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La Clinique de l'Âme · Jun 27, 2026

Celle qui te juge rêve d'être toi.

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Dr Nour El Iman · La Clinique de l'Âme

J’avais dis que je parlerais d’amour la dernière fois. Je fais une petite exception, j’ai finalement envie de prendre un autre chemin, que je vous propose. Celui de se découvrir dans la perdition pour se (re)trouver.

Les week-ends où les enfants sont chez leur père, il y a d’abord ce silence.

Pas le silence reposant qu’on imagine quand on est débordée et qu’on en rêve. Un autre. Un silence qui pèse un peu, qui sonne creux dans l’appartement, où traînent encore une chaussette retournée, un dessin sur la table, la lampe de chevet encore allumée, oubliée. Je tourne en rond souvent, au début. Que vais-je faire de tout ce temps ? Que n’aurais-je pas le temps de faire en à peine 48H ? Un week-end, c’est long pour une maman, c’est court pour une vie. Et puis, parfois, souvent je prends mes clés. Je descends, je mets le contact. Je pars. N’importe où. Sur la route, je vais mieux.

C’est devenu mon rituel à moi. Ces départs sans personne à côté, sans siège auto à vérifier dans le rétroviseur, sans une petite voix qui demande si on est bientôt arrivés. Je roule vers le sud parfois, ou je ne sais pas trop où, l’important n’est pas d’arriver. L’important c’est ce moment où la ville se défait derrière moi, où les feux s’espacent, où la route s’ouvre et où, enfin, je m’appartiens. Plus mère, plus médecin, plus fille, plus personne. Juste moi. Sans filtre, sans masque.

La lumière de fin d’après-midi tombe en biais sur le pare-brise. Je baisse la vitre, l’air sent l’herbe coupée et le goudron chaud, cette odeur d’été qui me ramène toujours quelque part. Et je mets ma musique. Fayrouz d’abord, la voix des cassettes de mon père, celle des étés de là-bas. Je ne comprends pas tous les mots et je les connais par le ventre. Trois mesures, et je suis ailleurs. Dans une cuisine que je n’ai pas vue depuis vingt ans, pleine de femmes qui pour la plupart ne sont plus là.

C’est dans ces moments-là que je pense le mieux. Seule, en mouvement, entre deux endroits, n’appartenant ni à celui que je quitte ni à celui où je vais. Ça tombe bien. C’est exactement de ça que je veux vous parler.

On m’a toujours raconté la vie comme une route à deux voies.

Sur l’une, la fille bien. Celle qui convient. Qui se marie quand il faut, qui ne fait pas de bruit, qui reste du bon côté de ce qui se dit. Sur l’autre, la fille perdue. Celle qui part trop loin, qui retire le voile ou ne le met jamais, qui choisit, et qu’on regarde alors comme une fissure dans un mur bien lisse. L’égarée. Le contre-exemple qu’on cite aux petites pour qu’elles aient peur.

Deux voies. Choisis. C’est ça le plus habile. On ne te l’ordonne pas. On te laisse seulement comprendre, et c’est toi qui te ranges. Moi, très tôt, j’ai senti monter un refus que je n’arrivais pas à nommer. Pas le refus d’une voie. Le refus des deux.

Et ce soir-là, justement, sur cette route où je roulais seule, j’ai fini par comprendre pourquoi.

Parce que je les regardais, vous savez. Les deux camps. Depuis toujours. Et aucun ne me donnait envie.

D’un côté, les gardiennes. Celles des tables de mariage, qui comptent les kilos et les divorces, qui surveillent, qui tranchent à voix basse. Tu as vu comme elle a changé. Tu savais qu’elle est partie. Il paraît que la petite vit seule là-bas, tu te rends compte. L’air bien suffisant. Celles qui se pensent au-dessus de tout, qui ont trouvé la lumière divine qui tomberait que sur elles, les élues.

De l’autre, celles qui s’étaient affranchies. Et qui, du haut de leur liberté toute neuve, jugeaient à leur tour. Qui plaignaient les voilées, qui parlaient des soumises avec un petit sourire fatigué. La candide et la peste. La soumise et la libre. Deux tribunaux. Et moi sommée de m’asseoir dans l’un ou dans l’autre.

J’ai mis des années à comprendre ce que je voyais. Et en lisant Jung, un soir, que j’ai pu poser des mots précis sur ce que j’encaissais en colère dans mon corps. Ce qu’on déteste le plus violemment chez l’autre, c’est presque toujours ce qu’on n’ose pas regarder en soi.

J’ai relu la phrase plusieurs fois. Arrêtée sur une aire d’autoroute, le moteur qui tournait pour rien, un café tiède dans un gobelet en carton. Ce fameux café de l’air d’autoroute, ma madeleine de Proust, qui à lui seul te ramène des années en arrière, ces moments quand tu allais demander en espagnol un café pour tes parents sur la route au pays.

