avait dit qu’on pouvait adorer ses enfants et détester la maternité. Que c’était même, peut-être, la chose la plus normale du monde.
Médecin et expert santé de la femme, j’écris ce que la société fait au corps des femmes. Abonne-toi pour recevoir des articles pour enfin prendre soin de ta santé, mais vraiment.
Ce qu’on ne dit pas aux femmes, c’est le prix, le vrai, celui qu’on ne met jamais en légende sous la photo de la jeune maman qui rayonne.
Alors je vais le dire, avec mon histoire, parce que je ne sais parler que de ce que je connais.
La maternité a coûté à mes études. J’ai redoublé, plusieurs fois. On ne réussit pas médecine avec un nourrisson qui hurle la nuit et personne pour prendre le relais. On tient, on rattrape, on y arrive quand même, mais on paie, en années, en fatigue, en estime de soi qu’on écorne à chaque échec qu’on croit mériter.
Elle a coûté à mon couple. Les enfants, on le dit rarement, sont souvent la mort silencieuse des couples. Surtout quand on est jeunes, pas encore construits, pas assez solides pour encaisser à deux ce qui vous tombe dessus. On se réveille un matin épuisés, étrangers, chacun à son bout de survie. J’ai divorcé. Et je sais aujourd’hui que la maternité, dans un couple fragile, agit comme un révélateur brutal de tout ce qui ne tenait pas.
Et elle a coûté à mon corps. J’avais un corps de sportive. La maternité l’a transformé en un corps que je ne reconnaissais plus, un corps devenu obèse, que je peine encore à retrouver aujourd’hui. Ce n’est pas de la coquetterie. C’est le deuil silencieux d’une enveloppe qui était la mienne, et qu’on ne vous apprend jamais à faire. On vous montre le ventre rond et magnifique, jamais l’après, jamais ce long combat pour redevenir un peu soi dans sa propre peau.
Voilà ce qu’on tait. Les études, le couple, le corps. Trois pertes qu’on encaisse en silence pendant qu’on nous répète que c’est le plus beau jour de notre vie.
Et pourtant, ce que la maternité fait au corps n’est pas que perte. C’est aussi mon métier de vous le dire, et ça devrait vous surprendre.
Elle vous transforme le cerveau. Littéralement. Pas au sens des magazines, au sens de l’imagerie médicale. Depuis quelques années, on sait que la grossesse laisse dans le cerveau des traces si nettes qu’un scanner peut dire, des années plus tard, si une femme a porté un enfant. La maternité s’inscrit dans la matière même, et elle y reste, parfois pour des décennies.
On a longtemps appelé ça le cerveau de la mère, avec un petit sourire condescendant. La femme qui oublie ses clés, qui perd le fil. Une plaisanterie qui dure depuis des générations. Sauf que c’est faux.
Pendant la grossesse, certaines zones perdent de la matière grise. Mais ce n’est pas une panne. C’est un élagage. Le cerveau se réorganise, se spécialise, taille dans le superflu pour devenir plus efficace à une chose, lire son enfant, décoder un cri, s’attacher. Ce que vous avez pris pour un brouillard était un chantier. La même métamorphose, exactement, que celle de l’adolescence. On ne devient pas mère, on mue.
Et il y a plus troublant. Chez les mères, le cerveau vieillit moins vite dans certaines zones. Ce qu’on prenait pour une usure serait peut-être une réserve. La nature, quand elle fait une mère, ne l’abîme pas. Elle la refonde.
Alors comprenez bien le paradoxe. Le cerveau, la nature le transforme splendidement. Mais le corps, le couple, la carrière, c’est la vie réelle qui les malmène. Ce qui nous use, ce n’est pas la biologie de la maternité, c’est tout ce qu’on a construit, ou détruit, autour d’elle.
Parce qu’avant, on n’élevait pas seule. Il y avait un village. Des grand-mères, des tantes, des voisines, des sœurs, tout un tissu de femmes qui se passaient les enfants, les bras, les nuits. Une charge lourde, mais portée à plusieurs, diluée. La mère épuisée pouvait poser l’enfant dans d’autres bras sans que ce soit un drame ni un aveu de faiblesse.
Ce village a disparu. On nous demande aujourd’hui de faire, seule, souvent sans relais, ce que des groupes entiers faisaient ensemble. Et on nous le demande sous un projecteur. Car en même temps qu’on nous a retiré le village, on nous a ajouté le jugement. Allaite, mais pas trop longtemps. Sois présente, mais épanouie ailleurs. Cadre, mais sans contraindre. Le moindre écart et le regard tombe, celui des autres, et pire, le nôtre sur nous-mêmes.
On a remplacé une communauté qui portait par une société qui surveille. Et on s’étonne que les mères s’effondrent.
Ce que je fais avec mes enfants aujourd’hui, je le fais sans mode d’emploi et sans filet. J’essaie de ne pas les contrôler mais de les cadrer. De ne pas leur imposer ma vie mais de les mener, doucement, vers l’âge où ils auront de quoi affronter la leur. Et le vertige, c’est qu’au bout de tout cet épuisement, on ne maîtrise même pas le résultat. On donne tout, sans aucune garantie.
C’est peut-être ça, le plus dur à accepter. On se consume pour des êtres qui nous échapperont, qui deviendront eux et pas ce qu’on avait prévu. Et c’est très bien ainsi. Mais personne ne nous prépare à aimer sans posséder, à travailler pour un résultat qui ne nous appartient pas.
Alors si vous êtes une mère et que ça vous serre la gorge, je voudrais vous dire une seule chose.
Ne pas aimer la maternité n’est pas ne pas aimer vos enfants. Ce sont deux choses différentes, qui n’ont jamais eu à se ressembler. On peut trouver la tâche écrasante, les journées interminables, le jeu ennuyeux, et aimer ses enfants d’un amour qui ferait trembler la terre. L’un ne trahit pas l’autre.
Ce qui vous épuise, ce n’est pas un défaut d’amour. C’est une charge qu’on vous a fait porter seule, sous les yeux de tous, en vous interdisant de dire qu’elle était trop lourde. Le dire tout haut, ce n’est pas trahir vos enfants. C’est arrêter de vous punir pour un système qui vous a lâchée.
Nous les avons voulus, ces enfants. Nous les assumons. Il n’est pas question de leur en vouloir, ils n’ont rien demandé, ils sont arrivés dans nos vies imparfaites et ils font ce qu’ils peuvent, comme nous. Mais assumer nos enfants ne nous oblige pas à mentir sur ce qu’ils nous ont coûté. On peut faire les deux. Les aimer sans condition, et dire la vérité sur le prix.
Moi, j’ai mis des années à m’autoriser ces deux phrases dans la même bouche. Je vous les offre aujourd’hui, pour que vous n’attendiez pas aussi longtemps que moi.
Sources :
Hoekzema E, et al. Pregnancy leads to long-lasting changes in human brain structure. Nature Neuroscience. 2017;20(2):287-296.
Orchard ER, et al. Matrescence, lifetime impact of motherhood on cognition and the brain. Trends in Cognitive Sciences. 2023;27(3):302-316.
Pritschet L, et al. Neuroanatomical changes observed across a single pregnancy. Nature Neuroscience. 2024.
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