Comment vouloir passer le début du mois de mars ailleurs ? Au Pop Women Festival, on barbote dans un grand bain d’intelligence, de bienveillance et d’humour. Ce n’est pas que l’événement soit en non mixité, mais force est de constater que peu d’hommes s’intéressent à cette programmation orientée vers les femmes. Si elle est décourageante, leur absence est aussi un appel d’air, laissant la place à une autre ambiance, un autre discours. Y animer une table ronde est un privilège. La mienne s’appelait “Miroir mon beau miroir”, et j’y ai écouté Erell Hannah, scénariste de “Derrière” (JC Lattès), démontrer que l’invention du pèse-personne individuel n’avait rien d’une évidence, Lucie Albrecht expliquer qu’il avait fallu 17 versions pour en arriver à la BD “Le Complexe” (Casterman) et la chorégraphe Marie Barbottin soutenir que donner du travail à des danseuses de plus de 50 ans constitue un geste politique.
Ailleurs, j’ai eu le temps d’entendre la journaliste Pauline Ferrari décrypter le projet politique néfaste derrière les tradwife (“des influenceuses qui jouent à l’épouse traditionnelle, rien d’autre que du cosplay”) ou l’autrice Maëlle Réat raconter comment sa BD “Blanche” a permis à sa maman, contaminée par le VIH dans les années 1980, de se réapproprier son histoire. En interrogeant Emilie Delaunay, ancienne comédienne X, Ovidie a fait résonner une parole rare. Comment, avec un tel passé, s’adresser à une banque, trouver un appartement, se reconvertir et éviter les stalkers ? On ressort du Pop gonflé d’admiration, de savoir, d’envies de lecture. Et ça, pour la journée des droits des femmes, c’est bien plus précieux qu’une réduc sur les serviettes hygiéniques.
Il fallait bien que ça émane de Lara, excellent dessinateur au “Canard enchaîné” et auteur d’une des parties les plus solides de l’ouvrage collectif “Carnets de campagne”, sur la présidentielle 2022, pour que j’ouvre “Du pied gauche”, moi que les querelles d’appareil ennuient. Sacerdoce du bédéaste : fixer la recomposition de la gauche entre 2022 et 2024, dans sa myriade de mouvances et de sous-courants. Vous connaissiez Guillaume Lacroix, vous ? Et Marie Toussaint ? On mesure d’autant plus le miracle que représente la victoire du NFP aux législatives de 2024, micro-éclipse d’espoir. Quel sentiment étrange de revivre cette période tout en sachant que, depuis, ce vote a été royalement ignoré, que LFI est dépeint comme le nouveau bolchévisme et que la coulée brune continue de se répandre.
Lara se place sous le patronage de Mathieu Sapin, BD-reporter en chef, qui l’adoube au début et à la fin du livre. Dans leurs ouvrages, quelque chose m’interpelle : l’omniprésence de la figure du journaliste. Ce qui, bien sûr, est très amusant pour moi qui y reconnaît mes confrères – si ce n’est mes collègues. Chez Lara, le journaliste n’est pas un outil narratif destiné à faire avancer le récit. Carte de presse en bandoulière, il accomplit lui-même le travail : enquêter sur le terrain, recueillir des propos et les rapporter. Mais il y ajoute les moyens de ce travail, c’est-à-dire les discussions entre journalistes, les groupes WhatsApp ou les déjeuners avec des politiques. Ce que les autres journalistes ne mentionnent pas forcément dans leurs propres articles. La BD de reportage invente-t-elle un style journalistique qui lui est propre ? Avec sa propension à mettre l’auteur en scène et à révéler les coulisses, est-elle affiliée au gonzo journalisme ? Et si au cœur de “Du pied gauche”, il y avait non pas l’homme politique de gauche, mais le journaliste suivant l’actualité de la gauche ? J’y lis, et ce n’est pas pour me déplaire, une ode déguisée à la presse écrite.
Dans “Du pied gauche”, j’ai été interpellée par le fait qu’Olivier Faure, Premier secrétaire du PS, se revendique dessinateur, ayant encadré le “bon à tirer” de son premier roman graphique. Deux euros plus tard sur Vinted, j’entamais la lecture de “Ségo, François, Papa et moi”, publié en 2007 aux éditions Hachette et visiblement stocké dans une cave humide depuis.
Nina, jeune métisse au profil orientaliste très border, nous entraîne dans les pas de son papa, un certain Jonathan Bang. Il est porte-parole du PS et a les traits de Julien Dray, mais “il n’est pas Julien Dray” nous informe-t-on dès l’avertissement. C’était déjà un vertige de replonger en 2024 avec Lara, mais alors imaginez en 2005 avec Olivier Faure, alors que le parti s’écharpait sur son futur présidentiable, que le CPE était notre plus gros problème et que Lionel Jospin était vivant. En tant que document historique, c’est sans doute intéressant, en tant que BD, c’est une catastrophe industrielle. Ce pavé présente un dessin d’un amateurisme rarement rencontré (à se demander si certains motifs n’ont pas été décalqués) et des métaphores graphiques niveau cours élémentaire (on ne nous épargnera pas la bataille interne sous forme de Playmobil). Le fond réussit la prouesse d’être à la fois interminable et de rabâcher sur le même thème. À savoir, ces éléphants qui n’en reviennent pas, mais alors pas du tout, qu’une femme puisse avoir des ambitions présidentielles (la Ségo du titre, donc). L’album a au moins le mérite de valider ma théorie selon laquelle la politique est le moyen légitime, et grandiloquent, qu’ont trouvé les hommes pour bitcher les uns sur les autres.
