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BD sans modération · Jul 13, 2026

"Supergirl", "In Waves" : adapte-moi si tu peux

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Jusqu'où peut-on trahir une œuvre originale ?

Le mot de la patronne

Tout crame, donc. Les forêts, les logements sous les toits, les écoles et les esprits. À chaque fois qu’on pense que la situation ne peut pas empirer, on se trompe. Dernier coup dur pour le monde de l’édition : la situation délicate du distributeur et diffuseur Makassar, qui n’est plus en mesure de payer ses factures à la suite de divers aléas dont la faillite de grandes librairies comme le Furet du Nord ou Gibert. Or, Makassar était le support logistique préféré de plusieurs centaines de maisons d’éditions indépendantes de gauche. Parmi elles, de nombreux éditeurs de BD, comme Même pas mal (“Ernestine” de Salomé Lahoche) ou Bandes détournées (“Koko n’aime pas le capitalisme”) qui projettent d’y laisser 180 000 euros. D’un côté : Bolloré, ses moyens illimités et son entreprise idéologique, de l’autre : des défenseurs d’une pensée différente, extrêmement fragiles et que le moindre soubresaut dans la chaîne du livre peut détruire. L’heure est grave : c’est la pluralité démocratique qui est en jeu. Avant de ne finir qu’avec les Mémoires de Jordan Bardella en librairie, allez les soutenir.

Au cinéma ce soir

Lobo : Moto. Gnons. Vroum vroum.

Plus de quinze ans de MCU et de DCU et toujours si peu de films centrés sur une super-héroïne : “Wonder Woman” (meh), “Captain Marvel” (oubliable), “Black Widow” (ok). Autant dire que j’attendais “Supergirl” avec impatience, chauffée par le charmant “Superman” de James Gunn. Quelle déception ! Divertissement lambda, “Supergirl” commet un péché impardonnable : faire d’une excellente BD une ineptie totale. Le réalisateur Craig Gillespie s’est vanté partout de ne pas avoir lu “Woman of Tomorrow” (Urban Comics), le comic book original. Si ce n’est complètement crétin, c’est au moins d’un mépris sans nom pour le travail de la dessinatrice Bilquis Evely et du scénariste Tom King – que j’aurais plutôt tendance à consulter après qu’il a signé le chef d’œuvre “Mister Miracle”. Gillespie a admis avoir finalement ouvert la BD, mais le résultat n’en donne pas l’impression. Si la trame générale est respectée, cette adaptation ne respecte ni la forme ni le fond. Le dessin léché de la Brésilienne Evely, magnifié par les couleurs de Matheus Lopes, n’a rien à voir avec la bouillie marronnasse à l’écran. Le message, quant à lui, est purement et simplement zappé.

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Ruthye, une adolescente endeuillée, sollicite Supergirl pour se venger de Krem, pirate sans foi ni loi qui a assassiné sa famille. Nous voilà face à un space opera super gritty, où Supergirl est blasée, porte un manteau long et un walkman (pas de musique dématérialisée dans ma SF). Familier ? Oui, car Supergirl est un décalque de Star-Lord (“Guardians of Galaxy”). Le film donne la désagréable sensation qu’une super-héroïne a été transplantée là où on met habituellement un super-héros : dans un monde furieusement viril, boum boum la bagarre, vroum vroum la moto.

Pour justifier le stoïcisme de Kara Zor-El, “Supergirl” tente une entourloupe : faire d’elle une “cool girl”. La “cool girl” est un concept théorisé par l’excellente journaliste Anne Helen Petersen. Des filles pas “prises de tête”, qui aiment la bibine, la raclette et les paris sportifs, sans se départir de leur taille mannequin. Un archétype décrit dans le brillant “Gone Girl” de Gillian Flynn :

“Pour les hommes, c’est toujours le compliment qui nous définit, non ? ‘C’est une Fille Cool.’ Être la Fille Cool, ça signifie que je suis belle, intelligente, drôle, que j’adore le football américain, le poker, les blagues salaces, et les concours de rots, que je joue aux jeux vidéo, que je bois de la bière bon marché, que j’aime les plans à trois et la sodomie, et que je me fourre dans la bouche des hot-dogs et des hamburgers comme si c’était le plus grand gang-bang culinaire du monde, tout en continuant à m’habiller en 36, parce que les Filles Cool, avant toute chose, sont sexy.”

C’est ce rôle-là que doit interpréter Milly Alcock (elle ne démérite pas) : cette nana qui se pinte la gueule seule toute la nuit et qui est en totale sécurité dans un bar uniquement rempli de créatures masculines, qui conserve un brushing parfait et pas une once de brillance sur son fond de teint. Même bourrée, elle véhicule ce qu’il y a de plus important : elle est toujours désirable. En fait, la Supergirl du cinéma emprunte beaucoup plus à l’étudiante en spring break, délurée, éméchée et disponible, qu’à la femme en pleine possession de ses moyens qu’ont défini Tom King et Bilquis Evely.

