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Congo Confidentiel · Aug 25, 2026

[Grand Angle] De Wondo au germanium : jusqu’où la realpolitik belge peut-elle remplacer les valeurs face à Tshisekedi ?

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Congo Confidentiel · Congo Confidentiel

Deux communications officielles ont résumé, en quelques jours, le nouveau logiciel belge en RDC. Enabel recentre davantage son action sur les corridors stratégiques ; Félix Tshisekedi reçoit l’ambassadrice Roxane de Bilderling pour parler germanium, Umicore-STL, coopération militaire et dialogue national. Bruxelles assume ses intérêts, et elle aurait tort de ne pas le faire. Mais cette realpolitik contraste avec une prudence croissante face au troisième mandat désormais publiquement évoqué par Tshisekedi, aux détentions attribuées notamment au Conseil national de cyberdéfense, à l’exil d’une partie de l’opposition, aux centaines de condamnations à mort et aux dossiers concernant le pouvoir congolais jusque devant la justice belge. Maxime Prévot parle, certes. Mais beaucoup moins fort que la Belgique de Didier Reynders lorsqu’elle affrontait Joseph Kabila. Au point de poser une question devenue inévitable : Bruxelles applique-t-elle encore les mêmes principes à Kinshasa ?

Le 21 août 2026, Félix Tshisekedi recevait à la Cité de l’Union africaine Roxane de Bilderling, ambassadrice de Belgique. La liste officielle des sujets abordés est révélatrice : contrat entre Umicore et la Société du Terril de Lubumbashi (STL), transformation locale du germanium du Big Hill, garantie financière belge, transfert technologique, mais aussi formation de la 31e brigade de réaction rapide à Kindu, appui aux officiers à Kananga, soutien médical au camp Kokolo et préparation du dialogue national. Quelques jours auparavant, Enabel mettait de nouveau en avant sa stratégie des corridors, notamment Lobito, destiné à relier les régions minières de la RDC et de la Zambie à l’Atlantique. Pour Bruxelles, la coopération n’est donc plus seulement sociale ou humanitaire : elle devient minière, industrielle, logistique, militaire et géopolitique.

Il n’y a rien d’illégitime à cela. Washington cherche à sécuriser les minerais critiques congolais, la Chine reste dominante dans plusieurs chaînes de transformation et l’Union européenne veut réduire ses dépendances. Le germanium, le cobalt, le cuivre et Lobito replacent naturellement la RDC au centre de la stratégie européenne. Mais cette montée des intérêts crée une question inversement proportionnelle : plus Kinshasa devient utile à Bruxelles, moins Bruxelles est-elle disposée à confronter Kinshasa ?

Le 6 mai 2026, Félix Tshisekedi a franchi un seuil politique important. « Je n’ai pas sollicité le troisième mandat, mais […] si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai », déclarait-il publiquement à Kinshasa. Or les articles 70 et 220 de la Constitution actuellement en vigueur limitent la présidence à deux mandats et protègent notamment leur nombre et leur durée. Le débat n’est donc plus simplement celui d’une réforme institutionnelle abstraite : le chef de l’État a lui-même accepté le principe politique de rester au pouvoir au-delà du cadre actuel si une autre légitimité lui permettait de le faire.

Le 12 juin, la Coalition Article 64 — C64 — a tenté de manifester devant le Palais du peuple contre la proposition de loi référendaire. Human Rights Watch a ensuite documenté l’usage excessif de la force, des tirs de gaz lacrymogène, des coups de matraque et l’absence de protection de manifestants attaqués par des membres de la Force du Progrès, liée au parti présidentiel. Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga et d’autres manifestants ont été blessés. Maxime Prévot a réagi dès le 13 juin : « Les débordements violents, l’usage excessif de la violence […] n’ont pas leur place en démocratie », avant de saluer l’ouverture d’une enquête. La réaction existe donc. Mais elle porte surtout sur les violences, beaucoup moins sur le cœur politique de la crise : Bruxelles n’a toujours pas fixé publiquement de ligne rouge claire sur une éventuelle sortie du cadre constitutionnel permettant un troisième mandat.