Depuis qu’elle a donné naissance à Eden, Garance ne « se sent pas super bien ». Il faut dire que la jeune femme s’est échinée à cocher toutes les cases : accouchement naturel, allaitement long, école Montessori, éducation positive. Peu à peu, chaque rêve s’est fissuré. Garance a connu l’ennui, la douleur physique, la fatigue, l’angoisse et l’inégalité de la répartition des tâches. Elle est restée traumatisée des premiers instants de son enfant, mais peut-être aussi d’avoir cru à l’excès aux doctrines alternatives. Sur un ton ironique et survolté par la colère, Lucrèce Andrea déconstruit le mythe de la bonne mère dans cet album extrêmement détaillé, fait de petits dessins rigolos et fluos. Voilà qui devrait décomplexer des tas de femmes. Forcément salutaire.
Le père de « la gosse » est mort. Il revient à la mère, divorcée, de cette adolescente de la cajoler, la conforter, l’entourer. Et, dans sa tête, de remonter le temps et faire défiler les souvenirs. A travers eux, celle qui se définissait comme « mauvaise mère » dans un livre paru presque vingt ans plus tôt, s’interroge sur ce qu’elle a transmis à sa fille, névroses sur l’alcool ou le poids comprises. Sur ce qu’elle a dit, ou tu, de ses origines sociales. Sur son regard sur les copines de sa progéniture, si libres, ou sur la manière d’aborder les probables dernières vacances mère/fille. Sur la possibilité de faire famille à deux. Cati Baur gratifie le roman de Nadia Daam d’un trait élégant et de belles trouvailles graphiques − le jeu de l’oie détaillant les différentes peurs traversant le cerveau d’un parent est particulièrement bien trouvé.
“C’est terrifiant qu’on ait effacé le génie et l’humour lesbiens” : pourquoi le test de Bechdel repose sur un malentendu. Dans “le Nouvel Obs”, par bibi, un dialogue au sommet entre la légende Alison Bechdel et la spécialiste des questions de genre au cinéma Iris Brey, avec une superbe photo signée Léa Boeglin.
Mea culpa : on m’informe que contrairement à ce que j’ai relayé, le magazine “Charlotte” ne s’arrête pas, mais devient trimestriel. Première livraison de “Méga Charlotte” au mois de juin.
Dix ans après la première enquête, une nouvelle édition des Etats généraux de la BD, qui nous dit que les auteurs sont “de plus en plus pauvres”. Ses auteurs, Benoît Peeters, Denis Bajram et Valérie Mangin expliquent ici : “Si la majorité des auteurs considère que le système est défaillant, ils vont le quitter. Aujourd’hui, les éditeurs ont peut-être trop de candidats. Dans dix ans, ils n’en auront peut-être plus assez”.
“On a bossé cinq mois à chercher le bon angle pour adapter ‘Zaï zaï zaï zaï’, une fois qu’on l’a trouvé, on a appelé Fabcaro et l’éditeur pour acheter les droits, ils nous ont répondu : ‘On les a vendus il y a une semaine’ !” Nicolas & Bruno, réalisateurs dont la dernière production, “Alter Ego”, a un esprit très Fabcaro, interrogés ici. Ils confirment dans cette grande histoire de la Cogip : “C'est comme si on était cousins avec Fabcaro”.
En parlant de Fabcaro, un rappel qu’Astérix fait partie de l’empire Bolloré. Toute la Gaule est occupée. Toute ? Toute.
RIP Clément Oubrerie, dessinateur de “Aya de Yopougon”.
Après deux ans d’absence et le sacre de Lisa Blumen pour “Astra Nova” (L’Employé du moi), le prix de la BD SF revient et couronnera deux éditions d’un coup. Jolies sélections.
Hâte de visiter l'exposition “LGBTQomics : lettres d'amour à la bande dessinée”, à partir du 18 mai à la Cité de la BD d’Angoulême.
Guillaume Bouzard dans “le Monde” : “Lisant Le Canard enchaîné depuis l’âge de 15 ans, dans la lignée de mon père, j’ai créé un blog intitulé “Je veux travailler au Canard enchaîné”, en me disant qu’au pire ça les ferait rire, et qu’au mieux ils m’appelleraient pour me donner du boulot. » La manœuvre a fonctionné. / Pars vérifier si le nom de domaine “Je veux travailler au New Yorker” est disponible
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