Il y a Comet, un cheval avec une cape dans la BD et vous le mettez pas dans le film ?!

Dans le comic book, Supergirl a quelque chose d’une figure mariale. Bien qu’ayant ses failles, elle est profondément aimante. On peut le dire sans que ce soit un gros mot : elle est maternelle. Le film se fourvoie aussi sur le personnage de Ruthye, clone d’Arya Stark uniquement mue par la haine. Dans les comics, Ruthye a d’abord une fonction narrative : elle est la conteuse, celle qui chante le poème épique de Supergirl. Elle commence comme sa protégée, mais mûrit auprès de ce qu’elle observe et entend de la super-héroïne. Vient le moment où les rôles s’inversent. Supergirl étant rongée par un soleil vert sur une planète hostile, Ruthye prend longuement soin d’elle. “Woman of Tomorrow” est précisément un livre sur la sororité : ce que deux filles s’apportent l’une à l’autre. La vraie force n’est pas dans les poings, mais dans la gentillesse, la compassion, la noblesse d’esprit. Le film reproduit un schéma viriliste, la BD s’interroge sur la possibilité de prôner d’autres valeurs. Tant qu’on parlera des super-héroïnes avec des codes de super-héros, on fera perdurer ce cercle vicieux de produire des films qui ne parlent à personne, ni hommes, ni femmes.

Nos planches de surf contraires.

Une bonne adaptation fait-elle un bon film ? Basé sur la BD autobiographique d’AJ Dungo (Casterman, 2019), “In Waves” retrace l’histoire d’amour entre deux jeunes gens passionnés de surf à Los Angeles et empêchés par le cancer. Réalisé par Phuong Mai Nguyen, déjà à l’œuvre pour la chouette série adaptée des “Culottées” de Pénélope Bagieu, le film gomme l’historique de la pratique du surf pour se concentrer sur le mélo, mais reste fidèle à la BD. À force de fidélité, il en absorbe les défauts, à savoir des personnages qui manquent parfois d’aspérités et une histoire plus structurée par des thèmes qu’un véritable récit.

Là où ce long-métrage d’animation m’a profondément surprise, c’est dans ses choix graphiques, avec pléthore de décors, de textures, de techniques. Mettant de côté le camaïeux bleus et sépia et l’épure de la BD, “In Waves”-le-film est porté par une explosion de couleurs, avec un travail époustouflant sur la lumière. Une goutte d’eau devient du Terrence Malick. Et c’est dans ces séquences de transition, contemplatives, quasi-oniriques, qu’il se révèle le plus beau.

Derniers coups de cœur

Calentura, par Zéphir, Fidèle éditions, 170 p., 28 euros.

Une divagation, ou peut-être une hallucination. Le narrateur a découvert Calentura, “pays furieux où chaque région paraît sortir d’un seul même bloc de poésie”. Il en a presque tout oublié et tente pourtant de retranscrire des souvenirs, des bribes, des impressions. De belles idées prospèrent à Calentura. Il existe “un ministère du Silence”, qui “n’a jamais rien proposé”. Les habitants découpent des “blocs de mer” dans les vagues. Certains exercent le métier de “mainteneur”, qui consiste à regarder certains objets, sans quoi ils disparaîtraient. Les opinions prennent tellement de place qu’elles détruisent des édifices et qu’on réfléchit à un “plan d’enfouissement des avis”. Avec son dessin éthéré réhaussé de teintes Pantone et ses pages entrecoupées de peintures abstraites, Zéphir réinvente de manière extrêmement originale le carnet de voyage. Une approche expérimentale qui rappelle parfois le travail de Dominique Goblet et Kai Pfeiffer. Ce livre infuse doucement en soi. Fermez les yeux et laissez-vous emporter (à deux doigts d’acheter le sweat-shirt en ce qui me concerne).

Sumo Girl, par Léa Hybre et Guillaume Scaillet, Sarbacane, 176 p., 24 euros.

D’origine franco-japonaise, Madeleine mène une vie tout à fait ordinaire de lycéenne. Ses parents l’agacent, ses camarades la chambrent sur son poids, son professeur particulier ne la laisse pas indifférente… Mais Madeleine nourrit un rêve pour le moins original : devenir championne de sumo. Par un concours de circonstances, elle se dégote un entraîneur et un club. Cette passion, elle va devoir l’entretenir en secret, tant on lui martèle qu’il ne s’agit pas d’un sport féminin. Dans les tons pastel, le dessin de “Sumo Girl” signé Léa Hybre est tout à fait charmant − on suivra de près son travail futur. Un doux écrin pour cette BD de passage à l’âge adulte, où le sumo est une façon pas plus bête qu’une autre de se reconnecter à soi-même et aux autres.

Télégrammes

  • Double dose de coolitude dans “le Nouvel Obs” avec les portraits croisés de Juliette Brocal (pour “La Langue des Vipères”, Rue de Sèvres) et Blanche Sabbah (“La Cité des Dames”, Dargaud).

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