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BD sans modération · May 17, 2026

Mais que cherche à nous dire François Ruffin

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Amandine Schmitt · BD sans modération

Qui aurait pu prévoir il y a plus d’un an ce happy end ? Le Festival d’Angoulême semble enfin sortir du shitstorm dans lequel il s’enlisait. A l’appui de Morgane Groupe, le projet mené par Céline Bagot (ancienne d’Angoulême et du Pop Woman Festival) et Marie Parisot (ancienne des Humanoïdes Associés et de Dargaud) a remporté l’appel d’offres quant à l’organisation de l’évènement. Et là, tous les voyants sont au vert. Une société de production qui a des épaules, se chargeant déjà du Printemps de Bourges, des Francofolies de La Rochelle ou l’émission de TV “Conciliabule” présentée par Pénélope Bagieu. Deux femmes qui ont de l’expérience en terme d’organisation, des idées en matière de direction artistique (un extrait de mon article ci-dessous) et de bonnes intentions : “Affirmer la bande dessinée comme un art majeur”. CQFD.

Aïe. En matière d’entrée en BD ratée, voici un cas d’école. François Ruffin, député de la Somme, se surpasse pour se faire détester du milieu. Premier exploit, manquer son effet en critiquant l’IA, ce qui, a priori, aurait dû lui attirer les bonnes grâces des artistes-auteurs. Encore faut-il viser juste. Ruffin s’est élevé contre l’édition 2026 de Partir en Livre, opération du Centre national du Livre pour promouvoir la lecture auprès de la jeunesse. “[Les auteurs de BD] craignent que soit tu les remplaces, soit ça dégrade leur métier. Par exemple, une affiche qui a été collée chez moi sur les bibliothèques municipales […] qui a été illustrée non pas avec un dessinateur, mais avec l’intelligence artificielle”, énonçait-il très sérieusement face caméra dans une vidéo publiée sur Instagram et supprimée depuis (des extraits à retrouver ici).

Pas de bol : l’affiche est en réalité signée Julien Neel, qui a fait savoir son mécontentement. C’est délicat de fustiger l’IA quand on ne la distingue pas du dessin artisanal, ça devient franchement insultant quand on le fait au détriment d’un auteur reconnu et adoré, au style très identifiable, qui dessine en majesté Lou, son héroïne-phare (plus de trois millions de ventes).

“Picardie Splendor”, par François Ruffin et Laurent Galandon, illustré par Olivier Berlion, Benoît Blary, Damien Cuvillier, A.Dan, Anaïs Depommier, Jul, Malo Kerfriden, Olivier Martin, Dominique Mermoux, Jean-Denis Pendanx, Amandine Puntous, Les Arènes, 104 p., 22 euros.

Dans le même temps, François Ruffin publie une BD titrée “Picardie Splendor”, en référence – il faut se pincer pour le croire – au monument de l’underground “American Splendor” de Harvey Pekar (pour donner le niveau, c’est dessiné en grande partie par Crumb et ça a été adapté au cinéma avec Paul Giamatti). Un extrait, disponible sur le site des Arènes, a beaucoup circulé et provoqué hilarité et indignation. Et pour cause. Dans une scène de train au dessin approximatif, on voit Ruffin prendre la défense d’une femme noire qui n’a pas composté son billet et recadrer un homme au teint mat qui hausse le ton face à la police. Cinq pages donc, sur un conflit qui se chiffre à 11 euros, on a les superhéros franchouillards qu’on mérite. C’est précisément ce qu’on reproche au député : se dépeindre en white savior (sauveur blanc) qui porte secours aux populations racisées qui ne savent pas utiliser l’automate (en même temps, les bornes TER Hauts-de-France : ceux qui savent, savent) et remettent en cause l’autorité.

Le postulat, louable, de l’album signé Ruffin (seul à être gratifié de son nom en couverture malgré les 12 collaborateurs) : mettre en avant les oubliés, les travailleurs en première ligne, ceux qu’on applaudissait à la fenêtre lors du confinement dû au Covid. Qui dira la peine des aide-soignantes, des livreurs, des caristes, des auxiliaires de vie ? Problème, chaque cas est abordé de manière superficielle tant on zappe de séquence en séquence. Cette narration éclatée n’est pas aidée par les variations de dessin permanentes (11 illustrateurs) avec des traits plus utilitaires qu’esthétiques – à l’exception de la mise en couleur, inspirée, de Jean-Denis Pendanx. Ce foisonnement de combats implique peu d’espace pour une contextualisation ou un développement. Au lecteur de raccorder les points quant au déroulement de la grève des ouvriers de Geodis, filiale de la SNCF, ou des revendications des femmes de ménage de l’Assemblée nationale. Comme chez Marvel, Ruffin a son univers partagé. Pour ces dernières, se référer à “Debout les femmes !”, documentaire de 2020 réalité par Gilles Perret et… François Ruffin.

Quant à la conclusion, je rougis de honte en pensant à la façon dont un homme de 50 ans percute sur le fait que les professionnelles du care tiennent tout le pays et ne parviennent pas à se faire entendre et respecter. À deux doigts de découvrir le sexisme.

On aurait préféré que le peuple parle pour lui-même. Ce n’est pas le propos de l’album. Le propos, c’est comment François Ruffin, “candidat-reporter à l’élection présidentielle”, se frotte au peuple. Derrière la façade utopique, la même manœuvre qu’un livre autobiographique d’homme politique : peu pour les ventes, beaucoup pour l’exposition médiatique. Ruffin peut toujours se raconter qu’il soutient les luttes et les met en lumière. Or, c’est l’inverse. Ce sont les luttes qui le mettent, lui, en lumière.

  • Sans rancune pour la Picardie : j’ai visité récemment la sympathique Cité internationale de la langue française, à Villers-Côtterets, où se tient actuellement une exposition sur la BD “La Bibliomule de Cordoue” de Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau (Dargaud). Impressionnante scénographie immersive et découverte des joies insoupçonnées de la table lumineuse.

  • Les nominations aux Eisner Awards, les Oscars de la BD, sont tombées. Parmi mes favoris (titres et éditeurs français) : “Absolute Wonder Woman” de Kelly Thompson, Hayden Sherman et Mattia De Iulis (Urban), “Beneath The Trees Where Nobody Sees” de Patrick Horvath (Ankama), “La bande des bédémaniacs” de Raina Telgemeier et Scott McCloud (Rue de Sèvres) ou “Le$$ivée” d’Alison Bechdel (Denoël Graphic).

  • Pendant ce temps, le Fauve, ex-mascotte du Festival d’Angoulême, est au chômage. Lewis Trondheim imagine sa reconversion.

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Read the original on bdsansmoderation.substack.com

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