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BD sans modération · Apr 13, 2026

L'homme qu'on adapte plus vite que son ombre

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Pas moyen d'être lonesome

Le mot de la patronne

Voilà l’ironie : je tiens une newsletter numérique pour vous inciter à vous rabattre sur des livres en papier. Malgré tout ce que la vie compte de tablettes, liseuses et smartphones, le bon vieil imprimé reste ce à quoi je reviens toujours. On le dit mort, mais à ce stade de nos sociétés surconnectées, branchées, IA-isées n’aurait-il pas déjà disparu ? Je veux croire à son endurance et je suis heureuse de voir des gens prendre cette direction. Car, croyez-le ou non, la presse BD est de retour. Mes flamboyants confrères de la newsletter Courts Bouillon ont ouvert une collecte pour lancer la revue “La Lutte des cases” qui s’annonce plus qu’alléchante. Même mouvement du côté du café-débat La bande des idées, qui se décline dans “La Revue des idées”. Allez leur envoyer du love.

Lucky Luke réinventé

Nous voilà partis mon vieux Milou… ah pardon, mauvaise BD. (Disney+)

Vraiment, j’aurais essayé. Mais je n’ai tenu que cinq épisodes (sur huit) devant “Lucky Luke”, adaptation de la célèbre série de BD par Mathieu Leblanc et Thomas Mansuy pour Disney +. Ce qui devait être au départ une comédie musicale (totalement là pour ça), ne s’avère qu’un fade décalque de l’œuvre de Morris. Le parti-pris n’est pas inintéressant : faire de Lucky Luke un héros fatigué, plus âgé (Alban Lenoir, étonnant choix de casting, ne s’en sort pas mal) et potentiellement responsable d’une famille. La série démarre lorsque une certaine Louise (Billie Blain, malheureusement à côté de la plaque), jeune fille de 18 ans, sollicite Lucky Luke pour retrouver sa mère portée disparue. L’attelage mal assorti va traverser tout le Far West dans cette quête.

Rien à redire côté direction artistique, aidée par les magnifiques studios à ciel ouvert d’Almeria, en Espagne, ceux de Sergio Leone. Mais la série souffre d’un vrai problème de ton. Soit elle danse sur des dialogues absurdes lorgnant du côté du savoir-faire d’Alain Chabat, qu’une mise en scène sans relief ne met absolument pas en valeur. Soit elle essaye la tendresse, en nous éclairant sur le passé de Lucky Luke pour un piètre résultat (épisode 5 et mon point de non-retour personnel). Il y a aussi cette volonté, qui ressemble à une to-do list, d’exhiber tous les habituels acolytes/ennemis : les Dalton, Billy The Kid, Calamity Jane… Au final, j’ai cette sensation étrange que si les personnages ne portaient pas leurs noms de personnages, rien n’indiquerait qu’il s’agit d’une adaptation de “Lucky Luke”. Si peu rattache cette laborieuse série TV à l’esprit de la BD. En plus, Jolly Jumper ne parle même pas.

Alors que faire ?

“La Longue marche de Lucky Luke”, par Matthieu Bonhomme, Dargaud, 80 p., 16,50 euros. Parution le 17 avril.

→ La BD “La Longue marche de Lucky Luke” de Matthieu Bonhomme réussit précisément là où la série de Disney + échoue. Car le poor lonesome cowboy y traverse aussi le territoire en compagnie d’un enfant rebelle. C’est Nuage-Rouge, petit garçon de 10 ans adopté par les Indiens. Il convient de le mettre à l’abri au Canada, car il est pourchassé par le richissime et puissant Cramp. Au cours de ce périple sous la neige et sur la glace, bien des embûches attendent le convoi et bien des bandits cherchent leur perte, surtout ces fameux quatre frères… En plus de livrer une vraie BD d’aventure, Matthieu Bonhomme, qui reprend Lucky Luke pour la troisième fois, en saisit parfaitement l’essence – il n’enlève au héros patrimonial ni son humour ni son humanisme. Quel grand art de respecter les codes de la série originelle tout en insufflant un message profondément moderne ! Bien sûr que Lucky Luke s’élève contre le fascisme et en faveur de l’écologie. Bien sûr que glisser la mention “Extinction Rebellion” a du sens.

→ Pléthore d’originaux dans l’exposition “CLING ! La bande dessinée parle cash” à la Monnaie de Paris. Le parcours étant organisé sous forme de typologie de comportements face à l’argent (voleurs, faussaires, joueurs…), les Dalton, Ma Dalton, Pat Poker, les banquiers et les chercheurs d’or y ont toute leur place. La finesse et l’efficacité du trait de Morris y est délectable. J’ai une tendresse particulière pour ses premières œuvres, avec un style très early fifties, très inspiré du cartoon (ici “La Ruée vers l’or de Buffalo Creek”). Jusqu’au 6 septembre.

→ Beaucoup de Lucky Luke “d’auteurs” valent le détour. L’élégant “Dakota 1880” d’Apollo et Brüno, qui interroge la place des Noirs au Far West, le truculent “Les Indomptés” de Blutch, avec des enfants chaotiques ou le savoureux “Choco-boys” de l’Allemand Ralf König, où il est question d’homosexualité.

Le coin des enfants

“Captain Biceps” T. 8 : L’Atomiseur, par Tebo et Zep, Glénat, 48 p., 11,50 euros.

