Je vous défie d’aller visiter le compte Instagram de Marjane Satrapi et de ne pas pleurer toutes les larmes de votre corps. Sa disparition, si soudaine, nous laisse éplorés et hébétés. En premier lieu pour ses circonstances, même si la romantisation du chagrin d’amour ne devrait pas éclipser l’immense détresse dans laquelle elle devait se trouver. Ensuite, parce que son œuvre a touché au-delà du milieu de la bande dessinée, ce qui n’est pas si courant. Enfin, parce que la saga “Persepolis” est, en son cœur, une histoire de femmes et de ce que l’oppression fait plus précisément à cette catégorie de population. C’est le regard d’une femme sur d’autres femmes : sa colère devant les modèles de nu qui posent en tchador aux Beaux-Arts de Téhéran ; son émerveillement devant les fleurs de jasmin qui tombent des sous-vêtements de sa grand-mère (magnifique image). Personne ne rappelle que “Persepolis” est une œuvre féminine, peut-être parce qu’au fond, ça n’existe pas une œuvre “féminine” et qu’elle est la preuve qu’un récit peut être universel d’où qu’il vienne. Pourtant, c’est bien en tant que dessinatrice de BD de sexe féminin qu’elle a ouvert des portes. D’autres, à sa suite, ont osé prendre les pinceaux et raconter leurs vies. Parce qu’il y en a marre de parler de mecs médiocres, coup de projecteur sur des autrices de grand talent.
→ ma nécrologie de Marjane Satrapi écrite à travers les larmes.
→ Riad Sattouf : “On avait eu un projet de bande dessinée ensemble, en 2005, une sorte de 'Bouvard et Pécuchet' moderne, de lettres persanes déglinguées…”
→ Emile Bravo : “Elle ne voulait pas qu’on la ramène à la vie. Nous étions désemparés…”
→ Le jury de près de 200 acteurs de la BD réuni par le “Nouvel Obs” avait élu “Persepolis” comme BD la plus importante du XXIᵉ siècle.
→ “Sans ‘Persepolis’, ç’aurait été compliqué de survivre” : l'histoire de L'Association, maison d'édition à la fois sauvée et dépassée par le succès de Marjane Satrapi.
→ Excellent dossier de “Libération”.
Ce titre est d’une classe folle. Et très astucieux aussi. Est-ce ce qui séduit Juliette Boutant, ou ce qui, chez elle, séduit les autres ? Six ans durant, l’autrice a arpenté les sordides couloirs des applis de rencontre. Elle nous raconte les décevants, les goujats et les obsédés. Ceux qui ne cherchent qu’un soir, ceux qui apprécient sa personnalité mais pas son physique, ceux qui couchent avec leur ex tout du long. Un parcours plus que décourageant. Ce n’est pas tant un livre sur Tinder que sur la jungle émotionnelle à laquelle se confrontent les femmes. Tant leur est demandé : un corps parfait, épilé et disponible à la sexualité en toutes circonstances, un déluge d’empathie, une intelligence certaine, oui, mais pas écrasante. Un beau récit sur le fait de se détacher des injonctions (à quel prix !) et de vivre enfin en paix avec soi-même.
Au rang des injustices de notre époque telles la carrière d’Eugénie Bastié ou l’accès aux concerts de Céline Dion : le fait qu’on n’a pas assez parlé de “Nos mondes perdus”, le précédent album de Marion Montaigne. Bien que devant composer avec l’offre vestimentaire pour petits garçons constituée à 87% d’imprimés dinosaures, je ne nourris pas de passion pour ces colosses de corne et d’écaille. Or, la BD de Montaigne m’avait captivée. Elle y décrivait l’invention de la paléontologie et la question de la représentation de nos ancêtres. Rien ne nous garantit en effet que les dinosaures ressemblaient vraiment à ce qu’on voit dans “Jurassic Park”. D’ailleurs on sait que les vélociraptors avaient plutôt une taille d’oie – je vous laisse reconsidérer cette scène.
Bref, Marion Montaigne est à nouveau en librairie et on ne boude pas notre plaisir. Cette fois, elle sert un making-of de son album à succès “Dans la combi de Thomas Pesquet” (2017). Cette “flippée 4000” retrace l’aventure qui l’avait transportée de Houston à Baïkonour et fait perdre “5 kilos et 2 litres de sang”. Je vous le donne en mille : je ne me pâme pas devant la conquête de l’espace (j’ai déjà beaucoup de réclamations sur ici-bas). Sauf que Montaigne s’interroge plutôt sur les passions humaines – que ce soit le besoin de monter dans une fusée ou de crobarder à tout-va – tout en restant hilarante.