La femme qui juge si durement la divorcée, est-ce qu’elle ne rêve pas, certaines nuits, de claquer la porte elle aussi. Celle qui méprise la voilée, est-ce qu’elle n’a pas jeté trop vite un sens dont le vide la creuse encore la renvoyant à ses propres insécurités et questionnements sur le sujet malgré elle. Celle qui dit ne jamais vouloir se marier au nom de sa liberté, est ce qu’elle ne rêve pas d’être liée advitam eternam à son âme soeur ? On déteste chez l’autre la part de soi qu’on a enterrée vivante. On la voit dehors, énorme, insupportable, précisément parce qu’on refuse de la voir dedans.

Le jugement n’est pas une force. C’est une fuite. C’est le bruit qu’on fait pour couvrir une question qu’on ne veut surtout pas s’entendre poser.

Nous sommes une drôle de génération.

Les femmes de la diaspora qui ont aujourd’hui entre trente et quarante-cinq ans. On a grandi entre deux. Entre deux pays. Deux langues, trois parfois. Deux façons de croire, celle qu’on nous a tendue comme une liste, ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, et celle qu’on cherche encore, à tâtons, pour qu’elle veuille enfin dire quelque chose qui tienne.

Nos mères n’avaient pas le choix. Nos filles l’auront, j’y crois. Nous, on est entre les deux. Le pivot. La charnière qui grince et qui tient quand même.

On nous a tout demandé en même temps, et toujours comme une alternative impossible. Réussir, mais pas trop, une femme qui réussit trop devient difficile à marier. Étudier, mais rester mariable. S’élever, mais sans faire honte. Briller, mais à voix basse. Deux cases à chaque fois, et l’ordre muet de se ranger dans l’une.

Le piège, le vrai, je l’ai compris tard. Ce n’est pas la case qu’on choisit. C’est de croire qu’il n’y en a que deux.

Il s’est mis à pleuvoir un peu. Cette pluie fine qui ne mérite même pas les essuie-glaces, qu’on regarde glisser de travers sur la vitre, vers les bords, vers nulle part. J’ai baissé la musique. On fait ça sans réfléchir, baisser le son pour mieux voir, comme si le bruit gênait les yeux. Un peu comme le bruit des autres empêche le coeur de voir ce qu’il veut vraiment. Ce qu’il est. Ce qu’il sait déjà dans le fond, quand on enlève la suie des années de validation.

Longtemps, j’ai cru qu’il fallait choisir mon camp. Que ma colère contre les juges ferait de moi une rebelle, et que la rebelle, pour exister, devait mépriser à son tour. J’ai failli. Mais qui serais-je si à mon tour je suis celle qui change en toisant celles qui restent ?

Je me suis vue faire. La même petite voix jugeante. Le même tribunal. J’aurais si honte de devenir celles qui ont tenté me mettre aux sols par leurs chuchotements perfides. Les deux camps font le même geste. Regarder une femme et décider, à sa place, ce qu’elle aurait dû être. Le carcan d’un côté. La pseudo liberté devenue norme qui condamne, de l’autre. La même prison, une autre clé. On juge désormais au nom de l’émancipation celles qu’on jugeait hier au nom de la tradition, et on appelle ça avancer.

Alors j’ai arrêté de vouloir choisir une voie. J’ai voulu quitter l’autoroute.

Parce qu’il y a autre chose que cette dualité de vie qu’on me jetait comme deux seaux d’eau froide. Il y a autre chose que mariée-sans-études ou célibataire-belle-carrière. Il y a autre chose qu’être la candide qu’on plaint ou la peste qu’on craint.

Entre ces couples qu’on m’a vendus comme les seuls possibles, il y a un pays immense, presque vide. Ce désert que tout le monde fuit. Un endroit où l’on peut porter ses propres croyances, femme autrement. Peut-être un peu plus seule. Un peu plus sincère, un peu plus soi. Où l’on garde ce qui nous nourrit et où l’on pose ce qui nous étouffe, un fil après l’autre, sans demander la permission à aucun des deux camps.

J’ai quitté l’autoroute pour une petite départementale. Sans raison. Juste l’envie de ralentir, de rouler entre des champs, de voir la route se rétrécir et devenir plus douce. C’est toujours là que je finis ces week-ends, sur des routes que personne ne prend, lentes, bordées d’arbres. Les bougainvilliers, les palmiers, l’air qui manque. Je me perds. Sur la route et dans mes pensées. L’horizon fait apparaitre la mer qu’on confondait presque avec le ciel, il faut rester concentrée. Et puis, au détour, des lumières allumées dans les maisons de campagne. Sont-ils entre deux, les habitants, eux aussi ?