Après sept ans d’absence, Captain Biceps est de retour, toujours prêt à faire régner la justice à coups de lattes dans la tronche. Le “roi de la patate” rencontre plein de nouveaux ennemis : certains issus de l’écurie Marvel (Captain America, Dr Strange, Diablo…), d’autres de l’imagination tordue de Zep et Tebo (le Trou noir), d’autres encore étant des figures existantes ou ayant existé (Bigflo et Oli, Freud). Un bonheur de retrouver ces gags hilarants sur une page, qui combinent humour pipi-caca, références méta et allusions au manga (sans le dénigrer, bravo). L’enfant bidonnant de “Titeuf” et de “Qui est ce Schtroumpf ?”.

Le commentaire de V., six ans : “J’ai préféré le Trou noir car c’est l’heure de la promenade de Kiki et Kiki disparaît dans son trou. Et aussi le moment où Captain Biceps est projeté dans le monde des jeux vidéo et qu’il mange les Pac-Man comme si c’étaient des chips.”

“Comment dessiner ?”, par Tebo et Zep, Glénat, 48 p., 11,50 euros.

On prend les mêmes et on recommence. Zep et Tebo, qui s’amusent manifestement comme des petits fous, nous enseignent les fondamentaux du dessin dans cette réédition de “Comment dessiner ?”. Sauf qu’évidemment, tout est prétexte à gag, et in fine, à gribouiller des zizis et des étrons. Il y a dans cet album une once de la frappadinguerie des Dingodossiers (“la bulle permet de remplir les cases pour les dessinateurs feignasses qui ne veulent pas dessiner de décors”).

Le commentaire de V. : “À chaque fois ils expliquent mais des fois ils oublient d’expliquer. Ce que j’ai préféré, c’est quand ils montrent les différentes façons de dessiner l’onomatopée ‘Prout’. C’est très drôle.”

“Super A”, t. 2 : l’Appel de la nuit, par Jérémie Moreau, Albin Michel, 56 p., 13,90 euros.

Suite de la chouette série écolo de Jérémie Moreau sur des enfants aux pouvoirs de super archéen, insufflés par LUCA, le dernier ancêtre commun universel. Aldo et Babette, qui souffrent de l’absence de leur maman, continuent de se transformer à leur guise en hippopotame, canard, serpent… Dans ce nouvel opus, Aldo découvre des aptitudes propres à certaines espèces : l’ultravision de la libellule ou l’écholocalisation de la chauve-souris. Une adorable synthèse entre “Dragon Ball” et “Ponyo sur la falaise”, portée par un superbe pantone de couleurs fluo.

Le commentaire de V. : “Le papa continue de s’endormir tout le temps. Pendant ce temps, Aldo et Babette vont dans la piscine pourrie pour devenir des archéens, et retrouver le superpouvoir de se transformer en animaux. Mon moment préféré, c’est quand les petits trucs verts [les émissaires informes de LUCA] viennent chercher Aldo parce que Babette est partie. Ils sont rigolos les petits trucs verts.”

Télégrammes

  • Une petite sélection BD des familles. Mes choix : “Terre ou Lune” par Jade Khoo (Morgen), “Glitchs” par J. Personne (Glénat), “Le Cœur de Thomas” par Moto Hagio (Akata), “Chat Pernucci” par Juta (L’Employée du moi), “Le Complexe” par Lucie Albrecht (Casterman), “Amère” par Lucrèce Andreae (Delcourt), “La Gosse” par Cati Baur et Nadia Daam (Rue de Sèvres).

  • “À la fin des années 1960, Tsuge est le premier à avoir fait de l'autofiction un genre à part entière, à s’être mis en scène et à nu avec un minimum d’artifices. Il a aussi inventé un procédé jusqu’alors inconnu dans le manga : la fin ouverte” : un bel hommage de Stéphane Beaujean, qui fit venir le mangaka, décédé en mars à l’âge de 88 ans, à Angoulême. J’aime aussi l’article de Marius Chapuis pour “Libération”, qui évoque ce moment dingue de la visite de l’exposition en compagnie du maître lui-même, mais aussi d’Inio Asano et Charles Burns.

  • Un aperçu de l’adaptation de la jolie série de mangas “Jaadugar : la Légende de Fatima” de l’autrice Tomato Soup (Glénat Manga). Aucun diffuseur français n’est connu pour le moment.

  • “Les cinq ami·e·s l'échappent belle in extremis” : le prochain livre de Fabcaro est un pastiche du Club des cinq et de la bibliothèque rose. Parution le 17 avril aux éditions 6 pieds sous terre.

  • Un post BlueSky de l’ami Jérôme Lachasse m’apprend qu’une adaptation de “Mafalda” est dans les tuyaux pour Netflix et depuis, je vis dans la peur.

  • Quel plaisir une émission qui laisse longuement la parole aux créatrices. “Internet Exploreuses” a reçu Lisa Blumen (“Astra Nova”, “Sangliers”), qui a raconté son amour des Sims, son rapport aux réseaux sociaux (où l’on apprend que certains éditeurs incluent une clause de promotion sur ces supports dans leurs contrats) et le fait de pratiquer l’internet “en voyeuse”.

  • Il est aussi question de Lisa Blumen dans cet épisode du podcast “L’huile sur le feu”, où les intervenantes affirment que “Sangliers” (L’Employée du moi) surnage par rapport aux autres œuvres dans la représentation des influenceuses.

  • Si on a les fans qu’on mérite, je suis heureuse de mériter Marion Montaigne <3

Read on bdsansmoderation.substack.com

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