À peine une semaine après avoir reçu Félix Tshisekedi à Zanzibar, Samia Suluhu Hassan vient de perdre son vice-président, Emmanuel Nchimbi, tandis que le procès pour trahison de l’opposant Tundu Lissu entre dans une phase décisive. Ces deux événements interviennent dans une Tanzanie diplomatiquement fragilisée depuis l’élection controversée d’octobre 2025 et les violences qui ont fait au moins 518 morts selon la commission d’enquête nommée par le pouvoir. Pour Kinshasa, l’affaire dépasse largement la politique tanzanienne : Dar es Salaam est devenu un corridor vital pour les minerais et les importations congolaises, tandis que Dodoma demeure une charnière entre EAC, SADC et Grands Lacs.
La Tanzanie vient de connaître un événement suffisamment inhabituel pour fissurer l’image de stabilité politique qu’elle cultive depuis plusieurs décennies. Le 25 août, le vice-président Emmanuel John Nchimbi a remis sa démission à Samia Suluhu Hassan, qui l’a acceptée. Son départ prendra effet le 4 septembre 2026, moins d’un an après son entrée en fonction en novembre 2025. Ancien secrétaire général du Chama Cha Mapinduzi (CCM), le parti qui gouverne la Tanzanie depuis l’indépendance, Nchimbi était loin d’être une personnalité périphérique du système.
L’intéressé n’a accusé personne. Mais la formulation employée laisse peu de place à l’idée d’un simple départ personnel : « Je suis pleinement convaincu que la présidente souhaite des changements », écrit-il dans sa lettre. Reuters rappelle surtout que Nchimbi avait récemment provoqué un débat au sein du CCM en défendant publiquement la nécessité d’une réforme constitutionnelle. Autrement dit, aucun élément public ne permet encore de conclure à une purge, mais la démission porte incontestablement la marque d’une rupture politique.
Elle intervient également après plusieurs semaines de rumeurs sur des divergences au sommet. Un journal tanzanien avait même été suspendu après avoir évoqué la question de son éventuel départ. Là encore, prudence : le fait que Nchimbi démissionne finalement ne valide pas toutes les informations publiées auparavant. Mais il confirme que le malaise au sein de l’exécutif n’était probablement pas une simple invention médiatique.
Presque simultanément, une autre institution tanzanienne est devenue le théâtre d’une confrontation autrement plus lourde. Le 21 août, la Haute Cour de Dar es Salaam a estimé que Tundu Lissu, président du principal parti d’opposition CHADEMA, avait un case to answer dans son procès pour trahison. Cette décision ne signifie pas qu’il est reconnu coupable : elle signifie seulement que les 17 témoins produits par l’accusation ont apporté suffisamment d’éléments pour que Lissu soit appelé à présenter sa défense. Lissu est détenu depuis avril 2025. L’accusation lui reproche des déclarations prononcées dans le cadre de la campagne « No Reforms, No Election », par laquelle CHADEMA conditionnait sa participation au scrutin à des réformes électorales. La qualification de trahison est particulièrement lourde : elle peut théoriquement conduire à la peine capitale. L’opposant soutient au contraire que l’ensemble du dossier relève d’une criminalisation de la contestation politique. Il a choisi de témoigner sous serment et souhaite faire citer onze personnalités, dont Samia Suluhu Hassan elle-même et plusieurs hauts responsables sécuritaires.
Le procès devient ainsi beaucoup plus qu'une affaire judiciaire. Lissu veut déplacer le débat vers les responsabilités politiques entourant le processus électoral de 2025. Pour Samia, le risque est évident : acquitter Lissu pourrait renforcer sa stature politique ; le condamner lourdement pourrait accentuer les pressions internationales déjà importantes sur son régime.
Car la présidente tanzanienne aborde cette crise depuis une position internationale sensiblement affaiblie. Réélue le 29 octobre 2025 avec près de 98 % des voix, Samia avait affronté un scrutin privé de la principale opposition et suivi de manifestations violemment réprimées. En avril 2026, la commission d’enquête qu’elle avait elle-même instituée a finalement reconnu au moins 518 morts. L’opposition affirme que le bilan réel est beaucoup plus élevé. Reuters souligne également que cette commission n’a pas rendu son rapport complet public et que CHADEMA en conteste l’indépendance.
Ce chiffre officiel de 518 morts a rendu beaucoup plus difficile la stratégie consistant à présenter les événements comme de simples débordements marginaux. L'Union européenne avait déjà relevé des « informations fiables » faisant état d’un grand nombre de morts, dénoncé l’interruption d’Internet et demandé la libération des responsables politiques détenus. En décembre, un front diplomatique particulièrement large — Royaume-Uni, Canada, Belgique, France, Allemagne, Suisse, pays nordiques et délégation de l’UE notamment — dénonçait des informations crédibles concernant « des exécutions extrajudiciaires, des disparitions, des arrestations arbitraires » et la dissimulation de dépouilles.