La question ne peut plus être ramenée aux seuls noms d’Emmanuel Ramazani Shadary ou d’Aubin Minaku. C’est désormais l’architecture même des arrestations politiques et sécuritaires qui pose problème. Avocats, familles, organisations internationales et opposants mettent régulièrement en cause le Conseil national de cyberdéfense — CNC, directement rattaché à la Présidence, dans des arrestations, disparitions temporaires ou détentions hors du circuit judiciaire ordinaire. Human Rights Watch a ainsi suivi 17 personnes retrouvées entre les mains du CNC : neuf avaient été libérées en mai 2026, huit restaient détenues, dont Minaku et Shadary. Le BCNUDH indiquait parallèlement qu’au 30 janvier 2026, 42 membres de partis politiques demeuraient détenus après des arrestations impliquant services de renseignement, CNC, justice militaire ou auteurs non identifiés ; vingt appartenaient à Ensemble pour la République et quatre au PPRD.

À cette carte des détenus correspond désormais une géographie de l’exil. Augustin Matata Ponyo, Franck Diongo, Richard Muyej, José Makila, Raymond Tshibanda, Claudel Lubaya, Néhémie Mwilanya, André Kimbuta, Henri Mova Sakanyi et d’autres anciens ministres, gouverneurs ou dirigeants politiques se trouvent hors du pays, dans des situations juridiques et politiques différentes. Tous ne peuvent être assimilés mécaniquement à des persécutés : certains font l’objet de procédures judiciaires, d’autres ont quitté volontairement la RDC. Mais lorsque l’opposition se structure de plus en plus depuis Bruxelles, Johannesburg, Nairobi ou d’autres capitales, la question de l’ouverture réelle de l’espace politique devient difficile à esquiver. Même le signal migratoire interpelle : en 2025, 2 422 Congolais ont introduit une demande de protection internationale en Belgique, faisant de la RDC la quatrième nationalité de demandeurs ; elle figurait encore parmi les dix premières en juillet 2026.

La peine capitale place Bruxelles devant une contradiction encore plus nette. Après la levée du moratoire de fait en mars 2024, les condamnations se sont multipliées. Amnesty International a recensé au moins 359 condamnations à mort en RDC pour la seule année 2025. Parmi elles figure désormais un ancien président : Joseph Kabila a été condamné à mort par contumace le 30 septembre 2025 par la Haute Cour militaire, notamment pour trahison, crimes de guerre et crimes contre l’humanité en relation avec son soutien présumé à l’AFC/M23, accusations qu’il rejette. Au-delà de l’identité du condamné, Amnesty rappelle une difficulté structurelle : des juridictions militaires congolaises continuent de juger des civils et de prononcer des sentences capitales.

La Belgique sait pourtant employer un registre autrement plus ferme lorsque ses propres ressortissants sont concernés. Le 27 janvier 2025, après la confirmation de la condamnation à mort de Jean-Jacques Wondo, Bruxelles avait dénoncé « la grande faiblesse » du dossier et le « manque manifeste de preuves crédibles », rappelé immédiatement son ambassadeur à Kinshasa et convoqué l’ambassadeur congolais. Le message était explicite : cette condamnation aurait « des conséquences » sur les relations bilatérales. Wondo fut libéré le 4 février. Cette mobilisation était légitime. Mais elle pose une question simple : pourquoi la peine de mort déclenche-t-elle une crise diplomatique lorsqu’elle frappe un Belge, alors que plusieurs centaines de condamnations contre des Congolais n’affectent pratiquement pas les nouveaux partenariats stratégiques ?

Un autre dossier rend la proximité actuelle plus délicate encore. Le 8 juillet 2025, l’avocat belge Bernard Maingain, soutenu par des avocats et organisations katangaises, a déposé devant le parquet fédéral belge une plainte visant neuf membres belges de la famille de Félix Tshisekedi, accusés notamment de corruption, blanchiment et détournements liés au secteur minier. Ces accusations n’ont donné lieu à aucune condamnation et la présomption d’innocence s’impose : une plainte n’est ni une inculpation ni un jugement. Mais le paradoxe politique existe. La Belgique approfondit une coopération minière avec la Présidence congolaise alors que sa propre justice est saisie d’allégations visant plusieurs membres de la famille présidentielle précisément dans le domaine minier.

Il serait injuste d’accuser Maxime Prévot de silence total. Après l’arrestation de Ramazani Shadary en décembre 2025, il avait déclaré que celle-ci « pose question » et ne semblait pas participer à l’apaisement, tout en demandant des mesures de décrispation et un dialogue respectant « la Constitution et les principes républicains ». À Davos en janvier 2026, aux côtés du roi Philippe, la Belgique a encore encouragé Tshisekedi à organiser un dialogue national inclusif. Après les violences du 12 juin, Prévot a dénoncé l’usage excessif de la force. Sur Pero Luwara, Bruxelles a également condamné l’agression sans attribuer prématurément les responsabilités.