Ma fibre alsacienne a vibré quand j’ai aperçu dans cet album Auchan Hautepierre (dans la banlieue de Strasbourg), horizon très familier de mon enfance. Retour aux sources également pour Lili Sohn, qui débarque, après vingt ans d’absence, à Kolbsheim, le village où elle a grandi. Or Kolbsheim fut au cœur de la lutte contre le Grand contournement ouest (GCO), un projet d’autoroute destiné, officiellement en tout cas, à désengorger Strasbourg. C’est, pour le dire vite, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes alsacienne. Comme ça, le sujet a l’air aride. Ça ne l’est pas du tout. Parce que Lili Sohn est une grande vulgarisatrice, avec un dessin limpide, et que son lien avec le lieu ajoute une coloration mélancolique au récit. Le plus beau, c’est qu’elle met en valeur des individus qui se sont longuement battus, s’appuyant sur tous les arguments de bon sens possibles : la pollution, les nuisances sonores, la menace écologique, la destruction de parcelles agricoles et les expropriations. Le GCO a été inauguré en 2021.
On pourrait être dans un monastère en Méditerranée, on pourrait être au XVe siècle. Depuis le berceau, Iodis maîtrise la “Langue”, sorte de magie liturgique. Pour échapper à la vie monacale, il faudrait que cette jeune fille soit choisie en tant que doctorante – mais son impulsivité lui joue des tours. Arrive Halcyon, élève plus laborieuse, mais qui semble bien déterminée à élever son destin. Venue du monde de l’animation, Juliette Brocal livre un dessin à couper le souffle : et que je te fais des églises gothiques ! Et des lettrines ! Des alvéoles, des ogives et des retables ! Sans parler du fond, qui touche à la problématique de l’apprentissage, à la symbolique du langage, aux rapports de classe - et, oui, à une légère tension sexuelle.
Grande héritière, Kin d’Ebénite doit être mariée à un riche prétendant. Quelle est l’alliance la plus appropriée ? Dans ce royaume régi par de grandes familles (“Games of Thrones” n’est pas loin), la jeune fille sait bien que le monde ne tourne jamais en faveur des femmes. Elle découvre la pensée de Christine de Pisan, philosophe du XVe siècle ayant réellement existé. Celle-ci a théorisé une “Cité des Dames”, une civilisation régie par les femmes. Et si Kin arrivait à tirer les ficelles pour mettre ce modèle de société en place ? Connue pour “Mythes et Meufs”, Blanche Sabbah, militante punchy et très documentée infuse des questions de justice sociale dans ce récit de fantasy qui évite les écueils du genre. Balaise de placer du Christine de Pisan et du La Boétie dans le texte !
“La plupart des autres auteurs ne s’intéressaient pas aux femmes et ne cherchaient pas à faire d’elles des actrices de premier plan dans les histoires”, dixit Chris Claremont, créateur de Mystique ou Emma Frost.
Marcia Lucas, l’ex-femme de George Lucas, est décédée. Je vous recommande “Les Guerres de Lucas” de Laurent Hopman et Renaud Roche (Deman éd.), qui lui donnent la place qu’elle mérite dans la création de “Star Wars”.
Dans ma jeunesse, j’avais été très marquée par “Le Cercle du suicide” d’Usamaru Furuya. Même thématique dans “Shinjū, mourir d'amour”, que les éditions Komics Initiative projettent de publier le 19 septembre, à l’appui de cette collecte.
La romcom ne fait pas florès. Mais ça pourrait changer.
“Blaise” de Dimitri Planchon, la meilleure série de BD au monde, a été adaptée au cinéma et présentée à l'Acid à Cannes.
Ce genre d’auteurs qui maintient tellement le niveau que tu te sens obligée d’écrire un article à chaque parution. Dont acte.
“J’ai ajouté des sourires à tous les personnages [de “Mafalda”] parce que je pensais qu’ils avaient été oubliés. Je n’ai compris que beaucoup plus tard que ça parlait de la dictature [en Argentine]” : Lisa Mandel est toujours la plus adorable du game.
Les copains de Calmos décortiquent pourquoi Alain Chabat et Astérix faisaient un mariage parfait.
Un post très instructif sur ce qui passe et ce qui ne passe pas aux US.
Chouette, on parle BD sur un média de grande écoute. Ah non 😅
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