Il serait excessif de dire que Samia est totalement isolée : la Tanzanie reste courtisée en raison de sa stabilité historique, de sa géographie et de son poids économique régional. Mais elle est diplomatiquement beaucoup plus isolée qu’avant octobre 2025. Sa présidence, initialement accueillie favorablement à l’étranger après les années Magufuli, est désormais observée à travers le prisme des violences électorales, du rétrécissement de l’espace politique et du sort de Lissu. La démission de Nchimbi ajoute désormais la question de la cohésion interne du régime.
Pour la RDC, le calendrier mérite donc attention. Félix Tshisekedi se trouvait en Tanzanie les 17 et 18 août, quelques jours seulement avant la décision judiciaire concernant Lissu et une semaine avant la démission de Nchimbi. À Zanzibar, Tshisekedi et Samia avaient précisément voulu donner une nouvelle dimension à leurs relations économiques, en mettant l’accent sur les ports, les routes, les chemins de fer et le transport lacustre. Cette relation n’est plus secondaire. Au cours de l’exercice 2025-2026, le fret destiné à la RDC transitant par le port de Dar es Salaam a atteint 7,77 millions de tonnes, contre 5,99 millions l’année précédente, soit une progression de 30 %. La RDC représente désormais 53 % du trafic de transit du principal port tanzanien. Pour Kinshasa, Dar es Salaam constitue donc une profondeur logistique indispensable, notamment pour le Katanga, le Tanganyika et progressivement le Maniema.
Le développement du corridor du lac Tanganyika renforce encore cette dépendance. Quatre nouveaux cargos de 2 000 tonnes ont été lancés à Kigoma en juillet afin de développer le trafic avec la RDC, le Burundi et la Zambie. La Tanzanie cherche clairement à transformer Kigoma en porte d’entrée économique vers l’est congolais.
Il n’existe aujourd’hui aucun élément indiquant que la démission de Nchimbi menace le fonctionnement du corridor. Les institutions tanzaniennes restent solides et le CCM domine largement le Parlement. Le scénario central demeure donc celui d’un remplacement ordonné du vice-président et d’une continuité de l’État. Mais Kinshasa aurait tort de ne surveiller que cette dimension institutionnelle. Une Tanzanie durablement absorbée par une crise politique intérieure aurait moins de disponibilité diplomatique dans les Grands Lacs. Or le pays occupe une position presque unique : membre simultanément de l’EAC et de la SADC, riverain du Tanganyika, partenaire commercial de la RDC et interlocuteur du Rwanda, du Burundi, de la Zambie et du Mozambique.
Dans une région où les mécanismes de médiation sont déjà fragmentés, la perte de capacité d’arbitrage de Dodoma ajouterait une faiblesse supplémentaire au système régional.
Le premier scénario reste le plus favorable : Samia remplace Nchimbi rapidement, reprend le contrôle du CCM et cherche une détente politique permettant de restaurer progressivement ses relations extérieures. Le deuxième serait celui d’un durcissement : condamnation de Lissu, poursuite de la restriction de l’espace politique et recentrage du pouvoir autour d’un noyau plus loyal. La Tanzanie resterait stable, mais plus isolée et moins disponible régionalement.
Le troisième scénario serait le plus préoccupant : la démission de Nchimbi révélant des fractures plus profondes au sein du CCM tandis que le procès Lissu raviverait la contestation de rue. Rien ne permet encore d’annoncer un tel basculement. Mais après les 518 morts officiellement reconnus, le coût d’un nouvel épisode violent serait beaucoup plus élevé pour Samia, y compris internationalement.
Pour Félix Tshisekedi, la conclusion est donc paradoxale. Son déplacement à Zanzibar visait à sécuriser un partenaire essentiel au désenclavement économique de la RDC. Une semaine plus tard, ce partenaire montre des signes politiques inattendus de fragilité. La Tanzanie ne constitue pas encore un nouveau front de crise pour Kinshasa. Elle devient cependant un risque stratégique à surveiller. Dans la nouvelle géographie congolaise, la stabilité de la RDC ne dépend plus seulement de ce qui se passe à Goma, Kigali ou Bujumbura : elle dépend désormais aussi de Dodoma, Kigoma et Dar es Salaam.

Comments
Nothing yet. Say the first thing.
Sign in to join the conversation.