Le problème n’est donc pas l’absence de mots. C’est l’absence de conséquences. Pas de restriction annoncée sur les visas des hauts responsables. Pas de suspension de la coopération militaire. Pas de conditionnalité publique attachée aux nouveaux investissements. Pas de mobilisation belge visible pour de nouvelles sanctions européennes. Pas même, jusqu’ici, de déclaration aussi nette sur le verrou des deux mandats que celles qui avaient autrefois accompagné les crises politiques congolaises.

Préoccupation, apaisement, dialogue, enquête : le lexique de Maxime Prévot est celui de la diplomatie prudente. Mais lorsqu’au même moment progressent Umicore, Lobito, Enabel et la coopération militaire, la prudence finit par produire une lecture politique : les intérêts avancent plus vite que les exigences.

La comparaison avec Joseph Kabila ne doit pas devenir le cœur de l’article. Mais elle permet de mesurer concrètement le changement de doctrine. Kabila n’avait pourtant jamais annoncé publiquement son intention de briguer un troisième mandat. Il avait entretenu une longue ambiguïté sur son départ et retardé l’élection, ce qui avait nourri les soupçons, mais il déclarait encore en 2017 ne pas vouloir violer la Constitution et finit par désigner Emmanuel Ramazani Shadary le 8 août 2018.

Bruxelles n’avait pas attendu une déclaration de candidature. Dès le 5 octobre 2016, le gouvernement belge limitait à six mois maximum les visas accordés aux responsables congolais détenteurs de passeports diplomatiques. Le 12 décembre 2016, l’Union européenne sanctionnait sept responsables congolais ; neuf autres furent ajoutés le 29 mai 2017. En avril 2017, après les critiques de Didier Reynders sur la nomination de Bruno Tshibala, c’est Kinshasa qui suspendit la coopération militaire avec la Belgique. En janvier 2018, Bruxelles réorienta environ 25 millions d’euros de coopération, conditionnant un nouveau programme gouvernemental à l’organisation d’élections crédibles ; Kinshasa riposta en ordonnant la fermeture d’Enabel et de la Maison Schengen.

Le paradoxe est d’autant plus remarquable que cette confrontation intervenait après une reconstruction profonde des relations. La coopération gouvernementale belgo-congolaise, suspendue pendant neuf ans à la fin du régime Mobutu et sous Laurent-Désiré Kabila, avait repris en 2000 et s’était intensifiée à partir de 2001, précisément sous Joseph Kabila. Autrement dit, Bruxelles avait beaucoup investi dans la reconstruction du partenariat, mais acceptait néanmoins d’en payer le coût lorsque ses exigences politiques étaient, selon elle, menacées.

Aujourd’hui, le contraste est difficile à masquer. En 2016, Bruxelles réduisait les visas alors que Kabila n’avait jamais publiquement revendiqué un troisième mandat. En 2026, Tshisekedi dit qu’il l’accepterait si le peuple le voulait, mais la coopération belge continue de s’élargir. Les contextes internationaux diffèrent, évidemment. La guerre dans l’Est, la concurrence avec la Chine, les minerais critiques et Lobito changent profondément le calcul stratégique. Mais les articles 70 et 220 de la Constitution congolaise ne changent pas de valeur selon le président en fonction.

La Belgique n’a aucun intérêt à rompre avec Kinshasa. Elle doit défendre ses entreprises, préserver son influence, participer à la transformation locale des minerais, contribuer à la professionnalisation des FARDC et soutenir la souveraineté congolaise face aux interventions extérieures. Mais une relation stratégique digne de ce nom ne consiste pas à éviter les désaccords : elle consiste précisément à disposer de suffisamment de leviers pour pouvoir les imposer dans la conversation.

Bruxelles peut soutenir Umicore et demander des comptes sur le CNC. Financer les corridors et exiger des procédures régulières pour les détenus. Défendre l’intégrité territoriale congolaise et condamner les dérives intérieures. S’opposer à la peine capitale pour Wondo et avec la même vigueur lorsqu’elle frappe des Congolais. Travailler avec Tshisekedi et dire explicitement qu’un troisième mandat n’est pas compatible avec la Constitution actuelle.

Sinon, le soupçon de deux poids deux mesures deviendra difficile à réfuter. Car une diplomatie à géométrie variable commence rarement par l’abandon officiel d’un principe. Elle commence par une différence de ton. Puis une différence d’exigence. Et enfin une différence de conséquences. C’est précisément cette différence qui devient aujourd’hui visible entre Bruxelles et Kinshasa.

Read the original on congoconfidentiel.substack.com

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