Cette troisième route, je ne vais pas vous mentir. Elle est seule. On n’y est attendue par personne. Les gardiennes ne vous reconnaissent plus, vous êtes sortie du rang. Et les affranchies non plus, parce que vous avez gardé Dieu, ou la prière, ou un fil tendu vers les vôtres qu’elles ont, elles, coupé net. Vous ne brandissez aucun drapeau. Vous décevez tout le monde un peu, des deux côtés en même temps, ce qui est une manière discrète de n’être à personne.

J’ai écrit ailleurs que devenir soi se payait en visages. Ici, c’est pire encore. On perd les deux publics d’un coup. Personne n’applaudit. On n’a gagné aucun des matchs qu’on nous proposait. On a juste quitté le stade, un soir, sans prévenir, pendant que les autres regardaient le jeu, et on est partie rouler seule sur une route de campagne.

Mais dans cette solitude, il y a une chose qu’aucune des deux voies ne m’avait donnée.

De l’air.

La place de respirer sans traduire. Sans calculer ce qu’on pensera de moi ici, ou là-bas. Le droit de dire, je crois en Dieu et je mène ma vie comme je l’entends, et que ces deux phrases cessent enfin de se faire la guerre dans une seule bouche. La mienne.

Je ne veux pas pour autant cracher sur ce monde dont je viens. Ce serait choisir un camp. Et je n’en veux plus, vous l’avez compris.

Parce que j’ai vu, là-bas, dans cette communauté qu’on dit étouffante, le plus laid et le plus tendre passer par le même fil. Des femmes jugent certes, et d’autres débarquent chez toi avec des plats quand tu accouches, quand tu enterres, quand tu t’écroules et que le reste du monde te laisse seule. La tribu qui surveille est aussi celle qui porte. J’ai vu des filles parties de rien, d’une cité, d’un exil, d’une langue mal apprise à l’arrivée, qui aujourd’hui soignent, créent, dirigent, brillent.

Je n’oppose pas un monde arriéré qu’on fuirait à une lumière qu’on rejoindrait. Ce serait encore la dualité. Et la dualité, je l’ai compris sur ces routes, c’est ça la vraie prison.

La troisième route, ce n’est pas tourner le dos. C’est choisir, fil par fil, ce qu’on garde et ce qu’on laisse. Garder la chaleur, la solidarité, la foi quand elle élève. Laisser le jugement, la surveillance, la peur du qu’en-dira-t-on. Ne pas jeter tout le tissu parce que certains fils brûlent les doigts. Le retisser à sa main, patiemment, pour soi.

Le ciel commence à virer. Cette heure entre chien et loup où les phares s’allument tout seuls et où la campagne devient bleue. Je n’ai toujours pas de destination. Tant mieux, et de plus en plus, j’apprécie ne pas savoir où j’atterris. La vie, en somme. Je n’ai plus peur d’être seule.

Je n’ai pas de leçon, vous me connaissez, je n’en vends pas. Juste une chose que je vous laisse, comme on laisse une fenêtre entrouverte.

Beaucoup d’entre nous attendent qu’on les autorise à exister entre les deux, qu’on leur dise qu’on a le droit de ne pas trancher entre sa foi et qui elles sont, entre les siens et soi, entre d’où l’on vient et où l’on va. Ce n’est ni une trahison, ni une tiédeur, ni un entre-deux honteux. Je pense même que c’est peut-être l’endroit le plus courageux qui soit, parce que peu y vont. Il faut souvent traverser l’enfer pour y arriver.

On nous a appris à porter notre double appartenance comme un déchirement. Et si c’était une richesse que personne n’avait pris le temps de nous apprendre à habiter. Avoir deux mondes en soi, ce n’est pas être coupée en deux. C’est avoir deux fenêtres là où les autres n’en ont qu’une.

Je me suis arrêtée sur la côte. La mer est là. J’ai coupé le moteur. La pluie venait de cesser. Il y avait ce silence d’après la pluie, vous savez, celui où l’on entend encore les gouttes tomber des feuilles, une à une, longtemps après que c’est fini. L’odeur de l’eau sur le sable mouillé qui monte jusqu’à moi. Je suis restée là. Personne ne m’attendait nulle part, et pour la première fois depuis longtemps, ce n’était pas triste. C’était juste la paix.

La troisième route n’est tracée sur aucune carte. C’est à nous de l’inventer. Et oui, on y roule souvent seule. Et puis un jour, d’autres voyageurs te rejoignent, on se comprend sans trop parler. On est bien plus nombreuses qu’on ne le pense. Chacune sur sa petite départementale à elle, un soir de week-end, les mains sur le volant, en train de se dire qu’il doit bien exister autre chose.

J’espère vous proposer sur cette page, cette troisième route. Pas une énième qu’il faudrait choisir par laquelle se définir. Une qui change, qui regarde de chaque côté, qui ne prend jamais la même voi(x)e. Cette route, vous qui la lisez, peut-être un soir où vous êtes seule vous aussi, et où la maison est trop silencieuse.

À bientôt, de cette troisième route où nous sommes, je crois, de plus en plus à rouler.

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